ACTUALITÉ SOURCE : Le nouveau rapport sur l’état de l’environnement en France – notre-environnement
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Voici donc le grand rapport annuel, ce miroir brisé que la République agite sous nos yeux fatigués, comme un prêtre brandirait un crucifix devant un lépreux en espérant que la lèpre s’en aille par magie. « Regardez, citoyens, voyez comme nous documentons avec précision votre lente asphyxie ! » Le document, épais comme un annuaire téléphonique des années 80, regorge de chiffres, de courbes, de pourcentages, de ces petits graphiques colorés qui ressemblent à des électrocardiogrammes de mourants. On y lit, entre les lignes, l’histoire d’une civilisation qui se noie dans son propre vomi technologique, tout en continuant à se congratuler pour la qualité de ses rapports. « Bravo, nous avons mesuré l’étendue du désastre avec une rigueur scientifique exemplaire ! » Mais mesurer l’effondrement, n’est-ce pas déjà une forme de complicité ? Comme si le bourreau, avant d’actionner la guillotine, prenait soin de vérifier que la lame était bien aiguisée. La science, ici, n’est plus un outil de libération, mais un instrument de comptabilité macabre, une manière de tenir les comptes de notre propre extinction avec la froideur d’un expert-comptable inspectant les livres de comptes d’une entreprise en faillite.
Ce rapport, voyez-vous, est un symptôme. Un symptôme de cette maladie moderne qui consiste à croire que la connaissance du mal suffit à le guérir. Comme si, en diagnostiquant un cancer en phase terminale, on pouvait s’exclamer : « Enfin ! Nous savons ce que nous avons ! » et considérer que le problème est résolu. Non, messieurs les technocrates, non, mesdames les ministres en tailleur Chanel, savoir que les sols sont empoisonnés, que les eaux sont saturées de microplastiques, que les forêts brûlent comme des allumettes dans un four, que les espèces disparaissent à un rythme qui ferait pâlir les dinosaures, savoir tout cela ne change rien. Absolument rien. C’est comme savoir que le train dans lequel vous êtes assis roule à pleine vitesse vers un précipice : la connaissance du danger ne freine pas le train. Elle ne fait que vous donner le temps de contempler, avec une lucidité atroce, l’abîme qui se rapproche. Et c’est bien là le piège : ce rapport, avec ses données impeccables, ses analyses irréfutables, ses recommandations « ambitieuses », n’est qu’une manière de nous faire croire que nous agissons. Que nous sommes « en transition ». Que nous « faisons des efforts ». Comme si, en remplissant consciencieusement nos poubelles de tri, nous pouvions racheter les crimes de TotalEnergies, de Bayer-Monsanto, de ces multinationales qui continuent à labourer la terre avec des machines de guerre, à injecter du poison dans les veines du monde, tout en sponsorisant des conférences sur « l’économie circulaire ».
Car c’est là que le bât blesse, dans cette comédie grotesque où les mêmes qui organisent le saccage se présentent comme les sauveurs. Le néolibéralisme, ce cancer métastasé, a réussi l’exploit de transformer la catastrophe écologique en une opportunité de marché. « Regardez, citoyens, nous avons la solution ! Achetez des voitures électriques, des panneaux solaires, des steaks de soja cultivés sur des terres volées aux paysans brésiliens ! Payez un peu plus cher pour des produits « éthiques », et dormez tranquille, vous aurez fait votre part ! » Mais qui donc croit encore à ces fables ? Qui peut encore avaler ces couleuvres sans rire (ou sans pleurer) ? Les voitures électriques, ces cercueils roulants, qui nécessitent des montagnes de lithium arrachées aux déserts d’Amérique du Sud, où des enfants meurent dans les mines pour que des bobos parisiens puissent se donner bonne conscience en roulant en Tesla. Les panneaux solaires, fabriqués en Chine par des ouvriers sous-payés, dans des usines qui crachent autant de CO2 qu’une centrale à charbon. Les « crédits carbone », cette escroquerie monumentale qui permet aux multinationales de continuer à polluer en achetant des indulgences, comme au Moyen Âge, où les riches payaient pour que leurs péchés soient pardonnés. « Je pollue ici, mais je plante des arbres là-bas ! » Comme si on pouvait compenser un viol en offrant des fleurs à la victime. Comme si on pouvait racheter un meurtre en faisant un don à la Croix-Rouge.
