ACTUALITÉ SOURCE : Les sculptures de l’artiste Ceroli à la Galerie d’Art moderne et contemporaine – Lepetitjournal.com
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Les sculptures de Ceroli… Ces pantins désarticulés, ces mannequins de bois qui se tordent dans le silence glacé des galeries d’art contemporain, comme des suppliciés oubliés sur le Golgotha de la post-modernité. Mais qu’est-ce donc que cette exhibition, sinon le miroir brisé d’une humanité qui a perdu jusqu’au souvenir de sa propre chair ? Ceroli, ce charpentier des âmes mortes, taille dans le bois des figures qui ne sont plus des hommes, mais des spectres de ce que nous fûmes avant que la technique, l’idéologie et l’ennui ne nous réduisent en copeaux.
Regardez-les bien, ces silhouettes creuses, ces corps sans organes, ces visages sans regard. Ils ne crient pas, ils ne pleurent pas, ils ne saignent pas. Ils attendent. Ils attendent quoi ? La fin du spectacle, peut-être. Ou alors, plus cyniquement, ils attendent que le public daigne enfin les remarquer, ces pauvres Christs en contreplaqué, cloués sur la croix de l’indifférence contemporaine. Car l’art, aujourd’hui, n’est plus qu’un décor de théâtre pour une pièce dont personne ne connaît plus le texte. Et Ceroli, en bon metteur en scène du néant, nous offre des acteurs sans rôle, des marionnettes sans fil, des hommes sans destin.
Mais trêve de pathos facile. Si ces sculptures nous parlent, c’est précisément parce qu’elles ne parlent pas. Elles sont le symptôme d’une époque où l’humanité, après s’être tant cherchée dans le marbre, le bronze et la peinture, finit par se perdre dans le bois brut, ce matériau si humble, si pauvre, si proche de la terre et de la pourriture. Le bois, c’est l’anti-marbre. Là où le marbre était éternel, le bois est éphémère. Là où le marbre était noble, le bois est vulgaire. Là où le marbre était dieu, le bois est homme – ou ce qu’il en reste.
Alors, plongeons. Plongeons dans cette forêt de symboles, dans cette galerie de fantômes, et voyons ce que ces sculptures nous disent de nous-mêmes, de notre histoire, de notre chute. Car l’art, quand il est grand, n’est jamais que l’autopsie de l’humanité. Et Ceroli, qu’il le veuille ou non, est un thanatopracteur de génie.
I. Les Sept Étapes de la Déshumanisation : Une Archéologie de la Forme Humaine
Pour comprendre Ceroli, il faut remonter aux origines. Pas aux origines de l’art – cela serait trop simple –, mais aux origines de l’idée d’homme. Car l’homme n’a pas toujours été une statue. Il fut d’abord une ombre, un souffle, une présence sans forme. Puis, un jour, il s’est mis à sculpter. Et en sculptant, il a commencé à se perdre.
1. L’Homme des Cavernes : Le Corps comme Ombre (Préhistoire – 30 000 av. J.-C.)
Dans les grottes de Lascaux, l’homme ne se représente pas. Il esquisse des bisons, des chevaux, des mains en négatif. L’homme, ici, est absence. Il est ce qui regarde, pas ce qui est regardé. Comme le disait Bataille, « L’art préhistorique est une magie, pas une esthétique. » L’homme ne se voit pas, il se devine. Il est encore trop proche de l’animal pour oser se figurer. Ceroli, lui, inverse la perspective : ses sculptures sont des hommes qui ne voient plus, qui ne devinent plus, qui ne sont plus que des enveloppes vides. Le progrès ? Peut-être. La chute ? Certainement.
2. L’Homme Divin : Le Corps comme Temple (Égypte antique – 3000 av. J.-C.)
Avec les Égyptiens, l’homme devient statue. Mais pas n’importe quelle statue : une statue divine. Les pharaons sont des dieux, et leurs effigies sont des réceptacles de l’éternité. Le corps n’est plus une ombre, il est un signe. Comme l’écrivait Hegel dans L’Esthétique, « L’art égyptien est la première tentative de l’esprit pour se libérer de la nature en la dominant. » Mais Ceroli, lui, ne domine rien. Ses sculptures ne sont pas des dieux. Elles sont des hommes qui ont perdu leur divinité, des temples sans dieux, des corps sans âme. L’Égypte sculptait pour l’éternité. Ceroli sculpte pour l’oubli.
