ACTUALITÉ SOURCE : Les Dimanches de l’ACID : L’AVENTURA, en présence de Sophie Letourneur – Dulac Cinémas
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Les Dimanches de l’ACID… ces messes basses du cinéma d’auteur où l’on vient s’agenouiller devant des reliques mal embaumées, où l’on psalmodie des incantations surannées en croyant encore à la magie des images. L’Aventura, donc. Antonioni. 1960. Un monument, nous dit-on. Un chef-d’œuvre. Une pierre angulaire. Mais une pierre angulaire de quoi, au juste ? D’un édifice branlant, d’une cathédrale de l’ennui érigée sur les sables mouvants de la bourgeoisie intellectuelle en mal de transcendance. Sophie Letourneur, réalisatrice contemporaine, vient nous parler de ce film comme on parle d’un amour de jeunesse : avec nostalgie, avec cette tendresse un peu honteuse pour ce qui nous a autrefois ébloui et qui, aujourd’hui, ne nous laisse plus qu’un goût de cendre et de pellicule brûlée.
Voyons donc ce que cache cette Aventura, au-delà des poses languides de Monica Vitti et des paysages siciliens, ces décors de carte postale pour touristes en quête de « profondeur ». Antonioni, ce grand prêtre du vide, nous offre une fable sur l’incommunicabilité, dit la doxa. Mais l’incommunicabilité, mes chers amis, n’est pas un thème, c’est une maladie. Une maladie occidentale, une épidémie de l’âme qui frappe ceux qui ont tout pour communiquer – le langage, les moyens, les loisirs – et qui choisissent, obstinément, de ne pas le faire. Ces personnages errent comme des fantômes dans un monde qu’ils ont eux-mêmes vidé de sens, ces bourgeois désœuvrés qui jouent à se perdre dans le désert de leurs propres existences. Et nous, spectateurs, sommes conviés à admirer leur désarroi comme on admire un tableau abstrait : en hochant la tête avec componction, en murmurant des « c’est très fort » entre deux gorgées de vin bio.
Mais revenons à Sophie Letourneur, cette prêtresse moderne qui vient nous entretenir de l’héritage antonionien. Que peut-elle bien nous dire, sinon ce que nous savons déjà ? Que le cinéma est un art du temps, de l’ellipse, du non-dit. Que les silences en disent plus long que les mots. Que l’absence est une présence. Bla-bla-bla. Des poncifs, des lieux communs usés jusqu’à la corde, que l’on ressort à chaque rétrospective, à chaque cycle « cinéma et philosophie », comme on ressort les nappes en dentelle pour les dîners de famille. Letourneur, en bonne héritière, perpétue le mythe : le cinéma comme révélateur des âmes, comme miroir tendu vers nos abîmes. Mais quel miroir ? Un miroir déformant, un miroir qui ne reflète que ce que l’on veut bien y voir. Antonioni ne filme pas l’incommunicabilité, il la fabrique, il la met en scène comme on monte une pièce de théâtre. Ses personnages sont des marionnettes dont il tire les fils avec une froideur clinique, des cobayes dans un laboratoire de l’ennui. Et nous, pauvres rats de laboratoire, nous courons après le fromage de la « signification », nous cherchons désespérément un sens là où il n’y a que du vide organisé.
Car c’est cela, la grande escroquerie du cinéma d’auteur : nous faire croire que le vide est profond, que l’ennui est métaphysique, que le néant est une esthétique. Antonioni, comme tant d’autres, a transformé la vacuité en style, le désespoir en posture. Ses plans-séquences interminables, ses cadrages rigoureux, ses silences pesants ne sont que les symptômes d’une peur panique : la peur de la vie, de la vraie, celle qui déborde, qui éclabousse, qui rit, qui crie, qui baise, qui meurt sans élégance. Non, Antonioni préfère le contrôle, la maîtrise, la distance. Il préfère filmer des statues plutôt que des êtres de chair et de sang. Et nous, nous applaudissons, nous célébrons cette froideur comme une vertu, comme si le cinéma devait être une expérience de mortification plutôt qu’une explosion de vie.
