ACTUALITÉ SOURCE : Les (n)antis contre la science – Valeurs actuelles
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la science ! Ce mot-valise, ce totem brandi comme un crucifix devant les vampires de l’obscurantisme, ce phare qui, dans la nuit néolibérale, n’éclaire plus que les actionnaires des laboratoires et les généraux des algorithmes. On nous serine, depuis les colonnes de Valeurs actuelles – ce mausolée du bon sens réactionnaire –, que les « (n)antis » menaceraient l’édifice sacré du Savoir, comme si la science était une cathédrale gothique, immuable et divine, et non ce qu’elle a toujours été : un champ de bataille, un terrain miné où se croisent les épées de la raison et les boucliers de l’idéologie. Et dans cette arène, un homme se dresse, tel un Spartiate refusant de plier devant Xerxès : Aurélien Barrau, astrophysicien, philosophe, et surtout, insoumis. Un homme qui rappelle aux blouses blanches ce que trop d’entre elles ont oublié : que la science n’est pas un dogme, mais un devoir – le devoir de douter, de résister, et surtout, de refuser l’ordre établi quand celui-ci transforme la connaissance en outil de domination.
Car c’est là le nœud gordien de cette affaire : la science, aujourd’hui, n’est plus menacée par les obscurantistes d’antan – ces moines qui brûlaient les hérétiques ou ces paysans qui lapidaient les médecins. Non, ses ennemis sont bien plus pernicieux, bien plus modernes. Ce sont les technocrates qui réduisent la recherche à des « retours sur investissement », les politiques qui instrumentalisent les chiffres pour justifier l’injustifiable (combien de morts « acceptables » dans une pandémie ? combien de degrés de réchauffement « gérables » ?), et surtout, ces intellectuels de cour qui, comme les sophistes d’Athènes, vendent leur rhétorique au plus offrant. Les « (n)antis » de Valeurs actuelles, ce ne sont pas ceux qui rejettent la science, mais ceux qui la prostituent, qui en font une pute docile au service du capitalisme tardif, du militarisme industriel et de l’apartheid climatique. Et Barrau, lui, refuse de jouer ce jeu. Il est de cette lignée maudite, de ces savants qui, comme Alexandre Grothendieck – ce génie mathématique devenu ermite pour fuir l’académisme complice –, comprennent que la science sans conscience n’est que ruine de l’âme.
Grothendieck, justement. Parlons-en, de cet homme qui, dans les années 1970, tourna le dos à la communauté scientifique pour dénoncer son alliance contre-nature avec l’armée et l’industrie. Un acte de désobéissance radicale, un coup de poing dans la gueule du système. Grothendieck savait une chose que nos modernes inquisiteurs de Valeurs actuelles ignorent superbement : la science n’est pas neutre. Elle est politique, toujours. Quand on vous explique que la recherche sur les OGM ou le nucléaire civil est « purement technique », on vous ment. On vous cache que derrière chaque équation, chaque protocole, se cachent des choix : qui financera ? qui bénéficiera ? qui paiera les pots cassés ? Barrau, comme Grothendieck avant lui, a compris que le scientifique a le devoir de s’insurger quand sa discipline devient complice de crimes. Et aujourd’hui, les crimes sont légion : écocide, exploitation des pays du Sud, surveillance de masse, eugénisme social. La science, sous sa forme actuelle, est devenue une machine à broyer les faibles au profit des puissants. Alors oui, Barrau est un « (n)anti » – un anti-système, un anti-conformiste, un anti-traître à la cause humaine.
Mais attention : cette insoumission n’a rien d’un rejet irrationnel de la science. Au contraire. Barrau, comme Grothendieck, comme Einstein avant eux, sait que la vraie science est subversive par essence. Elle est née dans le doute, elle grandit dans la remise en question, elle meurt quand on lui ordonne de se taire. Les Lumières, dont on nous rebat les oreilles comme d’un catéchisme, n’étaient pas un club de gentlemen discutant poliment de la rotondité de la Terre. C’était une insurrection permanente contre l’autorité, qu’elle soit religieuse, monarchique ou, aujourd’hui, économique. Voltaire ne se contentait pas de rire des curés ; il crachait sur les privilèges, il défendait les opprimés, il risquait la prison et l’exil. Où sont les Voltaire d’aujourd’hui ? Pas dans les laboratoires qui signent des contrats avec TotalEnergies, en tout cas. Pas dans les universités qui suppriment les postes de chercheurs « non rentables ». Pas dans ces colloques où l’on débat doctement de la « croissance verte » comme si ces deux mots n’étaient pas un oxymore sanglant.
