ACTUALITÉ SOURCE : L’écologie appelle-t-elle à un nouvel humanisme ? – Radio France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, l’écologie ! Cette nouvelle religion des temps modernes, ce grand barnum où se pressent les convertis de la dernière heure, les repentis du productivisme, les technocrates en costume vert qui nous vendent du développement durable comme on vendait autrefois des indulgences. Radio France, ce temple de la bien-pensance, nous interroge avec cette gravité feinte qui caractérise les médias quand ils abordent les sujets qui fâchent sans jamais vouloir vraiment fâcher : « L’écologie appelle-t-elle à un nouvel humanisme ? » La question est posée comme on pose un piège à souris, avec un morceau de fromage bien visible pour attirer les naïfs. Car enfin, que cache cette interrogation en apparence innocente ? Rien moins qu’une tentative désespérée de sauver l’humanisme des griffes de sa propre faillite, en le repeignant aux couleurs de la catastrophe écologique. Mais attention, mes chers contemporains, car derrière les nobles intentions se profilent les mêmes vieux démons : la domination, l’aliénation, et cette manie qu’a l’homme de vouloir toujours se placer au centre de l’univers, même quand il prétend le sauver.
L’humanisme, voyez-vous, est une vieille lune qui a éclairé bien des nuits sanglantes. Né dans les brumes de la Renaissance, il a porté en lui l’espoir d’une émancipation de l’homme par la raison, la culture, la maîtrise de son destin. Mais cette belle idée, comme toutes les belles idées, a été dévorée par ses propres enfants. L’humanisme a engendré le colonialisme, l’impérialisme, les guerres mondiales, les camps de concentration, et cette folie productiviste qui nous a menés droit dans le mur écologique. Alors aujourd’hui, on nous propose un « nouvel humanisme », une version 2.0, écoresponsable, bio, et surtout, marketable. Comme si changer l’emballage pouvait suffire à changer le contenu. Comme si ajouter le préfixe « éco- » devant « humanisme » pouvait effacer des siècles de destruction au nom de l’homme, de sa raison, de sa prétendue supériorité sur le reste du vivant. « L’homme est la mesure de toute chose », disait Protagoras. Belle maxime, qui a justifié tous les excès, toutes les prédations, et qui aujourd’hui encore, sous couvert d’écologie, continue de placer l’humanité au centre d’un monde qu’elle a pourtant contribué à détruire. L’écologie humaniste, c’est l’arbre qui cache la forêt : on nous parle de sauver la planète, mais c’est toujours pour sauver l’homme, ses modes de vie, ses privilèges, son confort. La nature ? Un décor. Les autres espèces ? Des figurants. Et les générations futures ? Des alibis pour continuer à consommer, à produire, à dominer.
Car ne nous y trompons pas : l’écologie, telle qu’elle est aujourd’hui instrumentalisée, est devenue le nouveau visage du néolibéralisme. Elle est la caution morale d’un système qui a besoin de se verdir pour survivre. Les multinationales se parent de vert, les gouvernements signent des accords climatiques qui ne les engagent à rien, et les citoyens, culpabilisés, trient leurs déchets en se disant qu’ils font leur part. Mais cette écologie-là, cette écologie de façade, n’est qu’un leurre, une manière de nous faire accepter l’inacceptable : la continuation d’un modèle économique qui détruit la planète au nom du profit. « Croissez et multipliez », disait l’ancienne Bible. « Croissez et verdissez », dit la nouvelle. Le capitalisme vert, c’est le même vieux capitalisme, avec une touche de peinture écolo pour faire passer la pilule. Et l’humanisme dans tout ça ? Il est là, bien présent, mais réduit à sa plus simple expression : une idéologie de la domination, qui justifie l’exploitation de la nature au nom de l’homme, et l’exploitation de l’homme au nom du progrès. « L’homme est un loup pour l’homme », disait Hobbes. Aujourd’hui, on pourrait ajouter : « Et un cancer pour la planète. »
Alors, un nouvel humanisme ? Mais quel humanisme ? Celui qui a conduit à l’anthropocène, cette ère géologique où l’homme est devenu une force de destruction massive ? Celui qui a justifié l’esclavage, les génocides, les bombes atomiques ? Celui qui, aujourd’hui encore, permet aux puissants de continuer à piller la planète en se donnant bonne conscience ? L’humanisme, c’est le ver dans le fruit : une idée noble en apparence, mais qui porte en elle les germes de sa propre perversion. Car l’humanisme, c’est avant tout l’affirmation de la supériorité de l’homme sur le reste du vivant. C’est cette certitude que nous sommes les maîtres et possesseurs de la nature, comme le disait Descartes, et que tout ce qui n’est pas humain n’a de valeur que par rapport à nous. L’écologie humaniste, c’est donc un oxymore, une contradiction dans les termes. Comment prétendre sauver la planète en continuant à placer l’homme au centre de tout ? Comment espérer préserver la biodiversité en maintenant une vision du monde où l’homme est la mesure de toute chose ? « La nature est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles », écrivait Baudelaire. Mais l’homme, sourd à ces paroles, a transformé ce temple en supermarché, en parking, en décharge. Et aujourd’hui, il vient nous dire qu’il faut sauver ce temple, non pas pour lui-même, mais pour que l’homme puisse continuer à y prier son propre génie.
