ACTUALITÉ SOURCE : L’écologie en France en 2025 : déjà 43 reculades au compteur – Le Nouvel Obs
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la France en 2025 ! Ce beau pays, ce phare de la raison, ce berceau des Lumières qui, aujourd’hui, ressemble à s’y méprendre à un ivrogne titubant au bord d’un précipice, riant aux éclats tandis que le sol se dérobe sous ses pieds. Quarante-trois reculades. Quarante-trois pas en arrière, quarante-trois reniements, quarante-trois crachats dans la soupe de ceux qui croyaient encore, naïvement, que l’humanité pourrait éviter de se noyer dans son propre vomi. Mais non. La France, comme le reste de ce monde en putréfaction avancée, préfère jouer à la roulette russe avec une arme chargée de six balles plutôt que d’admettre l’évidence : nous sommes des lemmings en costume trois-pièces, et la falaise est là, juste devant.
Quarante-trois reculades. Un chiffre qui sonne comme un glas, comme le tic-tac d’une horloge dont les aiguilles tournent à l’envers. Quarante-trois fois où le pouvoir, ce pantin grotesque aux mains des lobbies et des technocrates, a choisi de plier l’échine devant le dieu Argent, ce Moloch moderne qui exige toujours plus de sacrifices. Quarante-trois fois où les promesses écologiques se sont évaporées comme la rosée sous le soleil de midi, laissant derrière elles un goût de cendres et de mensonge. Et le pire, voyez-vous, ce n’est même pas la lâcheté – non, la lâcheté, après tout, est une vieille compagne de l’humanité. Le pire, c’est l’hypocrisie. Cette façon qu’ont nos dirigeants de se draper dans les oripeaux de la vertu tout en signant, d’un geste las, les décrets qui achèveront de sceller notre destin. « Nous sommes en guerre contre le réchauffement climatique », clament-ils, avant de sabrer les budgets dédiés aux énergies renouvelables et d’offrir des milliards en subventions aux géants du pétrole. « La transition écologique est notre priorité », proclament-ils, tandis que les bulldozers rasent les dernières forêts primaires pour y construire des centres commerciaux ou des parkings à SUV.
Mais d’où vient cette folie ? Comment en sommes-nous arrivés là, nous qui prétendions incarner la civilisation, la culture, le progrès ? La réponse, hélas, est aussi vieille que le monde : l’homme est un animal qui préfère le confort de l’illusion à l’inconfort de la vérité. Nous sommes les héritiers d’une tradition philosophique qui, depuis Platon, nous enseigne que la réalité n’est qu’un reflet déformé d’un monde idéal, et que l’action politique n’est qu’un théâtre d’ombres où les marionnettes s’agitent sous les projecteurs tandis que les véritables maîtres tirent les ficelles dans l’obscurité. La modernité, cette grande farce, a remplacé les Idées platoniciennes par le PIB, et les rois-philosophes par des banquiers en costume Armani. Et nous, pauvres hères, nous continuons de croire que ces pantins en costard ont notre bien-être à cœur, alors qu’ils ne sont que les valets d’un système qui broie les hommes et les écosystèmes avec la même indifférence glacée.
Prenez l’écologie, par exemple. Ce mot, autrefois porteur d’espoir, est devenu un fourre-tout sémantique, une coquille vide que chacun remplit à sa guise. Pour les uns, c’est une religion nouvelle, avec ses dogmes, ses prêtres et ses hérétiques à brûler. Pour les autres, c’est un simple argument marketing, une étiquette « verte » collée sur des produits qui ne le sont pas, comme on colle un sparadrap sur une jambe de bois. Et pour nos dirigeants ? L’écologie est un épouvantail, une menace à contenir, un dossier à gérer comme on gère une crise financière : avec des rustines, des mensonges et des reculs stratégiques. Quarante-trois reculades, donc. Quarante-trois fois où l’on a préféré le court terme au long terme, le profit immédiat à la survie de l’espèce, la tranquillité des nantis à la justice pour les damnés de la Terre. Quarante-trois fois où l’on a choisi de fermer les yeux sur l’effondrement en cours, comme ces passagers du Titanic qui, voyant l’iceberg se profiler à l’horizon, décident de commander une coupe de champagne plutôt que de courir vers les canots de sauvetage.
Et que dire de cette résistance molle, de cette opposition de salon qui se contente de pétitions en ligne et de hashtags indignés ? Où sont les barricades, où sont les révoltes, où est cette colère sacrée qui, jadis, faisait trembler les trônes ? Nous vivons à l’ère du comportementalisme radical, cette science molle qui réduit l’homme à un rat de laboratoire, conditionné à obéir aux stimuli du système. On nous gave d’informations, de divertissements, de distractions, jusqu’à ce que nous ne soyons plus capables de penser par nous-mêmes. On nous serine que « tout va bien », que « la croissance va repartir », que « les scientifiques trouveront une solution », comme on berce un enfant malade en lui promettant que demain, la fièvre aura disparu. Mais la fièvre, voyez-vous, c’est la planète qui l’a. Et nous, nous sommes les virus qui la rongent de l’intérieur, incapables de nous arrêter, même quand notre propre survie est en jeu.