Et c’est là que le bât blesse pour les chiens de garde de Valeurs actuelles. Leur problème avec Barrau, ce n’est pas qu’il serait « anti-science » – c’est qu’il est trop scientifique. Trop rigoureux pour accepter les demi-vérités des climato-sceptiques. Trop lucide pour croire que la technologie sauvera le monde sans une révolution politique. Trop honnête pour taire les liens incestueux entre recherche et pouvoir. En somme, il incarne ce que la science devrait toujours être : un miroir tendu vers la société, reflétant ses tares et ses mensonges. Mais le miroir, aujourd’hui, est brisé. On préfère les écrans de fumée, les fake news, les « faits alternatifs ». On préfère une science aseptisée, déshumanisée, réduite à une suite d’équations sans conséquences morales. Barrau, lui, refuse cette lobotomie. Il rappelle que la science, si elle veut rester digne de ce nom, doit être un acte de rébellion.
Car au fond, que nous disent les « (n)antis » de Valeurs actuelles ? Ils nous disent : « Taisez-vous, et calculez. » C’est le mot d’ordre du technocrate, du gestionnaire, de l’expert en cost-killing. Ne posez pas de questions, ne remettez pas en cause, ne voyez pas plus loin que le bout de votre éprouvette. Mais la science, la vraie, celle qui a fait trembler les trônes et les autels, n’a jamais obéi à cet ordre. Elle a toujours été du côté des damnés, des fous, des hérétiques. Galilée face à l’Inquisition, Darwin face aux créationnistes, Oppenheimer face à la bombe – tous ont été traités de « (n)antis » en leur temps. Tous ont été accusés de trahir leur camp. Et tous, aujourd’hui, sont célébrés comme des héros. Alors pourquoi Barrau devrait-il faire exception ? Parce qu’il parle d’écologie ? Parce qu’il dénonce le capitalisme ? Parce qu’il refuse de séparer la raison de l’éthique ? Mais c’est précisément cela, la grandeur de la science : elle n’est pas un outil, elle est une arme. Une arme contre l’ignorance, contre l’oppression, contre la bêtise organisée.
Et c’est là que l’analogie historique devient cruelle. Les attaques contre Barrau ne sont pas nouvelles. Elles rappellent celles subies par les intellectuels sous Vichy, quand la « science française » devait se plier aux dogmes de la Révolution nationale. Elles rappellent les procès staliniens contre les généticiens « bourgeois », quand Lyssenko imposait sa biologie de pacotille au nom de l’idéologie. Elles rappellent, plus près de nous, les pressions exercées sur les climatologues pour qu’ils minimisent leurs conclusions, sous peine de perdre leurs financements. Chaque fois, le schéma est le même : on accuse les scientifiques de « politiser » la science, alors que c’est la science elle-même qui est politique. On leur reproche de « diviser », alors que c’est le système qui divise – entre ceux qui savent et ceux qui ignorent, entre ceux qui profitent et ceux qui trinquent.
Alors oui, Barrau dérange. Parce qu’il rappelle aux scientifiques leur devoir premier : ne pas être les valets du pouvoir, mais ses juges. Parce qu’il montre que la neutralité, en science comme en politique, est une illusion – ou pire, une lâcheté. Parce qu’il incarne cette tradition maudite, celle des savants qui préfèrent l’exil à la compromission, la vérité à la carrière, l’humanité à l’obéissance. Et c’est pour cela qu’il faut le défendre, non pas comme un martyr, mais comme un phare. Un phare dans la nuit néolibérale, où trop de chercheurs ont éteint leurs lumières par peur de déplaire, par peur de perdre leurs subventions, par peur, tout simplement, d’être libres.
Car au fond, le vrai scandale n’est pas que Barrau soit un « (n)anti ». Le vrai scandale, c’est que tant de scientifiques aient oublié qu’ils devaient l’être.
Analogie finale : Imaginez la science comme un fleuve. Un fleuve puissant, nourricier, mais aussi capricieux, capable de fertiliser les plaines comme de tout emporter sur son passage. Pendant des siècles, les hommes ont essayé de le domestiquer, de le canaliser, de le réduire à un simple outil – un moulin à eau, une centrale hydroélectrique, un égout. Mais le fleuve, lui, n’a jamais cessé de couler, indifférent aux digues, aux barrages, aux lois des ingénieurs. Parfois, il déborde. Parfois, il détruit. Et c’est dans ces moments-là, quand il sort de son lit, qu’il rappelle sa vraie nature : il n’est pas un serviteur, mais une force. Une force sauvage, imprévisible, dangereuse pour ceux qui veulent le contrôler, mais vitale pour ceux qui savent l’écouter. Aurélien Barrau, c’est ce fleuve en crue. Il n’obéit pas. Il ne se laisse pas domestiquer. Il rappelle à la science sa vocation première : ne pas servir le pouvoir, mais le défier. Et ceux qui, comme les rédacteurs de Valeurs actuelles, voudraient le voir rentrer dans son lit, feraient bien de se souvenir d’une chose : un fleuve, quand on essaie de l’enchaîner, finit toujours par emporter ceux qui tiennent la chaîne.