Et puis, il y a cette question, plus profonde, plus troublante : l’humanisme n’est-il pas, par essence, une idéologie de la domination ? Une manière de justifier la hiérarchie entre les hommes, et entre l’homme et le reste du vivant ? L’humanisme, c’est l’idée que l’homme est un être à part, doté de raison, de conscience, de morale, et que cette singularité lui donne des droits, mais aussi des devoirs. Mais ces droits, ces devoirs, ne sont-ils pas toujours définis par les plus forts, par ceux qui détiennent le pouvoir ? L’humanisme a été utilisé pour justifier l’esclavage (« ces gens ne sont pas tout à fait humains »), le colonialisme (« nous leur apportons la civilisation »), le patriarcat (« la femme est un être inférieur »). Et aujourd’hui, il sert à justifier la destruction de la planète (« nous avons besoin de ces ressources pour notre développement »). L’humanisme, c’est le masque de la domination. Et l’écologie humaniste, c’est ce même masque, repeint en vert, mais toujours aussi mensonger. « L’homme est né libre, et partout il est dans les fers », disait Rousseau. Aujourd’hui, on pourrait dire : « L’homme est né connecté à la nature, et partout il la détruit. »
Alors, que faire ? Faut-il jeter l’humanisme avec l’eau du bain écologique ? Non, bien sûr. Car l’humanisme, malgré ses travers, a aussi été une source d’émancipation, de progrès, de résistance. Il a permis aux hommes de se libérer des dogmes, des tyrannies, des obscurantismes. Il a porté en lui l’espoir d’une société plus juste, plus libre, plus solidaire. Mais cet humanisme-là, cet humanisme véritable, n’est pas celui qui domine aujourd’hui. Ce n’est pas celui des technocrates, des multinationales, des gouvernements qui parlent de sauver la planète tout en signant des traités de libre-échange qui la détruisent. Non, l’humanisme véritable, c’est celui qui reconnaît la fragilité de l’homme, sa dépendance à la nature, sa responsabilité envers les autres espèces, les générations futures. C’est un humanisme humble, conscient de ses limites, de ses erreurs, de ses contradictions. Un humanisme qui ne se contente pas de repeindre les murs en vert, mais qui accepte de repenser en profondeur notre rapport au monde, à la vie, à la mort. « Connais-toi toi-même », disait Socrate. Aujourd’hui, il faudrait ajouter : « Connais ta place dans le monde. »
Car c’est là que le bât blesse : l’homme moderne a perdu le sens de sa place. Il se croit au-dessus de la nature, au-dessus des lois qui régissent le vivant. Il se croit immortel, invincible, tout-puissant. Mais la crise écologique est là pour lui rappeler sa vulnérabilité, sa finitude, sa dépendance. L’homme n’est pas un dieu. Il est un être parmi d’autres, un maillon dans la grande chaîne du vivant. Et c’est cette humilité-là, cette reconnaissance de notre petitesse, qui manque cruellement à l’humanisme contemporain. « L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant », écrivait Pascal. Aujourd’hui, il faudrait ajouter : « Et c’est ce roseau pensant qui menace de détruire la nature. » L’écologie, si elle doit mener à un nouvel humanisme, doit d’abord nous apprendre à redevenir humbles. À reconnaître que nous ne sommes pas les maîtres du monde, mais ses gardiens. À comprendre que notre survie dépend de celle des autres espèces, des écosystèmes, de la biosphère tout entière. « Tout est lié », disent les écologistes. Oui, tout est lié, et c’est cette interdépendance que l’humanisme doit enfin prendre en compte. Pas pour se sauver lui-même, mais pour sauver ce qui peut encore l’être.
