ACTUALITÉ SOURCE : Les dépenses pour la protection de l’environnement – notre-environnement
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, les chiffres ! Ces petits tas de chiffres bien alignés, bien propres, bien rassurants, qui nous parlent de milliards d’euros dépensés pour « sauver la planète ». Comme si l’on pouvait acheter le ciel, comme si l’on pouvait négocier avec les océans, comme si l’on pouvait corrompre le temps lui-même avec des budgets et des rapports annuels. Les dépenses pour la protection de l’environnement, voyez-vous, c’est l’ultime farce de notre époque, le dernier acte d’une comédie humaine qui n’en finit plus de se moquer d’elle-même. On nous parle de « transition écologique », de « croissance verte », de « finance durable », comme si ces mots n’étaient pas les symptômes d’une maladie bien plus profonde : l’incapacité chronique de l’homme moderne à regarder en face l’abîme qu’il a lui-même creusé.
Depuis que l’humanité a troqué ses mythes contre des bilans comptables, depuis qu’elle a remplacé les dieux par des algorithmes, elle s’est mise à croire que tout pouvait se mesurer, se monétiser, se négocier. L’environnement ? Une ligne de crédit. La biodiversité ? Un actif financier. Le climat ? Un risque à couvrir par des assurances. Nous vivons dans l’ère du capitalisme vert, ce monstre hybride qui a compris une chose : si l’on ne peut plus piller la Terre en toute impunité, autant faire payer les autres pour qu’ils nettoient nos déchets. Les dépenses pour l’environnement, ce ne sont pas des investissements dans l’avenir, ce sont des frais de nettoyage après la fête, des factures envoyées aux générations futures pour qu’elles règlent nos excès. Et comme toujours, les mêmes qui ont profité du désastre sont ceux qui vendent aujourd’hui les solutions. Les multinationales qui ont déversé des tonnes de plastique dans les océans sont les mêmes qui financent des campagnes de « recyclage ». Les industries qui ont empoisonné les sols avec leurs pesticides sont les mêmes qui commercialisent des « engrais verts ». C’est le grand cirque de la repentance lucrative, où l’on transforme la culpabilité en profit, où l’on fait de la catastrophe une opportunité de marché.
Mais derrière les chiffres, derrière les rapports lissés et les graphiques en couleurs, il y a une vérité bien plus crue : ces dépenses ne sont qu’un leurre, une illusion d’optique destinée à nous faire croire que « quelque chose est fait ». Comme si l’on pouvait guérir un cancer en achetant des pansements. Comme si l’on pouvait éteindre un incendie en comptant les seaux d’eau. La protection de l’environnement, dans le système actuel, n’est qu’un alibi, une vitrine derrière laquelle se poursuit le même vieux rêve fou : celui d’une croissance infinie dans un monde fini. On nous parle de « découplage », de « dématérialisation », de « technologies propres », comme si ces mots magiques pouvaient effacer des siècles d’exploitation sauvage. Comme si l’on pouvait continuer à produire, consommer, jeter, sans jamais payer le prix réel de nos actes. Mais la Terre, elle, ne se laisse pas berner par nos comptabilités créatives. Elle répond à nos équations par des sécheresses, des inondations, des extinctions. Elle nous rappelle, à chaque catastrophe, que les lois de la physique ne se négocient pas.
Et puis, il y a cette autre dimension, plus sournoise encore : celle de la domestication des consciences. Les dépenses pour l’environnement, ce n’est pas seulement une question d’argent, c’est aussi une question de pouvoir. Qui décide de ces dépenses ? Qui en fixe les priorités ? Qui en contrôle les flux ? Toujours les mêmes : les technocrates, les experts, les élites qui ont fait de la « gouvernance » un nouveau dogme. Ils parlent de « participation citoyenne », de « démocratie environnementale », mais dans les faits, tout est verrouillé. Les budgets sont décidés en haut lieu, les projets sont conçus par des cabinets d’études, les solutions sont imposées d’en haut. Et pendant ce temps, les populations, celles qui subissent directement les conséquences de la dégradation écologique, sont reléguées au rang de spectateurs. On leur demande leur avis, mais on ne leur donne jamais les moyens d’agir. On leur parle de « responsabilité individuelle », mais on ne remet jamais en cause les structures qui rendent cette responsabilité impossible. C’est la grande escroquerie du XXIe siècle : faire croire aux gens qu’ils sont libres de choisir, alors qu’on leur a déjà volé leurs choix.
Pire encore : ces dépenses sont souvent le cheval de Troie d’un nouveau totalitarisme, celui de la « bonne conscience écologique ». On nous explique qu’il faut « sacrifier » une partie de notre confort pour « sauver la planète », comme si le problème venait de nos modes de vie individuels et non des systèmes qui les rendent possibles. Comme si le problème était que nous consommons trop, et non que nous produisons mal. Comme si la solution était de nous culpabiliser, plutôt que de remettre en cause les logiques de profit qui détruisent la Terre. Et pendant ce temps, les vrais responsables – les multinationales, les lobbies, les États complices – continuent de prospérer, tandis que les classes populaires sont sommées de se serrer la ceinture au nom de l’écologie. C’est le piège du néo-fascisme vert : une écologie punitive, moralisatrice, qui divise les populations et justifie toutes les régressions sociales. Une écologie qui, au lieu de libérer, enferme. Une écologie qui, au lieu d’émanciper, asservit.
