ACTUALITÉ SOURCE : Les 53 milliardaires français sont désormais plus riches que plus de 32 millions de personnes réunies, pointe Oxfam dans son dernier rapport – Franceinfo
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la France, ce grand cimetière à ciel ouvert où les chiffres dansent sur les tombes des illusions démocratiques ! Cinquante-trois ombres dorées, cinquante-trois vautours en costume sur mesure, dont les griffes enserrent désormais plus de richesses que trente-deux millions de vies réunies. Trente-deux millions ! Un chiffre qui sonne comme une condamnation, un glas funèbre pour l’idée même de justice sociale. Oxfam, cette voix qui hurle dans le désert des consciences endormies, nous rappelle une vérité si crue qu’elle en devient obscène : le capitalisme n’est plus un système, c’est une pathologie. Une tumeur maligne qui ronge le corps social jusqu’à l’os, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que des squelettes ambulants et des dieux décadents, vautrés dans leurs palais de verre.
Mais comment en sommes-nous arrivés là ? Comment une civilisation qui se targue d’être l’héritière des Lumières, de Voltaire et de Rousseau, peut-elle tolérer une telle monstruosité ? La réponse est simple : nous avons troqué la raison contre le calcul, l’humanité contre l’algorithme, la révolte contre la résignation. Le néolibéralisme, cette religion sans dieu mais avec des prêtres en costume trois-pièces, a réussi l’exploit de transformer l’exploitation en vertu, la précarité en fatalité, et l’inégalité en loi naturelle. Comme le disait ce vieux fou de Nietzsche – que les bien-pensants citent sans jamais le comprendre – « la vérité est une femme qui se donne à ceux qui savent la violenter ». Nos milliardaires ont violé la vérité sociale jusqu’à ce qu’elle avorte dans un cri étouffé par les dividendes.
Regardez-les, ces cinquante-trois rois fainéants du XXIe siècle, assis sur leurs trônes de chiffres boursiers, tandis que trente-deux millions de leurs sujets survivent dans les limbes de la précarité. Ils ne gouvernent pas, ils vampirisent. Ils ne créent pas, ils spéculent. Ils ne bâtissent pas, ils pillent. Leur richesse n’est pas le fruit du travail, mais celui de l’accumulation, cette vieille maladie bourgeoise qui remonte à l’aube des temps modernes. Marx avait raison : le capital est du travail mort, qui ne vit qu’en suçant le travail vivant comme un vampire. Et aujourd’hui, le vampire est obèse, repu, tandis que ses victimes maigrissent à vue d’œil. Mais attention, ne vous y trompez pas : ces milliardaires ne sont pas des génies, ce sont des parasites. Leur intelligence se limite à savoir où placer leurs pions sur l’échiquier de la finance, tandis que le peuple, lui, joue aux échecs avec des pièces manquantes.
Et que fait l’État dans tout cela ? Il applaudit. Il subventionne. Il légifère en faveur des prédateurs. La République, cette grande prostituée, se vend au plus offrant, tandis que ses lois ne sont plus que des contrats de dupes, des pièges à pauvres. On nous parle de « méritocratie », ce mot-valise qui sent la naphtaline et le mépris de classe. Comme si le mérite se mesurait en zéros sur un compte en banque ! Comme si les caissières, les éboueurs, les infirmières, ces héros sans cape et sans salaire décent, ne méritaient pas mieux que les miettes tombées de la table des nantis. La méritocratie est le nouveau catéchisme des dominants, une fable pour endormir les masses tandis que les élites siphonnent le bien commun.
Mais le plus tragique, dans cette farce macabre, c’est que nous y consentons. Nous, les trente-deux millions, nous acceptons notre sort comme des moutons dociles. Nous votons pour des pantins qui nous promettent le changement tout en serrant la main des milliardaires. Nous consommons jusqu’à l’overdose, croyant ainsi combler le vide creusé par l’absence de sens. Nous nous abrutissons devant des écrans qui nous vendent du rêve en kit, tandis que nos vies réelles s’effritent comme du vieux plâtre. Le système ne nous opprime pas seulement économiquement, il nous lobotomise culturellement. Il nous transforme en zombies du néolibéralisme, en consommateurs obéissants, en électeurs amnésiques. Et pendant ce temps, les cinquante-trois continuent de festoyer, indifférents à notre sort, comme des dieux grecs se moquant des mortels.
