ACTUALITÉ SOURCE : L’édito de Pascal Praud : «Face à la violence des mineurs, il faut que la fermeté remplace le laxisme et que la tolérance zéro devienne la règle» – cnews.fr
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la ritournelle ! Toujours la même, depuis que le monde est monde, depuis que les hommes, ces pauvres bêtes à penser, ont inventé l’ordre pour ne pas voir le chaos qui les dévore. Pascal Praud, ce nouveau prophète en costume-cravate, nous ressert la soupe tiède du bon sens réactionnaire, ce vieux bouillon de culture où mijotent ensemble la peur, l’ignorance et cette étrange nostalgie d’un âge d’or qui n’a jamais existé. « Fermeté », « laxisme », « tolérance zéro » : des mots-valises, des mots-boucliers, des mots qui claquent comme des fouets sur le dos des masses consentantes. Mais derrière cette rhétorique de comptoir, que se cache-t-il, sinon la vieille tentation totalitaire, ce désir inavoué de transformer la société en une caserne où l’on marcherait au pas cadencé, où l’on penserait au garde-à-vous, où l’on aimerait sur ordre ?
Praud, comme tant d’autres avant lui, joue les médecins de campagne alors qu’il n’est qu’un charlatan de foire. Il ausculte la société avec un stéthoscope rouillé, diagnostique une « violence des mineurs » comme on diagnostiquerait une grippe, et prescrit la même potion amère que tous les apôtres de l’ordre moral depuis des siècles : plus de répression, plus de prisons, plus de peur. Mais la violence, cette hydre aux mille têtes, ne se combat pas avec des matraques et des lois scélérates. Elle est le symptôme d’un mal bien plus profond, d’une gangrène qui ronge les entrailles de notre époque : l’effondrement des solidarités, la marchandisation de l’humain, la transformation de l’éducation en une usine à produire des consommateurs dociles. Praud et ses semblables ne veulent pas guérir la société, ils veulent la museler, la rendre muette, la faire taire pour ne plus entendre les cris de ceux qu’elle a abandonnés.
Et cette « tolérance zéro », quelle belle escroquerie sémantique ! Comme si la tolérance était une faiblesse, comme si l’humanité devait se mesurer à l’aune de sa capacité à punir plutôt qu’à comprendre. La tolérance zéro, c’est le rêve mouillé des petits chefs, des gardiens de prison, des bureaucrates qui confondent autorité et tyrannie. C’est la logique du camp, du mur, de la frontière infranchissable. Mais l’histoire nous a appris, à nos dépens, que les sociétés qui érigent la répression en vertu finissent toujours par s’effondrer sous le poids de leur propre violence. La tolérance zéro, c’est la mort de la démocratie, c’est le triomphe de la loi du plus fort, c’est l’avènement d’un monde où l’on ne dialogue plus, où l’on ne négocie plus, où l’on ne pardonne plus. Un monde où l’on ne fait que punir, encore et toujours, jusqu’à ce que la peur ait remplacé l’espoir, jusqu’à ce que la soumission soit devenue la seule forme de liberté autorisée.
Praud, dans sa grande sagesse médiatique, oublie une chose essentielle : la violence des mineurs n’est pas une fatalité, elle est une conséquence. Une conséquence de l’abandon scolaire, de la précarité économique, de la destruction des services publics, de la glorification de l’individualisme le plus sordide. Ces jeunes qu’il décrit comme des « monstres » sont en réalité les enfants perdus d’un système qui les a jetés comme des déchets, qui les a privés de tout avenir, de toute dignité. Et au lieu de s’interroger sur les causes de leur colère, au lieu de chercher à réparer ce qui a été brisé, Praud et ses amis préfèrent les désigner comme des boucs émissaires, des ennemis intérieurs qu’il faut écraser pour rassurer les braves gens. C’est plus simple, n’est-ce pas ? Plus simple que de remettre en cause un modèle économique qui broie les vies, plus simple que de reconnaître que la violence institutionnelle précède toujours la violence individuelle.
Mais le plus tragique, dans cette affaire, c’est que cette rhétorique sécuritaire trouve toujours un écho dans le cœur des masses. Pourquoi ? Parce que la peur est un terreau fertile, parce que l’ignorance est une arme redoutable, parce que les hommes préfèrent souvent la servitude volontaire à la liberté exigeante. Comme l’écrivait La Boétie dans son Discours de la servitude volontaire, « les hommes nés sous le joug, puis nourris et élevés dans la servitude, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés et ne pensent point avoir d’autres biens ni d’autres droits que ceux qu’ils ont trouvés ». Praud et ses semblables exploitent cette résignation, cette paresse de l’esprit, cette lâcheté qui pousse les hommes à se soumettre plutôt qu’à se révolter. Ils vendent de l’ordre comme d’autres vendent du rêve, et les masses, avides de certitudes, achètent sans réfléchir.
