ACTUALITÉ SOURCE : « Les ultra-riches disposent aujourd’hui d’un accès privilégié aux sphères du pouvoir », Oxfam alerte sur l’explosion des grandes fortunes – Public Sénat
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la ritournelle des chiffres qui dansent sur le cadavre encore tiède de la démocratie ! Oxfam, cette bonne âme comptable, nous ressert son couplet annuel sur l’ »explosion des grandes fortunes », comme si l’on découvrait soudain que le cancer métastase. Mais qui donc s’en étonne encore ? Qui, parmi les survivants hagards de cette foire aux vanités, peut prétendre ignorer que le pouvoir n’est plus qu’un salon doré où l’on échange des actions contre des lois, des yachts contre des décrets, et des îles privées contre le silence des peuples ? La ploutocratie n’est pas une dérive du système, mes amis : elle en est la moelle, la substantifique essence, le sang noir qui irrigue depuis toujours les veines de l’Histoire.
Déjà, au temps où Platon, ce vieux rêveur en toge, griffonnait sa *République* comme on dessine un château de sable avant la marée, il pressentait l’inéluctable glissement. « Les États ne seront jamais heureux tant que les philosophes ne seront pas rois, ou que ceux qu’on appelle aujourd’hui rois ne seront pas vraiment et sérieusement philosophes », écrivait-il. Belle naïveté ! Comme si la sagesse avait jamais fait le poids face à l’attrait magnétique de l’or. Les philosophes, aujourd’hui, sont des consultants grassement payés pour habiller de jargon éthique les rapines des oligarques. Les rois, eux, ont troqué leurs couronnes contre des portefeuilles d’actions et règnent depuis des tours de verre où l’on ne respire plus que l’air conditionné des algorithmes. La Cité idéale de Platon ? Une utopie de campus universitaire, financée par les mêmes fonds spéculatifs qui spéculent sur la faim des autres.
Car voici le nœud gordien de notre époque : le pouvoir n’est plus une abstraction politique, mais une marchandise cotée en Bourse. Les ultra-riches n’ont pas « accès » aux sphères du pouvoir – ils *sont* ces sphères, ces bulles hermétiques où se décident, entre deux verres de vin à mille euros la bouteille, les destins de millions d’âmes sans visage. Regardez-les, ces nouveaux patriciens, ces héritiers sans mérite des dynasties industrielles et numériques : ils parlent de « disruption » comme d’autres parlent de la pluie et du beau temps, alors qu’ils ne font que perpétuer, sous des atours high-tech, les plus vieilles logiques de domination. Leur langage ? Un sabir managérial où « innovation » rime avec « précarisation », où « flexibilité » signifie « licenciements massifs », et où « création de valeur » n’est qu’un euphémisme pour « extraction de plus-value ». Leur arme ? La dette, cette laisse invisible qui maintient les peuples dans un état de servitude volontaire, entretenant l’illusion d’une liberté qui n’est que la possibilité de choisir entre deux crédits revolving.
Et nous, pauvres hères, nous gobons leurs fables comme des mouettes affamées. Nous applaudissons à leurs « success stories », nous vénérons leurs « self-made-men » – ces mythes modernes où l’on oublie systématiquement de mentionner l’héritage familial, les réseaux d’influence, les paradis fiscaux, et surtout, surtout, le travail invisible de millions d’anonymes qui, eux, ne feront jamais la une de *Forbes*. Nous acceptons, résignés, que le monde soit gouverné par une caste qui considère les services publics comme des charges, l’éducation comme un coût, et la santé comme un marché. Nous laissons ces prédateurs en costume trois-pièces nous expliquer que « trop d’impôts tuent l’impôt », alors qu’ils passent leur vie à frauder le fisc avec la dextérité d’un pickpocket de génie. Nous écoutons, médusés, leurs prophètes en costume-cravate nous seriner que « le ruissellement finira par nous atteindre », comme si nous étions des plantes assoiffées attendant la pluie dorée de leur philanthropie calculée.
Mais le plus beau, dans cette mascarade, c’est l’hypocrisie crasse de leur discours. Ces mêmes milliardaires qui financent des think tanks pour démanteler l’État-providence, qui militent pour la dérégulation totale, qui achètent des médias pour façonner l’opinion à leur image, se présentent comme des « bienfaiteurs de l’humanité » dès qu’ils daignent lâcher quelques miettes de leur fortune. Bill Gates, ce saint laïc des temps modernes, dépense des milliards pour « sauver des vies » en Afrique, tout en faisant pression pour que les brevets sur les médicaments restent aux mains des laboratoires pharmaceutiques. Elon Musk, ce prophète du transhumanisme, nous promet un avenir radieux sur Mars, tandis qu’il exploite ses ouvriers comme au pire temps du XIXe siècle. Mark Zuckerberg, ce grand prêtre de la « connexion universelle », construit des métavers où l’on pourra enfin oublier la misère du monde réel – à condition d’y mettre le prix.