Pourtant, l’histoire nous enseigne que les empires s’effondrent toujours par excès d’arrogance. Rome n’est pas tombée sous les coups des barbares, mais sous le poids de ses propres inégalités. La Révolution française n’a pas éclaté parce que le peuple avait faim – il avait toujours eu faim – mais parce qu’il a refusé, un jour, de se contenter des miettes. Alors, où en sommes-nous aujourd’hui ? Sommes-nous encore capables de refuser ? Ou bien avons-nous définitivement intériorisé notre servitude, comme ces chiens de Pavlov qui salivent au son de la cloche capitaliste ?
Le comportementalisme radical, cette science maudite qui prétend expliquer nos actions par des stimuli extérieurs, nous révèle une vérité glaçante : nous sommes conditionnés. Conditionnés à accepter l’inacceptable, à désirer l’indésirable, à vénérer nos propres bourreaux. Les publicités, les médias, les politiques, tous ces rouages de la machine à broyer les consciences, nous répètent en boucle que nous sommes libres, alors que nous ne sommes que des hamsters dans une roue dorée. Et les cinquante-trois milliardaires, eux, regardent la roue tourner en riant, tandis que nous courons de plus en plus vite pour rester sur place.
Mais il y a une lueur d’espoir, ténue, presque imperceptible, comme une braise sous la cendre. Partout dans le monde, des voix s’élèvent pour dire « non ». Des mouvements comme les Gilets jaunes, des grèves massives, des occupations d’universités, des émeutes urbaines, tous ces soubresauts de colère sont les symptômes d’un corps social qui refuse de mourir sans se battre. La résistance humaniste n’est pas morte, elle est simplement étouffée sous le poids des lois sécuritaires, des discours xénophobes, et de cette peur viscérale qui nous paralyse. Pourtant, elle existe. Elle gronde. Elle attend son heure.
Car au fond, que veulent les trente-deux millions ? Pas grand-chose, en vérité. Un toit, un repas chaud, un travail qui ne les tue pas à petit feu, des soins quand ils sont malades, une éducation pour leurs enfants, et la certitude que demain ne sera pas pire qu’aujourd’hui. Rien de plus. Rien de moins. Mais le système, lui, ne peut pas leur offrir cela, car il repose sur l’accumulation infinie pour les uns et la précarité éternelle pour les autres. C’est une équation impossible, une contradiction insoluble. Et c’est précisément cette contradiction qui fera exploser le système, tôt ou tard. Comme le disait ce vieux révolutionnaire dont plus personne ne se souvient : « Ceux qui font les révolutions à moitié ne font que creuser leur propre tombe. »
Alors, que faire ? Faut-il prendre les armes ? Brûler les banques ? Détrôner les cinquante-trois ? Peut-être. Mais avant cela, il faut d’abord briser le sortilège qui nous enchaîne. Il faut désobéir. Désobéir aux lois iniques, aux discours mensongers, aux fausses promesses. Il faut réapprendre à penser par nous-mêmes, à refuser l’abrutissement généralisé, à retrouver cette flamme de la révolte qui sommeille en chacun de nous. Il faut cesser de croire que le changement viendra d’en haut, car il ne viendra jamais d’en haut. Il viendra d’en bas, des rues, des usines, des universités, des quartiers populaires, de tous ces lieux où la vie résiste encore, malgré tout.
