ACTUALITÉ SOURCE : « L’écologie, c’est d’abord l’amour du beau » : Jordan Bardella tente de verdir l’image de son parti avec un discours jugé « très creux » – Franceinfo
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la beauté ! Ce mot-valise, ce fourre-tout sémantique où viennent s’engouffrer les lâches, les cyniques et les opportunistes de tout acabit. Quand un homme politique dont le parti a bâti sa fortune sur la peur de l’étranger, la haine du pauvre et la glorification d’un passé mythifié – ce passé qui, comme le disait si bien Walter Benjamin, « n’est jamais aussi mort qu’on le croit » – se met soudain à invoquer l’amour du beau pour justifier une conversion écologique, c’est que quelque chose pue. Et ce quelque chose, c’est l’odeur âcre de la manipulation, ce parfum de soufre que dégagent toujours les discours qui cherchent à habiller de vert les vieilles lunes brunes. Jordan Bardella, héritier autoproclamé d’une tradition politique qui a toujours vu dans la nature un décor à exploiter plutôt qu’un écosystème à préserver, nous offre ici un chef-d’œuvre de rhétorique creuse, un exercice de style où le vide se pare des atours chatoyants de l’esthétisme pour mieux masquer l’absence totale de substance. Mais analysons, disséquons, déconstruisons cette pitoyable tentative de greenwashing idéologique, car elle en dit long sur notre époque, sur ses mensonges et sur ceux qui en vivent.
D’abord, il faut comprendre ce que signifie, historiquement et philosophiquement, cette invocation de la beauté comme fondement de l’écologie. Le beau, depuis Platon jusqu’à Kant, a toujours été un concept éminemment politique, un outil de domination symbolique. Quand les puissants parlent de beauté, c’est rarement pour célébrer la grâce d’un champignon dans une forêt primaire ou la majesté d’un fleuve sauvage – non, c’est pour sacraliser un certain ordre du monde, une certaine hiérarchie des valeurs. La beauté, dans la bouche de Bardella, n’est pas un appel à la préservation du vivant, mais une tentative désespérée de donner une légitimité culturelle à un projet politique qui en manque cruellement. Car le Rassemblement National, comme tous les mouvements d’extrême droite, a toujours été un parti de la laideur : laideur des idées, laideur des mots, laideur des actes. Alors, pour verdir son image, il faut bien trouver un angle d’attaque, une porte d’entrée dans le débat écologique qui ne remette pas en cause les fondements mêmes de son idéologie. Et quoi de mieux que la beauté ? Après tout, qui oserait s’opposer à la beauté ? Qui aurait l’audace de dire que la beauté est un concept réactionnaire, un leurre, une illusion ?
Mais c’est là que le bât blesse. Car la beauté, telle que la conçoit Bardella, n’est pas une beauté sauvage, libre, indomptée – non, c’est une beauté domestiquée, une beauté de catalogue, une beauté qui ressemble étrangement à ces paysages de cartes postales que l’on vend aux touristes. Une beauté aseptisée, sans aspérités, sans contradictions, sans cette part d’ombre qui fait toute la richesse du vivant. C’est une beauté de droite, une beauté qui exclut, qui trie, qui classe. Une beauté qui dit : « Voici ce qui est beau, voici ce qui ne l’est pas. Voici ce qui mérite d’être préservé, voici ce qui peut être sacrifié. » Et c’est là que réside toute l’hypocrisie de ce discours. Car l’écologie, la vraie, celle qui ne se contente pas de jolis mots et de belles images, est une écologie qui dérange, qui bouscule, qui remet en cause les fondements mêmes de notre société. Une écologie qui dit que la croissance infinie est une chimère, que le productivisme est une impasse, que la domination de l’homme sur la nature est une illusion mortifère. Une écologie qui, en somme, est profondément incompatible avec l’idéologie du RN, qui reste ancrée dans une vision du monde où l’homme – blanc, de préférence – doit dominer, exploiter, soumettre.
