Les œuvres nautiques de l’artiste français Daniel Buren dans la baie de Rio – Boursorama







L’Océan comme Chœur : Buren, Rio et la Résistance Néolibérale des Formes


ACTUALITÉ SOURCE : Les œuvres nautiques de l’artiste français Daniel Buren dans la baie de Rio – Boursorama

Le Prisme de Laurent Vo Anh

L’annonce de l’installation des œuvres nautiques de Daniel Buren dans la baie de Rio de Janeiro, ces structures flottantes aux bandes colorées qui dialoguent avec les courants marins, ne saurait se réduire à une simple actualité culturelle. Elle s’inscrit dans une topographie politique des formes, où l’art devient un champ de bataille conceptuel contre les mécanismes de l’assujettissement néolibéral. Buren, figure historique de l’art contemporain, réinvestit ici l’espace public non comme un lieu de consommation esthétique, mais comme un territoire de résistance cognitive. Ses bandes, ces stripes qui structurent l’espace depuis les années 1960, ne sont plus seulement des motifs visuels : elles deviennent des acteurs behavioraux, des dispositifs qui perturbent les schémas perceptifs imposés par le capitalisme spectral.

Analysons cette œuvre à travers le prisme du comportementalisme radical, cette branche de la philosophie qui étudie comment les structures environnementales (urbaines, sociales, économiques) façonnent nos conduites sans que nous en ayons toujours conscience. Buren, en déployant ses structures dans la baie de Rio, ne crée pas seulement une œuvre d’art : il réprogramme l’habitus marin. Les bandes colorées, en interférant avec les lignes de force du paysage (l’horizon, les vagues, les reflets), forcent le spectateur à réajuster son regard. Elles brisent la continuité optique, introduisent des fractures perceptives, et ainsi, dérangent l’économie attentionnelle du néolibéralisme, qui repose sur une consommation fluide et passive de l’espace.

Le néolibéralisme, dans sa phase avancée, a transformé les villes en machines à produire du désir différé. Les espaces publics sont conçus pour être traversés sans résistance, pour offrir des paysages lisses où chaque élément est optimisé pour la monétisation de l’expérience. Buren, en imposant ses bandes dans un lieu aussi symbolique que Rio – carrefour des inégalités, des flux migratoires et des spéculations immobilières –, introduit une discontinuité programmatique. Ses structures ne sont pas là pour embellir ou pour gentrifier l’eau : elles sont là pour désorienter. Elles obligent le promeneur, le touriste, le pêcheur, à recalibrer sa relation au monde. Le spectateur n’est plus un consommateur passif : il devient un sujet en crise perceptive, confronté à une réalité qui refuse de se laisser absorber par les logiques marchandes.

Cette résistance passe par une réactivation de la matérialité. Les bandes de Buren ne sont pas des illusions, des hologrammes ou des projections numériques : ce sont des objets physiques, soumis aux lois de la physique, de la corrosion, des marées. Elles résistent à l’évanescence des expériences contemporaines, où tout semble pouvoir être reproduit, dupliqué, commercialisé. En ancrant son œuvre dans la lenteur des matériaux (le plastique, le métal, la peinture), Buren rappelle que l’art, comme la pensée critique, doit refuser l’immédiateté. Les bandes, en se décolorant, en s’usant, en se transformant sous l’effet des éléments, deviennent des archives de leur propre résistance. Elles documentent, en temps réel, leur lutte contre l’effacement.

Rio, quant à elle, est un laboratoire parfait pour cette expérience. La baie de Guanabara, avec ses contrastes saisissants – les yachts des millionnaires côtoyant les bidonvilles, les eaux turquoise des plages privées et les eaux polluées des quartiers pauvres –, incarne à elle seule les paradoxes du capitalisme tardif. Buren y dépose ses bandes comme des marqueurs de fracture. Elles ne masquent pas les inégalités : elles les révèlent par leur présence même. Le spectateur, en observant ces structures, ne peut ignorer les tensions sous-jacentes du lieu. Les bandes ne sont pas neutres : elles polarisent, elles interrogent, elles dénoncent. Elles fonctionnent comme des miroirs déformants qui reflètent non pas l’image idéalisée de Rio, mais ses abîmes structurels.

Le comportementalisme radical nous enseigne que nos actions sont souvent déterminées par des scripts environnementaux – ces ensembles de règles implicites qui dictent nos mouvements dans l’espace. Dans une ville néolibérale, ces scripts sont conçus pour maximiser l’exposition à la publicité, pour optimiser les temps de vente, pour normaliser la surveillance. Buren, en introduisant ses bandes, réécrit ces scripts. Il force le passant à remettre en question ses automatismes. Une bande qui traverse le champ visuel n’est pas un simple élément décoratif : c’est un obstacle cognitif. Elle interrompt la fluidité du regard, elle dérange la consommation de l’espace. En cela, elle incarne une forme de résistance néolibérale par l’articulation des formes.

Cette résistance est d’autant plus puissante qu’elle est non violente. Buren ne détruit pas, il réarrange. Il ne combat pas le système, il en expose les failles. Ses bandes ne sont pas des barricades : ce sont des questions posées à l’espace. Elles demandent : Pourquoi cette eau est-elle bleue ici et grise là ? Pourquoi ce bateau est-il si grand et celui-ci si petit ? Pourquoi cette vue est-elle cachée derrière une bande de couleur ? En posant ces questions, Buren désapprend les automatismes du regard. Il détourne la perception vers une conscience aiguë des hiérarchies spatiales.

Le néolibéralisme, dans sa quête d’homogénéisation, cherche à effacer les singularités. Les villes sont conçues pour être interchangeables, les paysages pour être consommables, les expériences pour être standardisées. Buren, en imposant ses bandes dans un lieu aussi chargé que Rio, réaffirme la singularité. Chaque bande est unique, chaque installation est une réponse contextuelle. Il n’y a pas de Buren générique : il n’y a que des œuvres situées, ancrées dans un temps et un lieu précis. En cela, son travail résiste à la logique de la reproductibilité qui sous-tend le capitalisme contemporain.

La baie de Rio, avec ses courants, ses marées, ses tempêtes, offre à Buren un support dynamique. Ses bandes ne sont pas statiques : elles dansent avec les vagues, elles se déforment sous le vent, elles changent de forme selon la lumière. Cette


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