Le néo-fascisme, ce spectre qui hante l’Europe, n’est que l’autre face de cette même pièce pourrie. Là où le néolibéralisme nous promet le paradis de la consommation infinie, le néo-fascisme nous offre le refuge de l’identité, de la pureté, de la nation forte. Deux mensonges pour le prix d’un. Deux façons de détourner notre attention du vrai problème : ce système qui nous broie, nous aliène, nous transforme en zombies dociles. Le néo-fascisme, c’est l’écologie du désespoir, celle qui nous dit : « Puisque le monde est condamné, autant le brûler nous-mêmes avant que les autres ne le fassent. » Et nos dirigeants, ces lâches en costume, jouent avec ce feu, flirtent avec ces idées nauséabondes, parce qu’ils savent que la peur est un excellent carburant pour le pouvoir. Diviser pour mieux régner, n’est-ce pas la plus vieille recette du monde ?
Mais il y a pire encore : l’abêtissement généralisé, cette lente lobotomie collective qui nous transforme en consommateurs passifs, en spectateurs indifférents de notre propre déclin. On nous vend du rêve, du bonheur en kit, de la liberté en promo, alors que nous ne sommes plus que des rouages dans une machine qui nous dépasse. Les écrans nous hypnotisent, les algorithmes nous manipulent, les publicités nous mentent, et nous, nous avalons tout, comme des oies gavées en attendant le foie gras. Nous avons perdu le goût de la révolte, le sens du sacré, la capacité de nous indigner. Nous sommes devenus des moutons, et le loup, c’est nous-mêmes.
Et pourtant… Pourtant, il reste une lueur. Une résistance humaniste, fragile, menacée, mais tenace. Ces hommes et ces femmes qui, malgré tout, continuent de se battre. Ces scientifiques qui sonnent l’alarme, ces militants qui bloquent les bulldozers, ces paysans qui refusent les OGM, ces artistes qui dénoncent l’absurdité du monde. Ils sont peu nombreux, mais ils existent. Ils sont la preuve que l’humanité n’a pas encore tout à fait perdu son âme. Mais combien de temps tiendront-ils ? Combien de temps avant que le système ne les écrase, ne les récupère, ne les transforme en produits marketing à leur tour ?
Car c’est là le piège ultime du néolibéralisme : tout absorber, tout digérer, tout transformer en marchandise. Même la révolte. Même l’espoir. Même l’écologie. Tout devient un produit, une marque, un argument de vente. Et nous, nous achetons. Nous achetons des voitures « vertes » qui polluent autant que les autres, des vêtements « éthiques » fabriqués par des enfants, des aliments « bio » cultivés à l’autre bout du monde. Nous achetons notre bonne conscience à crédit, comme on achète une voiture ou une maison. Et pendant ce temps, la planète brûle, les espèces disparaissent, les océans se vident, et nos dirigeants comptent les reculades comme on compte les points dans un jeu de société.
Quarante-trois reculades. Quarante-trois défaites. Quarante-trois occasions manquées. Mais aussi, quarante-trois raisons de se révolter. Quarante-trois preuves que le système est pourri jusqu’à la moelle. Quarante-trois rappels que nous sommes seuls, que personne ne viendra nous sauver, que si nous voulons éviter le pire, c’est à nous de le faire. La question n’est plus de savoir si nous allons tomber. La question est de savoir si nous allons tomber en hurlant, en nous battant, en refusant jusqu’au bout de jouer le jeu des maîtres, ou si nous allons tomber en silence, comme des moutons menés à l’abattoir.
La France en 2025, c’est le miroir tendu à notre humanité. Un miroir qui nous renvoie l’image d’une civilisation en décomposition, d’un monde qui préfère danser sur un volcan en feu plutôt que d’affronter la réalité. Mais dans ce miroir, il y a aussi autre chose : une lueur, une étincelle, l’espoir ténu que tout n’est pas encore perdu. Que nous pouvons encore nous réveiller. Que nous pouvons encore choisir. Choisir de nous battre. Choisir de refuser. Choisir de vivre, vraiment, avant qu’il ne soit trop tard.
Analogie finale : Imaginez un homme debout au bord d’un précipice. Derrière lui, une forêt en flammes. Devant lui, le vide. Entre ses mains, une corde. Cette corde, c’est l’écologie, ce fil ténu qui pourrait le sauver s’il osait sauter, s’il osait faire confiance à ce lien fragile plutôt qu’à la terre ferme qui se dérobe sous ses pieds. Mais l’homme hésite. Il regarde derrière lui, vers les flammes, vers ce monde qui brûle. Il regarde devant lui, vers l’abîme. Et puis il lâche la corde. Il préfère reculer. Reculer encore. Reculer toujours, jusqu’à ce que les flammes l’engloutissent. Quarante-trois fois, il recule. Quarante-trois fois, il choisit la mort plutôt que l’inconnu. Quarante-trois fois, il préfère le confort de l’illusion à l’effort de la vérité. Et nous, nous sommes cet homme. Nous sommes cette humanité qui préfère danser sur le bord du gouffre plutôt que de sauter. Mais le gouffre, lui, ne nous attend pas. Il avance. Lentement. Inexorablement. Et un jour, il nous avalera. Alors, la question n’est pas de savoir si nous allons tomber. La question est de savoir comment nous allons tomber : en héros ou en lâches ? En hommes ou en moutons ?