Et que dire de cette autre illusion, celle de la technologie salvatrice ? On nous promet des solutions miracles : des voitures électriques, des énergies renouvelables, des usines à CO2. Comme si ces gadgets pouvaient suffire à réparer l’irréparable. Comme si l’on pouvait remplacer la complexité du vivant par des machines. Comme si l’on pouvait faire confiance aux mêmes ingénieurs qui ont créé le problème pour le résoudre. La technologie, dans notre monde, n’est jamais neutre : elle est toujours au service du pouvoir. Elle est toujours un outil de domination, un moyen de contrôler les masses, de les rendre dépendantes, de les maintenir dans l’illusion du progrès. Et aujourd’hui, elle est devenue l’opium du peuple écologique, la nouvelle religion qui nous fait croire que la science peut tout sauver, pourvu qu’on y mette le prix. Mais la science, sans conscience, n’est que ruine de l’âme. Et la technologie, sans éthique, n’est que l’instrument d’une nouvelle barbarie.
Alors, que faire ? Faut-il désespérer ? Faut-il se résigner à voir le monde sombrer dans le chaos, tandis que nos dirigeants continuent de jouer avec des chiffres et des rapports ? Non. Car il reste une lueur d’espoir, une voie étroite mais réelle : celle de la résistance. Résistance à l’illusion du « capitalisme vert ». Résistance à la domestication des consciences. Résistance à la technocratie qui prétend décider de notre avenir à notre place. Résistance, surtout, à cette idée que l’argent peut tout acheter, même la rédemption. Car la protection de l’environnement ne se mesure pas en euros. Elle se mesure en actes, en choix, en ruptures. Elle se mesure en refus : refus de participer à un système qui détruit la vie, refus de se soumettre à des logiques qui nous dépassent, refus de croire que les solutions viendront d’en haut. Elle se mesure en solidarité : solidarité avec les peuples qui luttent pour leur terre, solidarité avec les générations futures, solidarité avec le vivant tout entier.
Car au fond, la crise écologique n’est pas une crise de moyens, mais une crise de sens. Nous avons perdu le lien qui nous unissait au monde, nous avons oublié que nous faisions partie d’un tout, que notre survie dépendait de celle des autres espèces, des écosystèmes, de la Terre elle-même. Et tant que nous n’aurons pas retrouvé ce lien, tant que nous continuerons à voir la nature comme une ressource à exploiter plutôt que comme une communauté à respecter, tous les milliards du monde ne serviront à rien. Les dépenses pour l’environnement ne sont qu’un symptôme. Le vrai problème, c’est notre incapacité à penser autrement, à vivre autrement, à être autrement. Et c’est là, dans cette faille béante entre ce que nous savons et ce que nous faisons, que se joue notre avenir.
Alors oui, les chiffres sont là, bien alignés, bien propres, bien rassurants. Mais derrière eux, il n’y a que du vide. Le vide d’une civilisation qui a perdu son âme, qui a troqué ses rêves contre des bilans, ses idéaux contre des profits, sa survie contre des illusions. Et c’est ce vide qu’il nous faut combler, non pas avec de l’argent, mais avec du sens. Avec de la révolte. Avec de l’amour, aussi, pour ce monde que nous sommes en train de détruire. Car au bout du compte, la seule dépense qui vaille vraiment, c’est celle que nous faisons pour redevenir humains.
Analogie finale : Imaginez un homme qui, chaque matin, jette des pierres dans un lac cristallin. Les pierres troublent l’eau, créent des remous, brisent la surface miroitante du monde. Et chaque soir, cet homme, pris de remords, sort une épuisette pour retirer les pierres qu’il a lui-même jetées. Il compte les pierres, il les pèse, il calcule le coût de son épuisette, il rédige des rapports sur l’efficacité de ses efforts. Mais jamais il ne cesse de jeter des pierres. Jamais il ne se demande pourquoi il agit ainsi. Jamais il ne regarde au fond de lui-même pour comprendre cette pulsion destructrice. Les dépenses pour la protection de l’environnement, c’est cette épuisette. Un outil dérisoire, un geste vain, une tentative désespérée de réparer l’irréparable sans jamais remettre en cause la folie qui nous pousse à détruire. Et tant que nous n’aurons pas le courage de poser l’épuisette, de nous arrêter, de regarder en face cette pulsion de mort qui nous habite, nous continuerons à jeter des pierres dans le lac, à compter les dégâts, à espérer un miracle. Mais le lac, lui, se meurt. Et un jour, il n’y aura plus d’eau pour refléter notre visage.