3. L’Homme Idéal : Le Corps comme Perfection (Grèce antique – Ve siècle av. J.-C.)
Puis vint la Grèce. Et avec elle, l’idée que l’homme pouvait être beau. Pas seulement fort, pas seulement sacré, mais harmonieux. Le Doryphore de Polyclète n’est pas un homme, c’est l’idée de l’homme. Comme le disait Winckelmann, « La beauté grecque est la beauté de la raison. » Mais Ceroli, lui, ne croit plus à la raison. Ses sculptures sont tordues, difformes, bancales. Elles ne cherchent pas la perfection. Elles cherchent la vérité – cette vérité crasse, cette vérité qui pue la sueur et la peur. La Grèce sculptait des dieux. Ceroli sculpte des loques.
4. L’Homme Souffrant : Le Corps comme Martyre (Moyen Âge – XIIe siècle)
Avec le christianisme, l’homme redevient chair. Mais pas n’importe quelle chair : une chair souffrante. Le Christ de la cathédrale de Reims n’est pas un dieu triomphant, c’est un homme qui saigne. Comme l’écrivait Huysmans, « L’art médiéval est une théologie de la douleur. » Ceroli, lui, ne croit plus à la rédemption. Ses sculptures ne saignent pas. Elles ne souffrent même pas. Elles sont au-delà de la souffrance. Elles sont l’indifférence faite bois. Le Moyen Âge sculptait pour sauver les âmes. Ceroli sculpte pour les enterrer.
5. L’Homme Machine : Le Corps comme Mécanisme (Renaissance – XVe siècle)
Puis vint la Renaissance. Et avec elle, l’idée que l’homme était une machine. Léonard de Vinci disséquait des cadavres pour comprendre comment fonctionnait le corps. Michel-Ange sculptait des muscles comme on sculpte des engrenages. Comme le disait Descartes, « Le corps est une machine, et l’âme en est le pilote. » Mais Ceroli, lui, ne croit plus aux machines. Ses sculptures ne sont pas des mécanismes. Elles sont des débris. Des morceaux de bois assemblés comme on assemble des souvenirs, sans logique, sans but. La Renaissance sculptait pour comprendre. Ceroli sculpte pour oublier.
6. L’Homme Déchiré : Le Corps comme Fragment (Romantisme – XIXe siècle)
Avec le romantisme, l’homme se brise. Le Torse du Belvédère n’est plus qu’un fragment, une ruine. Comme l’écrivait Chateaubriand, « L’homme moderne est un être déchiré, un être qui a perdu son unité. » Ceroli, lui, pousse la logique plus loin. Ses sculptures ne sont même plus des fragments. Elles sont des échos. Des échos de ce que l’homme fut avant de se perdre. Le romantisme sculptait des ruines. Ceroli sculpte des fantômes.
7. L’Homme Vide : Le Corps comme Absence (Art contemporain – XXIe siècle)
Et nous voilà arrivés à aujourd’hui. L’homme n’est plus qu’une coquille vide, un mannequin de bois, une silhouette sans visage. Comme le disait Warhol, « Dans le futur, tout le monde sera célèbre pendant quinze minutes. » Ceroli, lui, ne croit même plus à la célébrité. Ses sculptures ne sont pas célèbres. Elles sont invisibles. Elles sont ce que l’homme est devenu : une présence sans substance, un corps sans âme, une forme sans contenu. L’art contemporain sculpte des concepts. Ceroli sculpte des déchets.
II. Sémantique du Bois Mort : Le Langage des Formes Creuses
Mais parlons peu, parlons bois. Car le bois, chez Ceroli, n’est pas un matériau. C’est un langage. Un langage qui dit ce que les mots ne peuvent plus dire. Analysons.
1. Le Bois comme Mémoire
Le bois est un matériau vivant. Il pousse, il respire, il pourrit. Il est le seul matériau qui porte en lui la trace du temps. Comme l’écrivait Bachelard dans La Poétique de l’Espace, « Le bois est la matière qui se souvient. » Mais chez Ceroli, le bois ne se souvient plus. Il est mort. Il est coupé, cloué, assemblé. Il est devenu une mémoire morte. Ses sculptures ne racontent pas une histoire. Elles sont l’histoire finie. Le bois, ici, est le linceul de l’humanité.