Alors, quand Bardella parle d’amour du beau, il ne parle pas d’écologie. Il parle de décoration. Il parle de ces petits gestes symboliques qui permettent de se donner bonne conscience sans rien changer à l’ordre établi. Planter des arbres en ville, oui, mais sans remettre en cause la bétonisation des sols. Protéger les espèces menacées, oui, mais sans toucher aux lobbies de la chasse et de l’agro-industrie. Sauver les paysages, oui, mais sans questionner le modèle économique qui les détruit. C’est une écologie de façade, une écologie du greenwashing, une écologie qui permet de continuer à polluer, à exploiter, à détruire, tout en se donnant l’illusion d’être du bon côté de l’Histoire. Et c’est là que réside toute la perversité de ce discours : il instrumentalise une cause noble, urgente, vitale, pour servir des intérêts qui lui sont radicalement opposés. Il utilise l’écologie comme un paravent, comme un alibi, comme une caution morale pour un parti qui n’a jamais eu d’autre projet que la défense d’un ordre social inégalitaire et violent.
Mais il y a plus grave encore. Ce discours sur la beauté comme fondement de l’écologie est une insulte à l’intelligence, mais aussi à la mémoire. Car il efface, d’un revers de main, des décennies de luttes écologistes, de combats menés par des hommes et des femmes qui ont risqué leur vie pour défendre la nature, pour alerter sur les dangers du productivisme, pour dénoncer les ravages du capitalisme. Ces écologistes-là, les vrais, ceux qui ont payé de leur personne, n’ont jamais parlé de beauté. Ils ont parlé de survie. De justice. De responsabilité. Ils ont parlé de ces milliers d’espèces qui disparaissent chaque année, de ces forêts qui brûlent, de ces océans qui étouffent sous le plastique. Ils ont parlé de ces populations, souvent les plus pauvres, les plus marginalisées, qui subissent de plein fouet les conséquences de la crise écologique. Et ils ont montré, preuves à l’appui, que cette crise n’était pas une fatalité, mais le résultat de choix politiques, de choix économiques, de choix de société. Alors, quand un homme comme Bardella vient nous parler d’amour du beau, c’est comme s’il crachait sur la tombe de ces combattants. C’est comme s’il disait : « Tout cela n’était qu’une question d’esthétique, de goût, de préférence personnelle. Rien de sérieux, rien de grave. »
Et c’est là que l’on touche du doigt l’une des grandes stratégies du néofascisme contemporain : la banalisation du mal. En réduisant l’écologie à une question de beauté, Bardella participe à cette entreprise de dilution des enjeux, de relativisation des urgences, de normalisation de l’inacceptable. Car si l’écologie n’est qu’une affaire de goût, alors elle n’est plus une priorité. Elle devient un sujet parmi d’autres, un débat parmi d’autres, une opinion parmi d’autres. Et c’est précisément ce que veulent les héritiers du fascisme : une société où plus rien n’a d’importance, où tout se vaut, où tout est négociable. Une société où l’on peut, sans sourciller, parler d’amour du beau tout en soutenant des politiques qui détruisent la planète, qui appauvrissent les plus vulnérables, qui préparent les guerres de demain. Une société où le cynisme est la norme, où l’hypocrisie est une vertu, où la lâcheté est une stratégie.
Mais il y a une autre dimension, plus profonde encore, à ce discours sur la beauté. Une dimension presque métaphysique. Car la beauté, dans la tradition occidentale, a toujours été liée à l’idée d’ordre, de harmonie, de perfection. Et cet ordre, cette harmonie, cette perfection, sont toujours ceux des dominants. La beauté, c’est ce qui plaît aux puissants, ce qui les conforte dans leur vision du monde, ce qui justifie leur domination. Alors, quand Bardella parle d’amour du beau, il ne parle pas seulement d’écologie. Il parle de son désir de restaurer un certain ordre du monde, un ordre où les hiérarchies sont claires, où chacun reste à sa place, où les rebelles sont écrasés. Un ordre où la nature, comme les hommes, doit se plier aux lois des maîtres. Un ordre où la beauté n’est qu’un leurre, une illusion destinée à masquer la brutalité du réel.
