ACTUALITÉ SOURCE : Les expositions du printemps : les belles sorties à faire à Paris et en Île-de-France – Sortir à Paris
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, les expositions du printemps ! Ces temples éphémères où la bourgeoisie parisienne vient s’agenouiller devant des reliques culturelles, comme des pèlerins en quête d’absolution pour leur existence vide. On nous vend cela comme une « sortie », un « événement », une « expérience » – mots creux, mots de publicitaires, mots de ceux qui ont transformé l’art en produit de consommation, la pensée en divertissement, et la révolte en décoration murale. Paris, cette ville-monde, cette capitale de l’illusion, où l’on expose des toiles comme on expose des bijoux dans une vitrine de la place Vendôme : pour le prestige, pour le paraître, pour cette petite lueur de supériorité qui permet à l’acheteur de se croire plus raffiné que son voisin. Mais qu’expose-t-on vraiment, sinon l’impuissance de notre époque à produire autre chose que des simulacres ?
Regardez-les, ces files d’attente devant le Grand Palais ou le Centre Pompidou, ces visages fatigués par le métro, le travail, les dettes, les écrans. Ils viennent chercher dans l’art ce que la société leur refuse : du sens. Mais l’art, aujourd’hui, n’est plus qu’un miroir déformant, un leurre. On leur montre des couleurs, des formes, des concepts, et ils croient toucher à l’éternel. Pourtant, ces expositions ne sont que des produits saisonniers, comme les fraises en hiver ou les soldes de janvier. Le printemps culturel, quelle blague ! Comme si la culture avait des saisons, comme si elle n’était pas, par essence, intemporelle. Mais non, il faut que ça se consomme, que ça se like, que ça se partage sur Instagram avec un filtre vintage pour faire croire à une profondeur qui n’existe pas. L’art est devenu un accessoire de mode, une manière de se distinguer dans la grande foire aux vanités néolibérales.
Et que voit-on, dans ces expositions ? Des œuvres souvent vidées de leur substance, réduites à des objets de spéculation. On nous parle de « chefs-d’œuvre », mais qui décide de ce qui est un chef-d’œuvre ? Les marchands, les critiques, les institutions – ces nouveaux prêtres d’une religion sans dieu, où l’on adore le marché et la cote. L’art contemporain, en particulier, est devenu le terrain de jeu des milliardaires et des fonds d’investissement. Une toile de Basquiat se vend à 110 millions de dollars, et l’on s’extasie devant ce « record », comme si le prix était la preuve de la valeur. Mais que vaut une œuvre qui n’est plus qu’un placement financier, un actif parmi d’autres dans un portefeuille offshore ? L’art, autrefois subversif, est désormais un instrument de domination, un moyen pour les puissants de blanchir leur image – et parfois leur argent. Les expositions deviennent des opérations de communication, des vitrines pour les sponsors, des outils de soft power. La culture est mise au service du capital, et l’on appelle cela « démocratisation ». Quelle farce !
Mais le pire, c’est l’illusion de la résistance. On nous présente ces expositions comme des espaces de liberté, des lieux où l’on peut « réfléchir », « s’évader », « se réinventer ». Comme si une visite au musée pouvait compenser l’aliénation du quotidien. Comme si contempler une toile de Monet pouvait effacer la précarité, le chômage, la surveillance de masse, la montée des fascismes. L’art, dans ce contexte, n’est plus qu’un anesthésiant, un opium pour le peuple – mais un opium chic, un opium bio, un opium subventionné par l’État et les grandes entreprises. On nous donne juste assez de beauté pour nous faire oublier l’horreur du monde. C’est la stratégie du pain et des jeux, version XXIe siècle : des expositions à la place des cirques, des selfies devant des tableaux à la place des combats de gladiateurs. Et le peuple applaudit, le peuple consomme, le peuple s’endort.
