ACTUALITÉ SOURCE : Les impacts du logement sur l’environnement et la consommation d’énergie – notre-environnement
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, le logement ! Ce temple moderne où l’homme, ce singe savant, croit s’élever au-dessus de la boue originelle en s’enfermant dans des cubes de béton, de verre et d’acier, comme si la nature n’était qu’un décor de théâtre à dompter, à violer, à exploiter jusqu’à la moelle. L’actualité nous parle de chiffres, de tonnes de CO₂, de kilowattheures gaspillés, de mètres carrés voraces – mais derrière ces froides statistiques se cache une vérité bien plus monstrueuse : le logement, dans sa forme contemporaine, est l’un des avatars les plus achevés de la pulsion de mort qui ronge notre civilisation. Une pulsion qui, sous couvert de confort et de progrès, transforme la Terre en un enfer climatisé, où chaque mur érigé est une pierre tombale pour les générations futures.
Commençons par le commencement, ou plutôt par l’illusion du commencement. L’homme, ce prédateur sédentaire, a cru, en domestiquant l’espace, domestiquer le temps. Le néolithique, cette première grande escroquerie de l’histoire, nous a vendus l’idée que posséder un toit, c’était posséder un destin. Mais quel destin ? Celui d’un parasite qui, après avoir épuisé les ressources d’un hôte, passe au suivant. Le logement, aujourd’hui, est l’incarnation parfaite de cette logique parasitaire : il dévore les forêts pour ses charpentes, les montagnes pour ses pierres, les sous-sols pour ses métaux, les fleuves pour son électricité, et l’air lui-même pour ses climatiseurs. Et nous, les locataires de ce monde, nous pavanons dans nos salons surchauffés, nos cuisines suréquipées, nos chambres surconnectées, comme si ces murs étaient autre chose que les barreaux d’une prison dorée, construite sur les os de la biosphère.
La consommation d’énergie dans l’habitat n’est pas un problème technique, c’est un symptôme métaphysique. Elle révèle l’abîme qui sépare l’homme moderne de toute forme de sagesse. Nos ancêtres, ces « primitifs » que nous méprisons tant, savaient que le feu était sacré, que la chaleur était un don des dieux, et que chaque bûche consumée devait l’être avec gratitude et parcimonie. Nous, nous avons transformé le sacré en profane, le don en droit, la parcimonie en gaspillage. Nos maisons sont des ogres insatiables, des Molochs écophages qui réclament sans cesse plus de sang – plus de pétrole, plus de gaz, plus d’uranium, plus de lithium. Et nous obéissons, comme des fidèles dociles, en appuyant sur des interrupteurs, en réglant des thermostats, en branchant des appareils qui clignotent comme des idoles électroniques. « La technique est la réponse de l’homme à son angoisse existentielle », écrivait un philosophe dont le nom m’échappe – mais quelle réponse pitoyable ! Une réponse qui ne fait qu’aggraver l’angoisse, car chaque solution technique engendre dix nouveaux problèmes, et chaque progrès n’est qu’un pas de plus vers l’abîme.
Le capitalisme, ce grand alchimiste, a transformé le logement en une marchandise comme une autre, un produit de consommation parmi d’autres, un actif financier spéculatif. Les promoteurs immobiliers, ces prêtres du Veau d’Or, nous vendent du rêve en béton : des résidences « écologiques » (oxymore s’il en est), des écoquartiers « durables » (autre mensonge éhonté), des maisons « passives » (qui ne le sont jamais tout à fait). Mais derrière ces mots creux se cache une réalité sordide : le logement « vert » n’est qu’un greenwashing de plus, une façon de continuer à construire, à bétonner, à artificialiser, tout en se donnant bonne conscience. On isole un peu mieux, on installe des panneaux solaires, on recycle les eaux grises – et hop ! Le tour est joué, la planète est sauvée, les actionnaires peuvent continuer à s’enrichir. Mais qui osera dire l’évidence ? Qu’une maison, même « passive », reste une maison, c’est-à-dire un corps étranger planté dans le ventre de la Terre, un cancer qui ronge les sols, les nappes phréatiques, les écosystèmes. Que les panneaux solaires sont fabriqués avec des terres rares extraites par des enfants au Congo, que les isolants « écologiques » sont souvent des dérivés du pétrole, que les écoquartiers sont des ghettos pour bobos en quête d’absolution. Le logement « durable » est une imposture, une fable pour endormir les consciences, un opium pour le peuple écolo.