Et puis, il y a cette autre farce, plus sinistre encore : la militarisation de l’écologie. Ah, la belle trouvaille ! Puisque nous ne pouvons pas (ou ne voulons pas) changer de système, transformons la défense de l’environnement en une guerre. Une guerre contre les « ennemis du climat », contre les « éco-terroristes », contre ces méchants zadistes qui osent s’opposer à la construction d’un aéroport ou d’une ligne de TGV. La France, pays des Lumières, pays des droits de l’homme, envoie ses CRS matraquer des militants pacifistes, gazer des forêts, expulser des paysans qui résistent à l’agro-industrie. « Circulez, il n’y a rien à voir ! » La violence d’État, toujours justifiée par la « raison supérieure », par « l’intérêt général », par « la transition écologique ». Comme si on pouvait sauver la planète en la soumettant à la logique de la caserne. Comme si la Terre, violée depuis des siècles par le capitalisme, allait soudain se laisser dompter par des lois martiales et des décrets d’urgence. Le militarisme écologique, c’est l’aveu ultime de l’échec : puisque nous ne pouvons pas convaincre, nous allons contraindre. Puisque nous ne pouvons pas guérir, nous allons amputer. Puisque nous ne pouvons pas réparer, nous allons détruire un peu plus, mais « pour la bonne cause ».
Et que dire de cette autre forme d’abêtissement, plus insidieuse, plus sournoise : l’écologie spectaculaire ? Cette écologie qui se contente de changer les apparences sans toucher aux structures. Une écologie de façade, où l’on repeint en vert les murs de la prison sans ouvrir les portes. Où l’on remplace les sacs plastiques par des sacs « biodégradables » fabriqués à partir de pétrole. Où l’on installe des ruches sur les toits des banques pour « sauver les abeilles », tout en continuant à financer les projets qui les tuent. Où l’on organise des « marches pour le climat » sponsorisées par Engie et BNP Paribas. Où l’on écoute religieusement les discours de Greta Thunberg, cette enfant prophétesse, tout en continuant à voter pour les mêmes partis, à acheter les mêmes produits, à vivre dans les mêmes illusions. L’écologie spectaculaire, c’est l’opium du peuple vert. C’est la soupape de sécurité qui permet au système de continuer à fonctionner en donnant l’illusion que quelque chose change. « Regardez, nous avons un ministre de la Transition écologique ! Regardez, nous avons une Convention citoyenne pour le climat ! Regardez, nous avons des objectifs de neutralité carbone pour 2050 ! » Des objectifs, toujours des objectifs, jamais des actes. Comme si, en fixant une date butoir pour sa mort, un condamné pouvait échapper à la guillotine.
Mais au fond, tout cela n’est que la partie émergée de l’iceberg. Le vrai problème, le problème fondamental, c’est que nous vivons dans un monde où la domination est devenue la seule grammaire possible. Domination de la nature, domination des hommes, domination des esprits. Le capitalisme, ce Moloch insatiable, ne connaît qu’une seule loi : la croissance. Croître, toujours croître, même si cela doit signifier la destruction de tout ce qui vit. Croître, même si cela doit signifier l’asservissement de millions d’êtres humains, réduits à l’état de rouages dans la grande machine à produire et à consommer. Croître, même si cela doit signifier la fin de la biodiversité, la fin des paysages, la fin de l’air respirable, de l’eau potable, de la terre fertile. Croître, comme un cancer croît, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à dévorer. Et nous, pauvres hères, nous continuons à applaudir, à consommer, à voter, à espérer. Nous sommes comme ces souris dans les expériences de laboratoire, qui continuent à appuyer sur le levier qui leur envoie une décharge électrique, parce que, de temps en temps, le levier leur donne aussi une boulette de nourriture. Nous savons que le système nous détruit, mais nous avons peur de lâcher le levier. Nous avons peur du vide, peur de la liberté, peur de devoir inventer autre chose.
