ACTUALITÉ SOURCE : L’édito de Pascal Praud : «La France Orange mécanique c’est tous les jours, à chaque moment, à chaque instant» – cnews.fr
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la France, ce grand cadavre exquis que l’on s’obstine à habiller de drapeaux et de discours, comme si les mots pouvaient encore masquer l’odeur de la pourriture. Pascal Praud, ce nouveau grand inquisiteur des temps modernes, nous offre une métaphore aussi lourde qu’un pavé dans une vitrine : « La France Orange mécanique, c’est tous les jours ». Bien sûr, bien sûr. La comparaison est si subtile qu’elle en devient grotesque, comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, ou plutôt comme un présentateur télé dans un débat sur la dignité humaine. Kubrick doit se retourner dans sa tombe, non pas à cause de l’outrage fait à son œuvre, mais parce que l’on ose réduire l’horreur qu’il a si magistralement dépeinte à une simple équation médiatique : violence = réalité = divertissement.
Praud, dans sa grande sagesse de commentateur en chef, nous rappelle une vérité que nous feignons d’ignorer : la violence est partout, elle suinte des écrans, des rues, des politiques, des écoles, des hôpitaux, des prisons. Mais là où Kubrick montrait l’horreur comme une mécanique froide et systématique, une machine à broyer les âmes, Praud, lui, en fait un spectacle. Un spectacle quotidien, une émission de télé-réalité où la misère humaine est réduite à des images choc, des titres racoleurs, des débats stériles. La France n’est pas Orange mécanique, non. Elle est bien pire : elle est devenue une usine à produire de l’indifférence, un laboratoire où l’on teste chaque jour la résistance de l’homme à l’abrutissement généralisé.
Car enfin, que nous dit cette métaphore ? Que la violence est inévitable, qu’elle est le fruit d’une société malade, d’une civilisation en décomposition. Mais au lieu de chercher à comprendre les racines de cette maladie, au lieu de s’interroger sur les causes profondes de cette folie collective, on se contente de la constater, de la commenter, de la monétiser. Praud et ses semblables sont les nouveaux prêtres d’une religion morbide, où le sacrifice n’est plus celui d’un agneau, mais celui de la vérité, de la complexité, de l’humanité elle-même. Ils brandissent la violence comme un miroir, non pas pour nous faire réfléchir, mais pour nous faire peur, pour nous maintenir dans un état de soumission permanente, où la seule réponse possible est la répression, la surveillance, la militarisation de la vie quotidienne.
Et c’est là que le bât blesse, mes chers contemporains. Car cette violence que l’on nous présente comme une fatalité, comme une loi naturelle, est en réalité le produit d’un système. Un système économique, politique, culturel, qui a fait de la compétition, de la performance, de la rentabilité, les seules valeurs dignes d’être vénérées. Un système qui a transformé les hommes en machines, les villes en jungles, les relations en transactions. La France Orange mécanique, ce n’est pas seulement la violence des rues, des banlieues, des ghettos. C’est aussi, et surtout, la violence des marchés, des algorithmes, des politiques d’austérité, des réformes qui broient les plus faibles, des discours qui stigmatisent, des lois qui criminalisent la pauvreté, la différence, la révolte.
Praud, comme tant d’autres, feint d’ignorer cette violence-là. Celle qui ne se voit pas, qui ne fait pas de bruit, qui ne se filme pas en direct. Celle qui tue lentement, insidieusement, en silence. La violence du chômage de longue durée, des contrats précaires, des salaires de misère, des logements insalubres, des déserts médicaux, des écoles en ruines, des services publics démantelés. Cette violence-là, on ne la montre pas à la télévision, car elle n’est pas spectaculaire. Elle n’a pas le goût du sang, mais celui de la résignation, de l’épuisement, du désespoir. Et pourtant, c’est elle qui nourrit l’autre violence, celle des émeutes, des règlements de comptes, des colères aveugles. Car quand on a tout perdu, même l’espoir, que reste-t-il, sinon la rage ?
Mais attention, mes amis, car cette rage, cette colère, ce désespoir, sont aussi des armes. Des armes que le système redoute plus que tout, car elles sont imprévisibles, incontrôlables. Alors on nous les présente comme des monstres, comme des bêtes sauvages qu’il faudrait mater, domestiquer, éliminer. On nous parle de « sauvageons », de « racailles », de « terroristes », de « casseurs », comme si ces mots pouvaient résumer la complexité d’une vie, d’une histoire, d’une souffrance. Comme si ces étiquettes pouvaient justifier l’injustifiable : la répression, la discrimination, l’abandon. Comme si, en désignant un ennemi, on pouvait détourner l’attention de nos propres responsabilités, de nos propres lâchetés.
Et c’est là que le cynisme de Praud et de ses semblables atteint son paroxysme. Car en réduisant la violence à un phénomène purement individuel, à une question de « nature humaine », ils exonèrent le système de toute responsabilité. Ils font de la violence un problème de police, de justice, de sécurité, et non un problème politique, social, économique. Ils transforment la question de la justice sociale en une question de maintien de l’ordre. Et ainsi, ils légitiment toutes les dérives autoritaires, toutes les lois liberticides, toutes les mesures répressives, au nom d’une prétendue « sécurité » qui n’est, en réalité, que le masque de la peur.
