ACTUALITÉ SOURCE : L’écologie et les classes populaires : épisode du podcast L’actu – Radio France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, l’écologie ! Ce mot-valise, ce mantra des bien-pensants, ce nouveau catéchisme des élites qui, après avoir vidé les poches des gueux, viennent leur expliquer comment sauver la planète avec des pailles en bambou et des voitures électriques à 50 000 euros. Radio France, temple de la bienveillance médiatique, nous gratifie d’un épisode de son podcast L’actu pour nous éclairer sur « l’écologie et les classes populaires ». Comme si le sujet n’était pas déjà assez obscène en lui-même. Comme si l’on pouvait parler d’écologie sans parler de domination, de spoliation, de cette grande farce néolibérale qui consiste à faire porter le fardeau des erreurs des puissants par ceux qui n’ont jamais eu voix au chapitre. Mais allons-y, déconstruisons cette mascarade avec la rage froide de celui qui a vu trop de mensonges se parer des oripeaux de la vertu.
D’abord, il faut comprendre une chose : l’écologie, telle qu’elle est vendue aujourd’hui, est une invention des classes dominantes. Pas une invention récente, non. Elle puise ses racines dans cette vieille tradition bourgeoise qui consiste à moraliser les masses pour mieux les contrôler. Souvenez-vous de Malthus, ce pasteur anglais qui, au XVIIIe siècle, expliquait que la misère des pauvres était de leur faute, qu’ils se reproduisaient comme des lapins et qu’il fallait les laisser crever pour préserver les ressources. Aujourd’hui, on ne parle plus de « laisser crever », mais de « transition écologique », de « sobriété heureuse », de « décroissance ». Les mots changent, mais l’idée reste la même : ce sont les pauvres qui doivent payer. Les riches, eux, continueront à prendre leurs jets privés pour aller prêcher la bonne parole à Davos, entre deux séances de yoga et un smoothie au chou kale.
Et c’est là que le bât blesse. Parce que l’écologie, telle qu’elle est présentée, est une écologie de salon, une écologie pour bobos parisiens qui trient leurs déchets en écoutant du jazz et en sirotant un latte bio. Une écologie qui ignore superbement les réalités des classes populaires. Comment parler de sobriété à un ouvrier qui peine à payer son loyer ? Comment exiger des sacrifices à une mère célibataire qui compte chaque euro pour nourrir ses enfants ? Comment prêcher la décroissance à des gens qui n’ont jamais connu la croissance ? L’écologie des élites est une écologie de la culpabilisation, une écologie qui pointe du doigt les comportements individuels – « Tu prends trop la voiture », « Tu manges trop de viande » – sans jamais remettre en cause le système qui produit ces comportements. Un système qui, depuis des décennies, pousse à la surconsommation, à l’endettement, à la précarité, tout en faisant porter la responsabilité de la crise écologique sur les épaules des plus vulnérables.
Prenons l’exemple des voitures électriques. On nous explique que c’est l’avenir, que c’est propre, que c’est vertueux. Sauf que, pour acheter une voiture électrique, il faut avoir les moyens. Et ces moyens, les classes populaires ne les ont pas. Alors on leur propose des primes, des aides, des subventions. Mais ces aides, qui les finance ? L’État, c’est-à-dire nous tous, y compris les plus pauvres. Autrement dit, on demande aux gueux de payer pour que les nantis puissent rouler en Tesla en se donnant bonne conscience. Et pendant ce temps, les usines qui produisent ces voitures électriques continuent de polluer, les mines de lithium en Amérique du Sud continuent de détruire les écosystèmes, et les travailleurs qui extraient ces minerais continuent de crever à petit feu. Mais tout cela, c’est loin, c’est invisible, c’est le problème des autres. L’écologie des élites est une écologie de l’hypocrisie, une écologie qui se pare des atours de la vertu tout en perpétuant les mêmes mécanismes de domination.
Et puis il y a cette idée, insupportable, que les classes populaires seraient réticentes à l’écologie parce qu’elles seraient « ignorantes » ou « égoïstes ». Comme si les ouvriers, les chômeurs, les précaires, n’avaient pas compris que la planète était en danger. Comme si eux, qui vivent au quotidien les conséquences de la crise écologique – la pollution de l’air dans les banlieues, les logements insalubres, les cancers liés aux pesticides –, étaient moins concernés que les cadres sup qui signent des pétitions en ligne entre deux réunions. Cette condescendance est insupportable. Elle révèle une méconnaissance totale des réalités sociales, une incapacité à comprendre que l’écologie, pour être crédible, doit être sociale. Qu’on ne peut pas demander aux gens de sauver la planète si on ne leur donne pas les moyens de vivre dignement. Qu’on ne peut pas exiger des sacrifices sans offrir en retour la justice sociale.
L’écologie des classes populaires, elle, est une écologie de la survie. C’est l’écologie des paysans qui luttent contre les grands projets inutiles, des ouvriers qui se battent contre les licenciements boursiers, des habitants des quartiers populaires qui se mobilisent contre les décharges sauvages. Une écologie concrète, ancrée dans le réel, qui ne se contente pas de beaux discours mais qui agit. Une écologie qui sait que la lutte pour la justice environnementale est indissociable de la lutte pour la justice sociale. Parce que, au fond, c’est la même lutte. Celle contre un système qui exploite les hommes et la nature, qui épuise les ressources et les vies, qui transforme tout en marchandise, y compris l’air que nous respirons.