Alors, que faire ? Faut-il désespérer ? Faut-il se résigner à contempler, impuissants, le naufrage du monde ? Non. Le désespoir, c’est encore une forme de soumission. Le désespoir, c’est ce que le système attend de nous : que nous baissions les bras, que nous nous couchions, que nous acceptions notre sort comme des moutons menés à l’abattoir. Mais il y a une autre voie, une voie étroite, escarpée, semée d’embûches : la résistance. Pas la résistance spectaculaire, pas la résistance des grands discours et des manifestes, mais la résistance des gestes minuscules, des refus obstinés, des insoumissions silencieuses. La résistance de ceux qui refusent de participer, qui refusent de consommer, qui refusent de se soumettre. La résistance de ceux qui plantent des arbres là où on veut construire des parkings, qui occupent des terres là où on veut implanter des centres commerciaux, qui sabotent des machines là où on veut forer des puits de pétrole. La résistance de ceux qui disent non, tout simplement, et qui le disent avec leur corps, avec leur vie, avec leur silence même. Car, au fond, c’est cela, la seule écologie qui vaille : une écologie de la désobéissance. Une écologie qui refuse de jouer le jeu, qui refuse les compromis, qui refuse les illusions. Une écologie qui sait que le système ne se réformera pas, qu’il ne se « verdira » pas, qu’il ne deviendra pas « durable ». Une écologie qui sait que la seule issue, c’est la rupture. La rupture avec le capitalisme, avec le productivisme, avec le consumérisme, avec toutes ces idoles modernes qui nous ont menés au bord du gouffre.
« La civilisation mécanique est arrivée à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques. » Ces mots, écrits par Antonin Artaud en 1947, résonnent aujourd’hui avec une urgence terrifiante. Le choix est devant nous, plus clair que jamais. Soit nous continuons à danser sur le volcan, à nous congratuler pour nos rapports, nos objectifs, nos « transitions », et nous disparaîtrons, emportés par notre propre folie. Soit nous trouvons en nous la force de dire non, de briser les chaînes, de renverser la table. Mais attention : cette résistance ne sera pas une partie de plaisir. Elle sera dure, violente, solitaire. Elle exigera des sacrifices, des renoncements, des trahisons. Elle exigera de nous que nous acceptions de devenir des parias, des marginaux, des fous aux yeux du monde. Car le monde, notre monde, n’aime pas ceux qui refusent de jouer le jeu. Il les méprise, il les combat, il les écrase. Mais c’est précisément dans cette marge, dans cet espace de refus, que se trouve peut-être la dernière chance de l’humanité. Pas dans les palais des Nations unies, pas dans les couloirs des ministères, pas dans les bureaux des multinationales, mais dans les forêts occupées, dans les squats, dans les jardins partagés, dans les ateliers autogérés, dans tous ces lieux où des hommes et des femmes, malgré tout, continuent à vivre comme si le monde pouvait encore être sauvé.
Alors, oui, ce rapport sur l’état de l’environnement est un document accablant. Mais il est aussi, malgré lui, un appel. Un appel à la révolte, à la lucidité, à l’action. Car il nous montre, avec une clarté aveuglante, que le temps des demi-mesures est révolu. Que le temps des compromis est fini. Que nous sommes arrivés à un carrefour de l’histoire où il faut choisir, une fois pour toutes, entre la vie et la mort. Et ce choix, personne ne pourra le faire à notre place. Ni les gouvernements, ni les experts, ni les ONG, ni les stars écolos qui posent en Une des magazines. Ce choix, c’est à nous de le faire, ici et maintenant, dans le secret de nos cœurs et dans la lumière de nos actes. Alors, que choisissons-nous ? La soumission ou la révolte ? La résignation ou la résistance ? Le suicide collectif ou la renaissance ?
Analogie finale : Imaginez un homme, debout au bord d’un précipice, les yeux bandés. Derrière lui, une foule immense, hurlante, le pousse vers l’abîme. « Avance ! Avance ! » crient-ils. « C’est le progrès ! C’est l’avenir ! » L’homme hésite, il sent le vide sous ses pieds, il entend le vent siffler dans les rochers. Mais la foule est si dense, si bruyante, qu’il finit par faire un pas en avant. Puis un autre. Et encore un autre. Jusqu’à ce que ses pieds ne touchent plus le sol. Jusqu’à ce qu’il tombe, sans un cri, sans un geste, comme une pierre dans un puits sans fond. Maintenant, imaginez que cet homme, c’est nous. Que le précipice, c’est l’effondrement écologique. Que la foule, c’est le système, avec ses médias, ses politiques, ses publicités, ses rapports, ses objectifs, ses illusions. Et demandez-vous : quand allez-vous enlever ce bandeau ? Quand allez-vous dire non ? Quand allez-vous reculer, vous retourner, et marcher, enfin, dans la direction opposée ? Car il n’est pas trop tard. Pas encore. Mais il est temps. Il est plus que temps.