Et puis il y a cette question, taboue entre toutes : celle de la surpopulation. Car enfin, à quoi bon parler d’isolation thermique, de rénovation énergétique, de sobriété volontaire, si nous continuons à faire des enfants comme des lapins, à coloniser chaque mètre carré de la planète, à transformer les campagnes en banlieues, les banlieues en villes, les villes en mégapoles monstrueuses ? Le logement, c’est aussi cela : une réponse à la pression démographique, une façon de caser toujours plus d’humains dans un espace fini. Mais cette réponse est un leurre, car elle ne fait qu’aggraver le problème. Plus nous construisons, plus nous consommons, plus nous polluons, plus nous réchauffons, plus nous mourons. C’est une équation simple, implacable, que nos dirigeants refusent de voir, car elle remettrait en cause le dogme de la croissance infinie, ce credo des temps modernes. « Croissez et multipliez », disait l’ancienne religion. « Produisez et consommez », reprend en chœur la nouvelle. Et tant pis si la planète crève sous le poids de nos ambitions.
Le comportementalisme, cette science molle qui prétend expliquer nos actes par des stimuli et des récompenses, nous offre une grille de lecture désolante de notre rapport au logement. Nous sommes des rats dans un labyrinthe, conditionnés à appuyer sur des leviers pour obtenir notre dose de confort. Le chauffage qui s’allume au moindre frisson, la lumière qui jaillit au moindre geste, l’eau chaude qui coule à flots au moindre robinet tourné – tout cela est conçu pour flatter nos instincts les plus bas, pour nous maintenir dans un état de dépendance infantile. Nous ne sommes plus des citoyens, mais des consommateurs ; plus des êtres pensants, mais des machines à consommer. Et les publicités, ces sermons laïcs, nous rappellent sans cesse que nous ne sommes jamais assez équipés, jamais assez modernes, jamais assez « connectés ». « Votre maison n’est pas assez intelligente ? Achetez ce thermostat qui pense à votre place ! Votre isolation n’est pas assez performante ? Rénovez avec ce prêt à taux zéro ! » Et nous obéissons, comme des automates, car nous avons oublié ce que signifie vivre simplement, modestement, humainement.
Face à cette folie, que reste-t-il ? La résistance, bien sûr. Mais une résistance qui ne se contente pas de signer des pétitions ou de trier ses déchets. Une résistance radicale, qui remet en cause les fondements mêmes de notre mode de vie. Une résistance qui ose dire que peut-être, au fond, nous n’avons pas besoin de tant d’espace, de tant de confort, de tant de gadgets. Que peut-être, la vraie richesse n’est pas dans le mètre carré, mais dans le mètre cube de ciel étoilé que nous pouvons encore contempler. Que peut-être, la vraie liberté n’est pas dans la propriété, mais dans le nomadisme, dans le refus de s’enraciner dans un monde qui se meurt. « L’homme est un roseau pensant », disait Pascal. Mais aujourd’hui, l’homme est un roseau bétonné, un roseau climatisé, un roseau qui croit dur comme fer que son bonheur dépend de la taille de son salon.
Il est temps de briser les idoles. De refuser le dogme du « toujours plus ». De réapprendre à vivre avec moins, à désirer moins, à posséder moins. Car le logement, dans sa forme actuelle, n’est pas une solution – c’est une partie du problème. Un problème qui nous dépasse, qui nous écrase, qui nous condamne. Mais un problème que nous avons créé, et que nous pouvons donc défaire. À condition d’avoir le courage de regarder la vérité en face : que notre maison n’est pas un havre, mais une tombe. Que nos murs ne nous protègent pas – ils nous étouffent. Et que la seule issue, peut-être, est de les abattre.
Analogie finale : Imaginez un instant que la Terre soit un corps vivant, un organisme immense et fragile, parcouru de veines et d’artères, de nerfs et de muscles. Les forêts sont ses poumons, les océans son sang, les montagnes ses os. Et nous, les humains, nous sommes des parasites qui rongent ce corps, qui percent sa peau, qui sucent sa moelle. Nos villes sont des tumeurs, nos routes des cicatrices, nos logements des kystes purulents qui enflent, enflent, jusqu’à étouffer l’hôte. Chaque maison construite est une cellule cancéreuse de plus, chaque immeuble une métastase. Et nous, les médecins de ce monde malade, nous nous contentons de prescrire des placebos – des panneaux solaires, des écoquartiers, des labels « vert » – alors qu’il faudrait amputer, brûler, purger. Mais qui osera porter le scalpel ? Qui osera dire que la seule thérapie possible est la régression, le jeûne, le retour à l’état sauvage ? Personne. Car nous aimons trop notre cancer. Nous aimons trop nos kystes. Nous aimons trop nos murs, nos toits, nos portes closes. Nous aimons trop notre prison. Et c’est pour cela que nous mourrons avec elle.