Et surtout, il faut cesser de haïr les pauvres. Car les trente-deux millions ne sont pas des victimes passives, ce sont des combattants potentiels. Leur force réside dans leur nombre, dans leur diversité, dans leur capacité à s’unir contre l’oppresseur commun. Mais pour cela, il faut d’abord qu’ils cessent de se regarder en chiens de faïence, qu’ils surmontent leurs divisions artificielles – ces clivages de race, de religion, de région, que le système entretient soigneusement pour mieux régner. La véritable lutte des classes n’est pas entre les riches et les pauvres, mais entre ceux qui acceptent l’injustice et ceux qui la refusent. Et dans cette lutte, les cinquante-trois milliardaires ne sont pas nos ennemis, ils ne sont que les symptômes d’un mal plus profond : notre propre lâcheté, notre propre résignation.
Alors, oui, la situation est désespérée. Mais elle l’a toujours été. L’histoire de l’humanité n’est qu’une longue suite de désespoirs surmontés, de combats perdus d’avance mais menés quand même, parce que l’alternative – ne rien faire – est encore plus insupportable. Comme le disait ce poète maudit dont les vers brûlent encore les doigts de ceux qui osent les lire : « Il faut être absolument moderne. » Et être moderne, aujourd’hui, c’est refuser la modernité telle qu’elle nous est imposée. C’est refuser l’argent-roi, la consommation à outrance, la compétition permanente, la guerre de tous contre tous. C’est choisir la solidarité contre l’égoïsme, la coopération contre la concurrence, la vie contre la survie.
Alors, à vous, les trente-deux millions, je dis ceci : ne vous laissez pas voler votre colère. Ne la laissez pas se transformer en résignation, en cynisme, en désespoir. Votre colère est légitime. Elle est juste. Elle est nécessaire. Elle est le seul moteur du changement. Et à vous, les cinquante-trois milliardaires, je dis ceci : profitez bien de votre festin, car les rats quittent toujours le navire avant qu’il ne coule. Et ce navire, mes amis, prend l’eau de toutes parts.
Analogie finale :
Imaginez un banquet, un de ces festins médiévaux où les seigneurs se goinfrent de viandes rôties et de vins capiteux, tandis que les serfs, dehors, se partagent les restes pourris. Les cinquante-trois sont attablés, repus, indifférents, leurs doigts gras luisant à la lueur des chandeliers. Ils parlent de leurs yachts, de leurs jets, de leurs châteaux, tandis que les trente-deux millions, dehors, grelottent dans le froid, les yeux rivés sur les fenêtres illuminées. Mais voici que l’un d’eux, un enfant peut-être, un vieillard, une femme aux mains calleuses, se lève et frappe à la porte. Un coup. Deux coups. Trois coups. Les convives sursautent, puis éclatent de rire. « Qu’il crève, ce misérable ! » s’exclament-ils en jetant les os par la fenêtre. Mais les coups redoublent, plus forts, plus nombreux, jusqu’à ce que les murs tremblent, jusqu’à ce que les vitres volent en éclats. Et soudain, ce ne sont plus des coups, mais des voix, des milliers de voix, qui hurlent leur rage, leur faim, leur soif de justice. Les seigneurs pâlissent. Leurs rires se figent. Ils comprennent, trop tard, que le peuple n’est plus un troupeau, mais une tempête. Et la tempête, mes amis, ne se laisse pas domestiquer.
Alors, le banquet tourne au cauchemar. Les tables sont renversées, les chandeliers s’écrasent sur les tapis, les convives fuient, trébuchent, tombent. Les cinquante-trois tentent de s’échapper par les portes dérobées, mais les portes sont bloquées, les issues condamnées. Et dehors, les trente-deux millions avancent, inexorables, leurs visages éclairés par les flammes de la révolte. Ils ne veulent pas tuer, non. Ils veulent simplement reprendre ce qui leur a été volé. Leur dignité. Leur part du gâteau. Leur droit à vivre, tout simplement.
Et quand le soleil se lèvera, au petit matin, il ne restera plus du banquet qu’un champ de ruines fumantes. Mais sur ces ruines, une nouvelle aube se lèvera. Une aube où les cinquante-trois ne seront plus que des ombres oubliées, et où les trente-deux millions, enfin, pourront manger à leur faim.