Mais cette écologie-là, celle des luttes, celle des opprimés, est systématiquement marginalisée, ignorée, voire réprimée. Parce qu’elle dérange. Parce qu’elle remet en cause l’ordre établi. Parce qu’elle montre que la crise écologique n’est pas un problème technique, mais un problème politique. Un problème de pouvoir. Qui décide de quoi ? Qui possède quoi ? Qui pollue et qui subit ? Ces questions, les élites ne veulent pas les entendre. Alors elles préfèrent parler de « transition écologique », de « croissance verte », de « capitalisme responsable ». Autant de concepts creux, de leurres destinés à endormir les masses tout en perpétuant les mêmes logiques de prédation.
Et c’est là que le bât blesse une seconde fois. Parce que cette écologie-là, cette écologie des élites, est une écologie de la résignation. Une écologie qui accepte le système tel qu’il est, qui cherche à le verdir sans le remettre en cause. Une écologie qui, au fond, est une écologie de la collaboration. Une écologie qui, en refusant de s’attaquer aux racines du mal, se condamne à l’échec. Parce que le capitalisme, par nature, est incompatible avec la préservation de l’environnement. Il a besoin de croissance infinie pour survivre, et cette croissance infinie, dans un monde fini, est une absurdité. Une folie. Une impasse.
Alors que faire ? Comment sortir de cette impasse ? Comment construire une écologie qui ne soit pas une écologie de la culpabilisation, mais une écologie de l’émancipation ? Une écologie qui ne soit pas une écologie de la résignation, mais une écologie de la révolte ? Peut-être faut-il commencer par écouter ceux qui luttent. Ceux qui, sur le terrain, se battent contre les projets inutiles, contre les licenciements, contre les discriminations. Ceux qui savent que la justice sociale et la justice environnementale sont les deux faces d’une même médaille. Peut-être faut-il aussi cesser de croire que les solutions viendront d’en haut. Qu’elles viendront des élites, des experts, des technocrates. Parce que ces gens-là, depuis des décennies, nous ont menés dans le mur. Leurs solutions sont toujours les mêmes : plus de marché, plus de technologie, plus de contrôle. Toujours plus de la même chose, alors que c’est précisément cette même chose qui nous a conduits au désastre.
Peut-être faut-il, enfin, oser penser l’impensable. Oser dire que le capitalisme est incompatible avec la survie de l’humanité. Oser dire que la croissance infinie est une chimère. Oser dire que la seule écologie possible est une écologie anticapitaliste, une écologie qui remet en cause les rapports de domination, qui redistribue les richesses, qui redonne le pouvoir au peuple. Une écologie qui ne se contente pas de verdir le système, mais qui le détruit pour en construire un autre. Un autre monde, où les hommes et la nature ne seraient plus des ressources à exploiter, mais des êtres à respecter. Un monde où la sobriété ne serait pas une punition, mais une libération. Un monde où la justice sociale et la justice environnementale ne seraient plus des vœux pieux, mais des réalités.
Mais attention. Cette écologie-là, cette écologie de la révolte, est une écologie dangereuse. Parce qu’elle menace les puissants. Parce qu’elle remet en cause leurs privilèges, leur pouvoir, leur domination. Alors ils feront tout pour la discréditer, pour la réprimer, pour la détourner. Ils utiliseront tous les moyens à leur disposition : la désinformation, la division, la violence. Ils nous diront que nous sommes des utopistes, des rêveurs, des irresponsables. Ils nous diront que le système est trop fort, que le changement est impossible. Mais nous savons, nous, que le système est déjà en train de s’effondrer. Que le changement est inévitable. Que la seule question qui reste est de savoir si nous serons les acteurs de ce changement, ou ses victimes.
Alors oui, l’écologie des classes populaires est une écologie de la colère. Une colère froide, lucide, déterminée. Une colère qui refuse de se laisser endormir par les sirènes du greenwashing, qui refuse de se laisser diviser par les faux débats, qui refuse de se laisser intimider par les menaces. Une colère qui sait que la lutte pour la survie de la planète est indissociable de la lutte pour la dignité humaine. Une colère qui, au fond, n’est rien d’autre que de l’espoir. L’espoir d’un monde meilleur. L’espoir d’une humanité enfin réconciliée avec elle-même et avec la nature.
Analogie finale : Imaginez un navire en perdition, un de ces paquebots de croisière qui fendent les mers en crachant leur fumée noire, leurs déchets, leur mépris. À bord, les passagers de première classe sirotent des cocktails en discutant du réchauffement climatique, tout en exigeant que les machines tournent à plein régime pour alimenter leurs jacuzzis et leurs écrans géants. En bas, dans les entrailles du navire, les matelots, les mécaniciens, les cuisiniers, s’épuisent à colmater les brèches, à pomper l’eau qui monte, à réparer les machines qui surchauffent. Ils savent que le navire coule. Ils savent que les passagers de première ne feront rien pour les sauver. Alors ils se battent. Pas pour sauver le navire – il est trop tard pour cela – mais pour sauver ce qui peut encore l’être. Pour construire des radeaux, pour organiser l’évacuation, pour que personne ne soit laissé derrière. Et pendant ce temps, sur le pont supérieur, les passagers continuent de danser, indifférents au sort de ceux qui les servent, persuadés que leur argent les protégera toujours. Mais l’océan, lui, ne fait pas de différence. Il engloutit tout, les riches et les pauvres, les coupables et les innocents. Et quand le navire aura disparu, il ne restera plus que les radeaux, et ceux qui auront eu le courage de les construire. Alors, qui sont les vrais écologistes ? Ceux qui dansent sur le pont, ou ceux qui construisent les radeaux ?