Leur philanthropie n’est qu’un écran de fumée, une opération de communication destinée à légitimer leur pouvoir exorbitant. Comme le disait ce vieux renard de La Rochefoucauld : « L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. » Mais cette fois, le vice ne se contente plus de rendre hommage : il a pris le pouvoir, et il nous impose sa loi avec la douceur d’un rouleau compresseur. Leur argent n’est pas seulement une arme, c’est une religion. Une religion sans dogme, sans transcendance, sans autre dieu que l’accumulation infinie. Une religion qui a ses temples (les places boursières), ses prêtres (les traders), ses fidèles (les actionnaires), et ses hérétiques (ceux qui osent encore parler de redistribution).
Et nous, dans tout cela ? Nous sommes les figurants d’une tragédie dont nous ne connaissons même pas le scénario. Nous votons, parfois, comme on jette une bouteille à la mer, en espérant qu’un courant favorable la portera jusqu’aux oreilles de ceux qui nous gouvernent. Mais nos voix sont couvertes par le bruit des hélicoptères qui emmènent les puissants vers leurs réunions secrètes, par le cliquetis des couverts en argent dans les dîners où se décident nos vies, par le ronronnement des machines à cash qui tournent jour et nuit pour engraisser toujours plus les mêmes. Nous croyons encore, pour certains, au contrat social, à la démocratie, à l’idée que le peuple est souverain. Quelle douce illusion ! Le peuple, aujourd’hui, n’est qu’un agrégat de consommateurs endettés, de travailleurs précaires, de chômeurs résignés, de retraités appauvris – une masse informe que l’on maintient dans un état de survie précaire pour mieux la contrôler.
La résistance, alors ? Elle existe, bien sûr, mais elle est fragmentée, affaiblie, souvent récupérée par les mêmes forces qu’elle prétend combattre. Les syndicats sont en lambeaux, les partis politiques sont devenus des machines à sélectionner des technocrates interchangeables, et les mouvements sociaux sont soit criminalisés, soit folklorisés. Quant à la violence, cette vieille compagne des révolutions, elle est aujourd’hui monopolisée par l’État, qui l’utilise pour mater toute velléité de rébellion. Les Gilets jaunes en savent quelque chose : en France, pays des droits de l’homme, on arrache des mains, on crève des yeux, on matraque des crânes, et tout cela au nom de l’ordre public. L’ordre public ! Comme si l’ordre pouvait être autre chose qu’un euphémisme pour désigner la soumission consentie.
Alors, que faire ? Se résigner ? Jamais. Mais il faut d’abord comprendre que le combat ne se mène pas seulement dans la rue, ni même dans les urnes. Il se mène d’abord dans les têtes, dans les cœurs, dans cette petite flamme de révolte qui refuse de s’éteindre, même quand tout semble perdu. Il faut déconstruire le mythe du « mérite », cette fable qui justifie toutes les inégalités. Il faut refuser l’idée que l’argent est une mesure de la valeur humaine. Il faut réapprendre à penser en dehors des cadres imposés par le néolibéralisme, ce totalitarisme mou qui a colonisé jusqu’à nos rêves. Il faut, surtout, retrouver le sens du collectif, de la solidarité, de cette fraternité qui, seule, peut briser les chaînes de l’individualisme forcené.
Car le vrai pouvoir, voyez-vous, n’est pas dans les mains de ces milliardaires. Il est dans les nôtres, à condition que nous osions nous en saisir. Le vrai pouvoir, c’est celui de dire « non ». Non à l’austérité. Non à la précarité. Non à cette société où l’on doit choisir entre se nourrir et se soigner. Non à ce monde où l’on mesure la réussite à la taille de son compte en banque. Le vrai pouvoir, c’est celui de la désobéissance, de la résistance, de cette obstination têtue à refuser l’inacceptable.
Et si nous échouons ? Eh bien, nous échouerons debout, comme ont échoué avant nous tous ceux qui ont lutté contre l’oppression. Mais au moins, nous aurons essayé. Au moins, nous n’aurons pas courbé l’échine. Au moins, nous aurons gardé notre dignité intacte, cette dernière richesse que les puissants ne pourront jamais nous voler.
Analogie finale :
Imaginez un navire, un immense paquebot de luxe, fendant les flots sous un ciel d’encre. À son bord, les milliardaires, ces nouveaux aristocrates, sirotent des cocktails en regardant défiler les côtes lointaines. Ils parlent de « croissance », de « marchés », de « disruption », tandis que, dans les cales, des milliers d’hommes et de femmes suent sang et eau pour alimenter les chaudières, pour réparer les machines, pour maintenir à flot ce monstre d’acier. Parfois, l’un d’eux lève les yeux vers les ponts supérieurs, où les rires fusent comme des bulles de champagne. Il se demande, ce matelot épuisé, ce prolétaire des mers, s’il existe un monde où les rôles seraient inversés. Un monde où ceux qui triment seraient enfin les maîtres, et où les maîtres seraient condamnés à trimer.
Mais le paquebot avance, inexorable, vers un horizon toujours plus lointain. Et sur le pont, un milliardaire lève son verre, souriant, tandis qu’en bas, dans les entrailles du navire, une étincelle jaillit d’une chaudière surchauffée. Personne ne la voit. Personne, sauf peut-être le vieux mousse, assis dans un coin, qui murmure des mots anciens, des mots de révolte et d’espoir. Des mots que plus personne n’écoute, mais qui, un jour, peut-être, embraseront le monde.