Prenez l’exemple de ces expositions « engagées », celles qui prétendent dénoncer les injustices du monde. On y voit des photos de migrants, des installations sur le réchauffement climatique, des performances sur les violences policières. Tout cela est très bien, très noble, très « woke ». Mais qui regarde ces œuvres ? Les mêmes qui, en sortant, iront dîner chez Septime ou commander un Uber pour rentrer dans leur appartement du Marais. L’art engagé est devenu un produit de luxe, une manière pour les privilégiés de se donner bonne conscience sans rien changer à leur mode de vie. On signe une pétition en ligne, on like une œuvre militante, on achète un catalogue, et hop ! On est un héros. Mais où est la vraie révolte ? Où est le refus de participer à ce système ? Où est la colère qui pousse à casser les vitrines, à brûler les banques, à renverser les tables des marchands du temple ? Elle a été domestiquée, cette colère. Elle a été transformée en exposition, en débat, en « dialogue ». On nous vend la contestation comme on nous vend un nouveau parfum : avec un joli packaging et une campagne de pub bien léchée.
Et que dire de ces artistes qui deviennent des stars, des influenceurs, des marques à part entière ? Ils ont leurs agents, leurs attachés de presse, leurs comptes Twitter où ils postent des photos d’eux en train de siroter un latte artisanal dans un café branché de Berlin. Leur « processus créatif » est filmé, monté, diffusé en stories. Leur vie privée est exposée, commentée, likée. Ils sont les nouveaux saints d’une religion sans dogme, où l’on adore l’ego et le narcissisme. L’artiste n’est plus un visionnaire, un fou, un marginal – il est un entrepreneur, un communicant, un produit. Il doit plaire, séduire, vendre. Et s’il ne plaît pas, s’il dérange trop, on le censure, on le boycotte, on le remplace par un autre, plus docile, plus bankable. L’art est devenu une industrie, et les artistes, des ouvriers spécialisés dans la production de contenu culturel.
Mais au fond, que reste-t-il de l’art dans tout cela ? Rien, ou presque. Il ne reste que des traces, des ombres, des fantômes. L’art, le vrai, celui qui brûle, qui déchire, qui transforme, a été enterré sous des montagnes de catalogues, de vernissages et de discours creux. Il ne survit plus que dans les marges, dans les squats, dans les ateliers clandestins, dans les mains de ceux qui refusent de jouer le jeu. Ceux qui créent sans se soucier des cotes, des prix, des likes. Ceux qui savent que l’art n’est pas un produit, mais un acte de résistance. Un acte désespéré, peut-être, mais nécessaire. Parce que l’art, quand il est vivant, est une insulte à l’ordre établi. Il est une bombe à retardement, une provocation, une question sans réponse. Et c’est pour cela qu’on le craint, qu’on le contrôle, qu’on le domestique.
Alors oui, allez voir ces expositions du printemps. Promenez-vous dans les allées climatisées des musées, admirez les œuvres sous les projecteurs, écoutez les audioguides vous expliquer ce que vous devez ressentir. Mais n’oubliez pas une chose : tout cela n’est qu’une illusion. Une belle illusion, certes, mais une illusion quand même. Le vrai art ne se trouve pas dans les institutions. Il se trouve dans la rue, dans les regards, dans les silences, dans les colères. Il se trouve là où l’on ne l’attend pas, là où il dérange, là où il fait mal. Et c’est là, seulement là, que vous le trouverez.
Analogie finale : Imaginez un instant que ces expositions ne sont que les décors d’un théâtre géant, une mise en scène où nous jouons tous un rôle. Les visiteurs sont les figurants, les artistes les acteurs, les critiques les metteurs en scène, et les sponsors les producteurs. La pièce s’intitule « La Culture en Temps de Capitalisme Avancé », et elle se joue en boucle, saison après saison, avec les mêmes répliques, les mêmes gestes, les mêmes applaudissements polis. Mais un jour, un spectateur se lève et crie : « Assez ! » Il sort de la salle, arrache son costume, et se met à peindre sur les murs de la ville, à hurler des poèmes dans le métro, à brûler les affiches des sponsors. Ce spectateur, c’est l’artiste véritable, celui qui refuse de jouer le jeu. Et son acte, aussi désespéré soit-il, est le seul qui compte. Car il rappelle une vérité simple, terrible : l’art n’est pas un spectacle. L’art, c’est la vie qui se rebelle.