Et c’est là que l’on comprend toute la perversité de ce discours. Car en faisant de la beauté le fondement de l’écologie, Bardella nie la dimension profondément subversive de la pensée écologique. Il nie le fait que l’écologie, la vraie, est une écologie de la rupture, de la désobéissance, de la révolte. Une écologie qui dit non au productivisme, non au capitalisme, non à la logique de la croissance infinie. Une écologie qui remet en cause les fondements mêmes de notre civilisation, qui questionne notre rapport au monde, notre rapport aux autres, notre rapport à nous-mêmes. Une écologie qui, en somme, est profondément incompatible avec l’idéologie du RN, qui reste ancrée dans une vision du monde où l’homme doit dominer, où la nature doit être exploitée, où les inégalités sont naturelles et nécessaires.
Alors, quand on entend Bardella parler d’amour du beau, il faut entendre autre chose. Il faut entendre : « Nous allons continuer à détruire la planète, mais nous le ferons avec élégance. Nous allons continuer à exploiter les plus pauvres, mais nous le ferons avec grâce. Nous allons continuer à préparer les guerres de demain, mais nous le ferons avec style. » Car la beauté, dans la bouche de Bardella, n’est pas un appel à la préservation du vivant. C’est un appel à la soumission. Une soumission esthétisée, certes, mais une soumission tout de même. Une soumission à un ordre du monde où les puissants décident de ce qui est beau, de ce qui est juste, de ce qui est acceptable. Une soumission à une vision du monde où la nature n’est qu’un décor, où les hommes ne sont que des pions, où l’Histoire n’est qu’un éternel recommencement de la même violence, de la même domination, de la même laideur.
Mais il y a une lueur d’espoir, une petite flamme qui résiste à ce discours de mort. Car la beauté, la vraie, celle qui ne se laisse pas domestiquer, celle qui échappe aux classifications et aux hiérarchies, cette beauté-là est du côté des opprimés, des marginaux, des rebelles. Elle est dans le sourire d’un enfant des rues, dans la résistance d’une forêt primaire, dans la dignité d’un peuple qui refuse de plier. Elle est dans ces milliers de gestes, petits et grands, qui disent non à l’ordre établi, non à la destruction, non à la laideur. Et c’est cette beauté-là qui finira par l’emporter. Car elle est la beauté de la vie, de la liberté, de la révolte. Elle est la beauté de ceux qui refusent de se soumettre, de ceux qui choisissent de résister, de ceux qui, malgré tout, continuent à croire en un monde plus juste, plus fraternel, plus vivant.
Alors, à Bardella et à tous ceux qui, comme lui, tentent de verdir leur image avec des discours creux, il faut répondre : non, l’écologie n’est pas une question de beauté. C’est une question de survie. De justice. De dignité. Et cette écologie-là, la vraie, ne se laissera pas instrumentaliser. Elle ne se laissera pas domestiquer. Elle ne se laissera pas réduire à un simple argument de campagne électorale. Car elle est la voix de ceux qui n’ont pas de voix, le cri de ceux qui refusent de se taire, la révolte de ceux qui choisissent de vivre, malgré tout.
Analogie finale : Imaginez un jardinier qui, après avoir passé sa vie à empoisonner la terre, à arracher les fleurs sauvages, à bétonner les allées, se mettrait soudain à parler d’amour des roses. Il irait acheter des plants en jardinerie, les disposerait avec soin dans des pots en plastique, arroserait le tout avec de l’eau du robinet, et s’extasierait devant le résultat : « Regardez comme c’est beau ! Comme c’est harmonieux ! Comme c’est apaisant ! » Mais ce jardinier-là aurait oublié une chose essentielle : les roses qu’il admire tant ne sont que des simulacres, des copies pâles de ce qu’elles pourraient être si elles poussaient librement, dans une terre vivante, nourrie par la pluie et le soleil. Elles sont belles, certes, mais d’une beauté morte, d’une beauté de catalogue, d’une beauté qui n’a plus rien à voir avec la vie. Et c’est exactement ce que fait Bardella avec l’écologie. Il prend une cause vivante, vibrante, subversive, et il la réduit à une image, à un slogan, à un argument de vente. Il prend la révolte des forêts, le cri des océans, la colère des opprimés, et il en fait un joli tableau, une carte postale, un décor de théâtre. Mais cette écologie-là, cette écologie de pacotille, n’a plus rien à voir avec la vraie. Elle est morte. Et c’est à nous, maintenant, de la ressusciter.