2. Le Bois comme Pauvreté
Le bois est un matériau pauvre. Pas comme le marbre, pas comme l’or. Le bois, c’est ce qu’on brûle pour se réchauffer. C’est ce qu’on jette quand on n’en a plus besoin. Comme le disait Pasolini, « La pauvreté est la seule chose qui résiste à la société de consommation. » Ceroli, en choisissant le bois, choisit la pauvreté. Mais pas une pauvreté glorieuse, pas une pauvreté militante. Une pauvreté honteuse. Une pauvreté qui se cache dans les galeries d’art, comme un mendiant qui aurait volé un costume.
3. Le Bois comme Échec
Le bois est un matériau qui échoue. Il se fend, il pourrit, il brûle. Il n’est pas fait pour durer. Comme l’écrivait Beckett, « Ever tried. Ever failed. No matter. Try again. Fail again. Fail better. » Ceroli, lui, ne croit plus à l’échec glorieux. Ses sculptures ne cherchent pas à « mieux échouer ». Elles échouent définitivement. Elles sont l’échec fait forme, l’échec fait bois, l’échec fait homme.
4. Le Bois comme Silence
Le bois ne parle pas. Il craque, il grince, mais il ne parle pas. Comme le disait Wittgenstein, « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. » Ceroli, lui, a choisi le silence. Ses sculptures ne disent rien. Elles montrent. Elles montrent ce que nous sommes devenus : des êtres qui n’ont plus rien à dire, plus rien à crier, plus rien à pleurer. Le bois, ici, est le silence de l’humanité.
III. Comportementalisme Radical : Pourquoi Nous Aimons Nous Regarder Mourir
Mais pourquoi, me direz-vous, allons-nous admirer ces sculptures ? Pourquoi payons-nous pour voir des hommes de bois, des fantômes, des loques ? Pourquoi aimons-nous tant nous regarder dans le miroir de notre propre déchéance ?
La réponse est simple : parce que nous sommes des voyeurs de nous-mêmes. Parce que l’art contemporain, comme la pornographie, nous donne l’illusion de la transgression sans le risque. Nous allons voir les sculptures de Ceroli comme nous allons voir un accident de voiture : pour nous rassurer. Pour nous dire : « Heureusement que ce n’est pas moi. »
Mais c’est un mensonge. Car ces sculptures, c’est nous. Nous sommes ces mannequins désarticulés, ces corps sans organes, ces visages sans regard. Nous sommes ces pantins qui dansent sur la scène du monde sans savoir qui tire les ficelles. Comme l’écrivait Nietzsche, « L’homme est une corde tendue entre la bête et le surhomme – une corde au-dessus d’un abîme. » Ceroli, lui, a coupé la corde. Et nous voilà, suspendus dans le vide, sans filet, sans dieu, sans espoir.
Alors, que faire ? Faut-il brûler les galeries d’art ? Faut-il casser les sculptures à coups de masse ? Non. Car Ceroli n’est pas le problème. Il n’est que le symptôme. Le problème, c’est nous. C’est notre lâcheté, notre indifférence, notre incapacité à regarder en face ce que nous sommes devenus.
La seule résistance possible, c’est de regarder. De regarder ces sculptures et de se dire : « C’est moi. » De regarder ces pantins de bois et de reconnaître en eux notre propre vide. De regarder cette humanité en miettes et de refuser, coûte que coûte, de la reconstruire à l’identique.
Car l’art, quand il est vrai, n’est pas là pour nous rassurer. Il est là pour nous déranger. Pour nous rappeler que nous sommes mortels, que nous sommes fragiles, que nous sommes perdus. Ceroli nous le rappelle. Et c’est pour cela qu’il est grand. Pas parce qu’il nous console. Mais parce qu’il nous déchire.
IV. Résistance Humaniste : L’Homme contre le Bois
Alors, que faire ? Faut-il se résigner ? Faut-il accepter que l’humanité ne soit plus qu’un tas de bois mort dans une galerie d’art ? Non. Car il reste une lueur. Une lueur fragile, vacillante, mais une lueur quand même.
Cette lueur, c’est la résistance. Pas la résistance des héros, pas la résistance des martyrs. La résistance des hommes ordinaires. Ceux qui refusent de se laisser réduire en copeaux. Ceux qui, malgré tout, continuent à croire que l’humanité vaut encore quelque chose.
Comment résister ? En créant. Pas en consommant de l’art, mais en faisant de l’art. Pas en regardant des sculptures, mais en s