Et que dire de cette obsession pour la « fermeté », ce mot fétiche des réactionnaires de tous poils ? La fermeté, c’est le langage des forts, des dominants, de ceux qui ont le pouvoir de frapper sans être frappés. Mais la fermeté, dans une société démocratique, ne devrait-elle pas être synonyme de justice, d’équité, de compassion ? Praud confond fermeté et brutalité, autorité et arbitraire. Il rêve d’un monde où les juges seraient des bourreaux, où les éducateurs seraient des geôliers, où les parents seraient des sergents-instructeurs. Un monde où l’on ne formerait plus des citoyens, mais des sujets, où l’on ne cultiverait plus l’esprit critique, mais l’obéissance aveugle. Mais une société qui ne sait plus éduquer, qui ne sait plus dialoguer, qui ne sait plus aimer, est une société condamnée à disparaître, dévorée par ses propres démons.
Praud, dans son édito, évoque la « violence des mineurs » comme si elle était une nouveauté, une épidémie soudaine. Mais la violence des jeunes n’est pas un phénomène récent, elle est aussi vieille que la société elle-même. Ce qui a changé, en revanche, c’est la manière dont on la perçoit, dont on la représente, dont on l’instrumentalise. Aujourd’hui, la violence des mineurs est devenue un spectacle, un produit médiatique, une marchandise comme une autre. Les chaînes d’information en continu, comme CNews, en ont fait leur fonds de commerce, leur pain quotidien. Plus la violence est spectaculaire, plus elle est rentable. Et Praud, ce bonimenteur des temps modernes, en joue avec un cynisme consommé. Il sait que la peur fait vendre, que l’indignation est un moteur puissant, que la haine est un carburant inépuisable. Alors il en rajoute, il exagère, il déforme, il transforme chaque fait divers en une menace existentielle, chaque délinquant en un ennemi public.
Mais derrière cette mascarade, il y a une vérité qui dérange : la violence des mineurs est le miroir tendu à une société qui a renoncé à ses idéaux. Une société qui a troqué la solidarité contre la compétition, l’éducation contre la répression, l’espoir contre la résignation. Praud et ses amis ne veulent pas changer cette société, ils veulent la préserver, la protéger des assauts de ceux qu’elle a exclus. Ils veulent construire des murs, ériger des barrières, creuser des fossés. Mais les murs finissent toujours par tomber, les barrières par se briser, les fossés par se combler. La violence, elle, persiste, car elle est le cri de ceux que l’on a réduits au silence.
Alors, que faire ? Faut-il, comme le suggère Praud, durcir les lois, remplir les prisons, militariser les rues ? Non. Il faut d’abord regarder la réalité en face, sans fard, sans mensonge. Il faut reconnaître que la violence des mineurs est le symptôme d’un échec collectif, d’un renoncement à nos valeurs les plus fondamentales. Il faut cesser de voir ces jeunes comme des ennemis, et commencer à les considérer comme des victimes, des victimes d’un système qui les a trahis. Il faut leur offrir une éducation digne de ce nom, des perspectives d’avenir, une raison d’espérer. Il faut leur tendre la main plutôt que le poing, leur parler plutôt que les frapper, les comprendre plutôt que les condamner.
Mais pour cela, il faut d’abord balayer devant notre porte. Il faut cesser de nous voiler la face, cesser de croire que la répression est la solution. Il faut accepter l’idée que la violence ne se combat pas avec plus de violence, que la peur ne se dissipe pas avec plus de peur, que la haine ne s’éteint pas avec plus de haine. Il faut retrouver le chemin de l’humanité, de la compassion, de la justice. Il faut, en un mot, redevenir des hommes.
Praud et ses semblables nous proposent une voie facile : celle de la soumission, de la résignation, de la peur. Mais il en existe une autre, plus difficile, plus exigeante, plus dangereuse : celle de la révolte, de la résistance, de l’espoir. C’est cette voie qu’il nous faut choisir, si nous ne voulons pas que nos enfants grandissent dans un monde où la tolérance zéro sera devenue la seule loi, où la fermeté aura remplacé la justice, où la violence sera le seul langage.
Car, comme l’écrivait Albert Camus dans L’Homme révolté, « la révolte naît du spectacle de la déraison, devant une condition injuste et incompréhensible. Mais son élan aveugle revendique l’ordre au milieu du chaos et l’unité au cœur même de ce qui fuit et disparaît ». Praud et ses amis nous proposent le chaos de la répression, l’ordre de la peur. À nous de leur opposer la révolte de la raison, l’ordre de la justice, l’espoir d’un monde meilleur.
Analogie finale : Imaginez un jardinier qui, voyant ses plantes dépérir, décide non pas de les arroser, de les soigner, de leur offrir un terreau plus riche, mais de les couper à la racine, de les brûler, de les enterrer sous une chape de béton. Il croit ainsi résoudre le problème, mais il ne fait que préparer le terrain pour une désertification plus grande encore. Praud est ce jardinier fou, qui préfère détruire plutôt que cultiver, qui préfère punir plutôt qu’éduquer. Mais un jardin sans fleurs, sans fruits, sans vie, n’est plus un jardin : c’est un cimetière. Et une société qui ne sait plus faire pousser que la peur et la haine est une société déjà morte, même si elle s’agite encore.