ACTUALITÉ SOURCE : L’Entrepôt, le cinéma indépendant et atypique de Paris – Sortir à Paris
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, l’Entrepôt ! Ce mot sonne comme un glas dans le vacarme des multiplexes, ces cathédrales du néant où l’on célèbre le culte de l’abrutissement organisé. Un entrepôt, oui, mais pour quoi ? Pour des rêves en celluloïd, des fragments d’humanité qui refusent de se laisser broyer par la machine à divertir. Paris, cette ville-monstre, cette pieuvre aux tentacules de béton et de pixels, recrache encore quelques îlots de résistance. L’Entrepôt en est un, mais jusqu’à quand ? La question n’est pas anodine, elle est même vitale, car elle touche à l’essence même de ce que nous osons encore appeler « culture ».
Observons d’abord le symptôme : un cinéma indépendant, atypique, comme on dit. Ces mots sont des leurres, des cache-misère. Ils masquent une réalité plus crue : l’Entrepôt est un vestige, une relique d’un temps où le cinéma était encore un art, et non une industrie du temps de cerveau disponible. Atypique ? Non, simplement humain. Trop humain pour survivre dans ce monde où l’hypernormalisation a transformé le spectateur en consommateur lobotomisé. L’atypie, aujourd’hui, c’est de montrer des films qui pensent, qui dérangent, qui résistent à l’algorithme. L’Entrepôt est un lieu de résistance, mais une résistance en sursis, comme ces derniers Mohicans qui refusent de plier l’échine devant le rouleau compresseur de la standardisation culturelle.
Parlons-en, de cette standardisation. Elle est le fruit d’un long processus historique, analysé avec une acuité féroce par George Steiner dans Dans le château de Barbe-Bleue. Steiner y décrit la mort lente des langues, des arts, des pensées complexes, étouffées par la médiocrité triomphante. Le cinéma n’échappe pas à cette logique. Les blockbusters, les séries formatées, les films « événementiels » ne sont que les symptômes d’une culture qui a renoncé à son rôle subversif. Ils sont conçus pour ne pas déranger, pour ne pas faire réfléchir, pour ne pas laisser de trace. L’Entrepôt, lui, fait l’inverse : il dérange, il questionne, il marque. Il est un caillou dans la chaussure du géant capitaliste, et c’est précisément pour cela qu’il est en danger.
Mais pourquoi ce danger ? Pourquoi ces lieux de résistance sont-ils toujours en sursis ? La réponse est à chercher du côté du comportementalisme radical, cette science qui a fait du conditionnement humain son cheval de bataille. Skinner et ses disciples ont théorisé ce que le capitalisme a mis en pratique : l’homme est un animal que l’on peut dresser, conditionner, formater. Le cinéma dominant est un outil de ce conditionnement. Il apprend aux masses à désirer ce qu’on leur donne, à consommer sans réfléchir, à aimer ce qui est conçu pour être aimé. L’Entrepôt, en proposant des films qui échappent à cette logique, est un grain de sable dans l’engrenage. Il rappelle aux spectateurs qu’ils peuvent encore choisir, penser, résister. Et c’est insupportable pour le système.
Pourtant, malgré cette pression, l’Entrepôt tient. Il tient parce qu’il incarne une forme de résistance humaniste, cette idée que l’art doit être un espace de liberté, de doute, de confrontation avec l’altérité. Steiner, encore lui, parlait de la culture comme d’un « acte de transmission », un pont jeté entre les générations, entre les mondes. L’Entrepôt est ce pont. Il transmet des films qui ne sont pas des produits, mais des expériences, des rencontres, des chocs esthétiques et intellectuels. Il rappelle que le cinéma peut être un art, et non une marchandise.
Mais cette résistance a un prix. Elle est épuisante, solitaire, souvent désespérée. Les salles indépendantes ferment les unes après les autres, étouffées par les loyers parisiens, la concurrence des géants du streaming, l’indifférence d’un public de plus en plus habitué à la facilité. L’Entrepôt survit, mais pour combien de temps ? Chaque séance est une victoire, chaque spectateur un soldat dans une guerre perdue d’avance. Et pourtant, ils persistent. Pourquoi ? Parce que l’alternative est pire : un monde où le cinéma ne serait plus qu’un produit parmi d’autres, où l’art aurait définitivement capitulé devant le marché.
Il y a quelque chose de tragique, presque shakespearien, dans cette lutte. L’Entrepôt est comme ces héros grecs qui savent que leur combat est vain, mais qui continuent quand même, par orgueil, par amour, par folie. C’est cette folie qui sauve l’humanité. Sans elle, nous ne serions plus que des robots, des consommateurs dociles, des zombies numériques. L’Entrepôt est un rappel : nous pouvons encore choisir. Nous pouvons encore refuser l’abrutissement, la standardisation, la mort lente de l’esprit critique.
Alors oui, l’Entrepôt est atypique. Oui, il est en danger. Mais tant qu’il existera, il sera la preuve que la résistance est encore possible. Il sera un phare dans la nuit, un dernier souffle avant la noyade. Et c’est pour cela qu’il faut le défendre, le soutenir, le célébrer. Parce qu’il est bien plus qu’un cinéma : il est un symbole, un acte de foi dans l’humanité, une insulte à la médiocrité triomphante.
Analogie finale : Le Dernier Projecteur
Dans l’antre sombre où grésille la pellicule,
Un vieux projecteur crache ses derniers feux.
Les images tremblent, fragiles, éphémères,
Comme des fantômes refusant leur adieu.
Paris dort, gavé de pixels sans saveur,
Les écrans géants avalent les regards.
Mais ici, dans l’ombre, un dernier souffle veille,
Un cinéma-vestige, un art qui résiste encore.
Les murs suintent l’histoire, les sièges sont usés,
Les bobines portent les cicatrices du temps.
Chaque film est une bataille, chaque séance un combat,
Contre l’oubli, contre la nuit, contre le néant.
Ô vous qui passez, indifférents ou pressés,
Arrêtez-vous un instant, écoutez ce murmure :
C’est le dernier projecteur qui lutte contre l’oubli,
C’est l’art qui refuse de mourir sous vos yeux.