Et Sophie Letourneur, dans tout cela ? Elle est à la fois la prêtresse et la victime de ce culte. Elle vient nous parler d’Antonioni comme on parle d’un maître, d’un père spirituel. Mais quel père ? Un père castrateur, un père qui vous apprend à marcher en vous tenant par la main, puis vous lâche dans le désert en vous disant : « Débrouille-toi. » Le cinéma d’auteur, c’est cela : une école de la soumission. On vous apprend à aimer ce qui est difficile, à vénérer ce qui est inaccessible, à mépriser ce qui est populaire, joyeux, vivant. On vous apprend à vous complaire dans votre propre impuissance, à trouver une beauté morbide dans l’échec, dans l’inachèvement, dans le ratage. Letourneur, comme tant d’autres, a intériorisé cette leçon. Elle fait des films qui parlent de l’impossibilité de faire des films, des films qui se regardent comme on regarde un miroir brisé : en cherchant désespérément une image qui tienne debout.
Mais au fond, que nous importe tout cela ? Que nous importe cette Aventura, ces Dimanches de l’ACID, ces rituels d’auto-flagellation cinéphile ? Le cinéma, le vrai, celui qui compte, celui qui brûle, celui qui change quelque chose, il est ailleurs. Il est dans les salles obscures des quartiers populaires, où l’on rit, où l’on pleure, où l’on siffle, où l’on hue. Il est dans les films de genre, dans les comédies, dans les mélodrames, dans les films d’action, dans tout ce que l’intelligentsia méprise parce que c’est trop « facile », trop « vulgaire », trop « grand public ». Le cinéma, le vrai, il est dans la vie, pas dans les musées. Il est dans le mouvement, pas dans la contemplation. Il est dans l’excès, pas dans la mesure.
Alors oui, allez voir L’Aventura. Allez écouter Sophie Letourneur disserter sur l’héritage d’Antonioni. Mais allez-y comme on va au musée : pour voir des cadavres, pour se recueillir devant des momies. Et puis sortez. Sortez vite. Allez dans la rue, allez dans le monde. Allez voir un film qui vous fasse rire, qui vous fasse pleurer, qui vous fasse bander, qui vous fasse peur. Un film qui vous secoue, qui vous réveille, qui vous donne envie de vivre, de crier, de hurler. Un film qui ne vous laisse pas intact, qui ne vous laisse pas tranquille. Un film qui soit une aventure, une vraie, pas une promenade de santé dans le désert de l’âme bourgeoise.
Car le cinéma, le vrai, n’est pas un art de la distance. C’est un art de la proximité, de l’immédiateté, de l’urgence. C’est un art qui vous prend aux tripes, qui vous retourne comme un gant, qui vous laisse pantelant, épuisé, vidé – mais vivant. Alors oui, L’Aventura est un beau film. Un film important. Un film nécessaire. Mais nécessaire à quoi ? À nous rappeler ce que le cinéma ne doit plus être. À nous rappeler que l’art, le vrai, est une affaire de vie et de mort, pas une affaire de poses et de postures. À nous rappeler que le cinéma, avant d’être une esthétique, est une éthique. Et que cette éthique, elle est du côté de la vie, toujours, contre la mort, contre le vide, contre l’ennui.
Alors merci, Antonioni. Merci pour cette leçon. Mais maintenant, passons à autre chose.
Analogie finale :
Comme un navire fantôme dans la brume,
Ton film erre, lourd de silences et d’absences.
Les voiles sont déchirées, les matelots ont fui,
Ne restent que les rats, grignotant les restes de sens.
Nous sommes ces rats, avides et craintifs,
Fouillant les cales à la recherche d’un trésor qui n’existe pas.
Nous rongeons les os de tes images,
Espérant y trouver une moelle, une raison d’être.
Mais le navire coule, lentement, inexorablement,
Et nous coulons avec lui, sans un cri, sans un geste.
Car tu nous as appris à aimer notre propre naufrage,
À trouver une beauté dans notre lente agonie.
Pourtant, au loin, on entend des rires, des chants,
Le bruit d’une fête, d’une vie qui refuse de mourir.
Mais nous restons là, ancrés dans notre désespoir,
Comme si le salut ne pouvait venir que de la noyade.
Alors coule, navire. Coule avec tes rats.
Nous, nous choisissons la tempête, les vagues, l’écume.
Nous choisissons la vie, même si elle doit nous briser.
Car mieux vaut se noyer en riant que pourrir en silence.