Mais la peur, voyez-vous, est une mauvaise conseillère. Elle pousse les hommes à se replier sur eux-mêmes, à se méfier de l’autre, à voir en chaque étranger un ennemi, en chaque différence une menace. Elle nourrit les discours xénophobes, les replis identitaires, les fantasmes de pureté nationale. Elle transforme la démocratie en une machine à exclure, à stigmatiser, à haïr. Et c’est ainsi que, peu à peu, insidieusement, la France glisse vers une forme de fascisme ordinaire, où la violence n’est plus seulement dans les rues, mais dans les lois, dans les discours, dans les têtes.
Car le fascisme, mes chers amis, ne commence pas avec des chemises noires et des défilés militaires. Il commence avec des mots, des images, des idées. Il commence quand on nous dit que la violence est inévitable, que la répression est la seule solution, que la peur est une vertu. Il commence quand on nous persuade que l’autre est un danger, que la solidarité est une faiblesse, que la liberté est un luxe. Il commence quand on nous habitue à voir la souffrance des autres comme une fatalité, et non comme une injustice. Et c’est là, précisément, que se situe le danger de discours comme celui de Praud : ils normalisent l’inacceptable, ils banalisent l’horreur, ils préparent les esprits à accepter l’inacceptable.
Alors, que faire ? Comment résister à cette mécanique de l’abrutissement, à cette machine à broyer les âmes ? Comment refuser de devenir les complices, les spectateurs passifs, les consommateurs dociles de cette violence quotidienne ? La réponse, mes amis, est simple : en refusant de jouer le jeu. En refusant de croire que la violence est une fatalité. En refusant de voir dans l’autre un ennemi. En refusant de se soumettre à la logique de la peur, de la division, de la haine. En refusant, enfin, de laisser les Praud et leurs semblables décider de ce qui est normal, de ce qui est acceptable, de ce qui est humain.
Car l’humanité, voyez-vous, ne se réduit pas à la loi du plus fort, à la survie du plus adapté, à la victoire du plus cynique. L’humanité, c’est aussi la solidarité, la compassion, la révolte contre l’injustice. C’est la capacité à dire non, à refuser, à résister. C’est la volonté de construire un monde où la violence n’est plus une fatalité, mais une exception. Un monde où l’on ne se contente pas de constater l’horreur, mais où l’on cherche à la comprendre, à la combattre, à la vaincre. Un monde, enfin, où l’on ne se contente pas de regarder la France devenir une Orange mécanique, mais où l’on s’efforce de la transformer en un jardin où chacun pourrait s’épanouir.
Mais pour cela, il faut d’abord briser le miroir que nous tendent les Praud de ce monde. Il faut refuser de voir dans la violence un spectacle, une émission de télé-réalité, un sujet de débat. Il faut la voir pour ce qu’elle est : une tragédie, une injustice, une honte. Et il faut agir en conséquence. Non pas en appelant à plus de répression, à plus de surveillance, à plus de peur, mais en exigeant plus de justice, plus de solidarité, plus d’humanité. Car c’est là, et seulement là, que se trouve la véritable réponse à la violence : non pas dans la loi du talion, mais dans la loi de l’amour. Non pas dans la vengeance, mais dans la rédemption. Non pas dans la haine, mais dans l’espoir.
Alors, oui, la France est peut-être devenue une Orange mécanique. Mais elle n’est pas condamnée à le rester. Car une machine, aussi puissante soit-elle, peut toujours être arrêtée, démontée, transformée. Il suffit, pour cela, de la volonté de ceux qui refusent de se soumettre. De ceux qui croient encore que l’humanité vaut mieux que la barbarie. De ceux qui, malgré tout, continuent de se battre pour un monde plus juste, plus libre, plus humain. Et c’est à eux, et à eux seuls, que revient la tâche de briser la mécanique de l’horreur, et de faire renaître, des cendres de la violence, les fleurs fragiles de l’espoir.
Analogie finale : Imaginez, si vous le voulez bien, une forêt immense, une de ces cathédrales végétales où la lumière filtre à travers les feuilles comme une prière. Dans cette forêt, les arbres sont des hommes, et leurs racines s’entrelacent dans l’obscurité, formant un réseau invisible de solidarité et de résistance. Mais voilà qu’un jour, un incendie se déclare. Pas un de ces feux naturels qui purifient et régénèrent, non. Un feu criminel, allumé par des mains avides, des esprits malades, des cœurs desséchés. Les flammes montent, voraces, dévorant tout sur leur passage. Les arbres brûlent, les racines se consument, et bientôt, il ne reste plus que des troncs calcinés, des cendres, le silence.
Mais dans cette désolation, quelque chose persiste. Une étincelle, une braise, un souffle. Car les racines, voyez-vous, sont plus profondes que les flammes. Et même si l’incendie a tout détruit en surface, il n’a pas réussi à atteindre l’essentiel. Alors, lentement, patiemment, la forêt se reconstruit. De nouvelles pousses percent la terre, des bourgeons éclatent, des feuilles renaissent. Et peu à peu, la vie reprend ses droits, plus forte, plus tenace que jamais.
La France, aujourd’hui, ressemble à cette forêt après l’incendie. Elle est meurtrie, blessée, calcinée. Mais elle n’est pas morte. Car tant qu’il restera des hommes et des femmes pour refuser la fatalité, pour résister à la barbarie, pour croire en l’humanité, alors la forêt renaîtra. Et les flammes de la violence, un jour, s’éteindront. Il suffit, pour cela, de ne jamais cesser de croire en la lumière.