Mais attention, car cette écologie-là, cette écologie radicale, dérange. Elle dérange les puissants, les nantis, ceux qui profitent du système. Elle dérange les technocrates, les experts, les marchands de solutions toutes faites. Elle dérange parce qu’elle remet en cause les fondements mêmes de notre civilisation : le productivisme, le consumérisme, la croissance infinie. Elle dérange parce qu’elle exige des sacrifices, des renoncements, des changements profonds. Et l’homme moderne, cet enfant gâté de l’histoire, n’aime pas les sacrifices. Il préfère les solutions magiques, les technologies miracles, les promesses de croissance verte. « On ne peut pas arrêter le progrès », disent-ils. Mais quel progrès ? Celui qui nous mène droit dans le mur ? Celui qui détruit la planète au nom d’un confort éphémère ? « Le progrès, c’est la réalisation des utopies », disait Oscar Wilde. Aujourd’hui, l’utopie, ce serait de réaliser que le progrès, tel qu’on l’entend, est une impasse. Que la croissance infinie dans un monde fini est une absurdité. Que la technologie ne nous sauvera pas si nous ne changeons pas d’abord nos mentalités, nos modes de vie, nos valeurs.
Alors, oui, l’écologie appelle peut-être à un nouvel humanisme. Mais pas celui qu’on nous vend aujourd’hui. Pas celui des petits gestes, des recyclages, des voitures électriques. Non, un humanisme radical, subversif, qui remette en cause les fondements mêmes de notre société. Un humanisme qui reconnaisse notre dépendance à la nature, notre responsabilité envers les autres espèces, notre devoir de solidarité avec les générations futures. Un humanisme qui ne se contente pas de repeindre les murs en vert, mais qui accepte de tout repenser, de tout reconstruire. Un humanisme qui ne soit plus une idéologie de la domination, mais une éthique de la relation, de l’interdépendance, de la vulnérabilité partagée. « Nous sommes tous dans le même bateau », dit-on souvent. Oui, mais ce bateau prend l’eau, et il est temps de le réparer, ou de construire un nouveau navire, plus humble, plus respectueux des flots qui le portent.
Car au fond, l’écologie n’est pas une question de techniques, de politiques, d’économies. C’est une question de sens. De sens de la vie, de la mort, de notre place dans l’univers. C’est une question métaphysique, existentielle, qui nous renvoie à notre propre finitude. « L’homme est un être pour la mort », disait Heidegger. Aujourd’hui, il faudrait ajouter : « Et pour la destruction. » Mais cette prise de conscience, cette lucidité, peut aussi être le point de départ d’une renaissance. D’un nouvel humanisme, oui, mais qui ne soit plus centré sur l’homme, mais sur la vie. Sur cette toile fragile et précieuse que nous partageons avec les autres espèces, les écosystèmes, la planète tout entière. Un humanisme qui ne soit plus une idéologie de la domination, mais une éthique de la relation, de la réciprocité, de l’amour. « Aime ton prochain comme toi-même », disait le Christ. Aujourd’hui, il faudrait ajouter : « Aime la nature comme toi-même. » Car c’est là, peut-être, la seule issue possible : un humanisme élargi, qui ne se contente plus de chérir l’homme, mais qui embrasse toute la création, dans sa beauté, sa diversité, sa fragilité.
Analogie finale : Imaginez un jardinier qui, après avoir passé sa vie à tailler, à arracher, à dominer ses plantes, se rend soudain compte que son jardin est en train de mourir. Les fleurs fanent, les arbres dépérissent, la terre est stérile. Alors, il se met à genoux, et il écoute. Il écoute le murmure des feuilles, le chant des oiseaux, le souffle du vent. Il comprend que son jardin n’est pas une chose à dominer, mais un être vivant, fragile, précieux, dont il fait partie. Il comprend que sa survie dépend de celle du jardin, et que pour le sauver, il doit d’abord se sauver lui-même. Il doit renoncer à sa prétention de tout contrôler, de tout maîtriser, et accepter de devenir un humble serviteur de la vie. Alors, peut-être, son jardin renaîtra. Peut-être, les fleurs refleuriront, les arbres reverdiront, et la terre retrouvera sa fertilité. Mais pour cela, il aura fallu qu’il accepte de mourir à lui-même, à son orgueil, à sa soif de domination. Il aura fallu qu’il accepte de renaître, non plus comme un maître, mais comme un jardinier. Un jardinier parmi d’autres, dans le grand jardin du monde.