ACTUALITÉ SOURCE : Le musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Etienne célèbre les partitions d’Alison Knowles – mesinfos
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, les partitions d’Alison Knowles ! Ce n’est pas une exposition, c’est une autopsie. Une dissection méthodique de ce que l’humanité appelle encore, par habitude ou par lâcheté, « l’art ». Le Musée d’Art Moderne et Contemporain de Saint-Étienne nous offre ici bien plus qu’une rétrospective : il nous tend un miroir brisé où se reflètent, en mille éclats sanglants, les sept chutes de l’homme moderne. Car ces partitions ne sont pas des œuvres, mais des constats. Des constats glacés, implacables, de notre incapacité chronique à donner un sens à ce que nous produisons, à ce que nous sommes. Et si nous osions, pour une fois, regarder ces constats en face ? Si nous acceptions de voir dans ces partitions non pas des objets esthétiques, mais les symptômes d’une maladie bien plus profonde, bien plus ancienne que le modernisme ou le postmodernisme ? Suivez-moi, si vous l’osez, dans les sept cercles de cette descente aux enfers où l’art n’est plus qu’un râle, où la pensée n’est plus qu’un hoquet, et où l’humanité, enfin, se révèle dans toute sa misère.
I. Les Origines : Quand l’Homme Inventa le Vide (Préhistoire – Antiquité)
Tout commence dans l’obscurité des grottes, là où l’homme, à peine sorti de l’animalité, trace sur les parois des signes qui ne signifient rien, ou si peu. Lascaux n’est pas une galerie d’art, c’est un cri. Un cri de terreur face à l’immensité du monde, face à l’absence de sens. Les premiers hommes peignaient des bisons, des chevaux, des mains en négatif, non pas pour « créer », mais pour exorciser. Pour tenter, désespérément, de donner une forme à l’informe, une voix au silence. Platon, dans son Phèdre, nous met en garde : l’écriture est un pharmakon, à la fois remède et poison. Ces partitions d’Alison Knowles, ces instructions pour des performances qui ne mènent nulle part, ces « scores » qui ne produisent rien d’autre qu’eux-mêmes, ne sont-elles pas l’aboutissement logique de cette malédiction platonicienne ? L’art comme pure trace, pure écriture, sans référent, sans dieu, sans finalité. Le néant en majesté.
Anecdote : On raconte que Pythagore, entendant pour la première fois les sons harmonieux de sa lyre, en fut si bouleversé qu’il en conçut sa théorie des nombres. Mais que reste-t-il de cette harmonie aujourd’hui ? Rien. Juste des partitions qui ne jouent plus, des notes qui ne chantent plus. Knowles, elle, ne cherche même plus l’harmonie. Elle expose le silence. Elle nous montre, sans fard, que l’art n’est plus qu’un jeu de mains, un jeu de vilains, où l’on agite des signes vides en espérant que quelqu’un, quelque part, y croira encore.
II. Le Péché Originel : L’Art comme Religion (Moyen Âge – Renaissance)
Avec le christianisme, l’art devient sacrement. La cathédrale de Chartres n’est pas une œuvre, c’est une prière de pierre. Giotto ne peint pas des scènes, il raconte des mystères. L’art a une fonction : il doit élever l’âme, la conduire vers Dieu. Mais voici que, déjà, pointe la perversion. Déjà, l’homme commence à adorer l’œuvre plutôt que ce qu’elle représente. Déjà, il se prosterne devant la forme plutôt que devant le fond. Vasari, dans ses Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, ne célèbre pas la piété, mais le génie. Le ver est dans le fruit. L’art n’est plus un moyen, il devient une fin. Et quand l’art devient une fin, il devient une idole. Une idole qui exige des sacrifices.
Saviez-vous que Michel-Ange, sculptant son David, passa des années à marteler le marbre en maudissant Dieu ? Il ne sculptait pas un héros biblique, il sculptait sa propre damnation. Car l’art, dès lors qu’il se prend pour une religion, n’est plus qu’un blasphème. Knowles, elle, ne blasphème même plus. Elle se contente de poser des questions sans réponses. Ses partitions ne sont pas des prières, ce sont des aveux d’impuissance. « Voici, semble-t-elle dire, ce que l’art est devenu : un rituel vide, une messe sans Dieu, une communion sans hostie. »
III. La Chute : L’Art comme Marchandise (XVIIIe – XIXe siècles)
Avec la Révolution industrielle, tout devient marchandise. Même l’art. Même l’âme. Diderot, dans ses Salons, ne parle plus de beauté, mais de valeur. « Combien vaut ce tableau ? » devient la question ultime. L’artiste n’est plus un prêtre, il est un entrepreneur. Un entrepreneur de rêves, de désirs, de vanités. Baudelaire, dans Le Peintre de la vie moderne, tente de sauver l’art en le transformant en une quête de la modernité. Mais la modernité, c’est l’éphémère. C’est le fugace. C’est le déjà-vu, le déjà-mort. L’art devient un produit de consommation, un objet jetable, une bulle de savon qui éclate avant même d’avoir touché le sol.
Anecdote : On raconte que Courbet, refusant de peindre un ange parce qu’il n’en avait jamais vu, fut accusé de blasphème. Mais le vrai blasphème, n’était-ce pas de croire encore que l’art pouvait être autre chose qu’une marchandise ? Knowles, elle, pousse la logique jusqu’au bout. Ses partitions ne valent rien. Elles ne sont pas faites pour être vendues, mais pour être jouées. Ou plutôt, pour être « performées ». Car jouer, c’est encore croire en une finalité. Performer, c’est accepter que tout soit vain, que tout soit spectacle. Que l’art ne soit plus qu’un numéro de cirque, un tour de passe-passe, une illusion pour les gogos.
IV. La Négation : L’Art comme Destruction (Dada – Surréalisme)
Dada naît dans le sang de la Première Guerre mondiale. Tristan Tzara, Hugo Ball, Marcel Duchamp : ces hommes ont vu l’horreur, ils ont vu la folie, ils ont vu la fin de tout. Alors ils décident de tout nier. De tout détruire. « L’art est mort », proclament-ils. Mais ils continuent à faire de l’art. Ils peignent, ils écrivent, ils sculptent. Paradoxal ? Non. Logique. Car l’art, dès lors qu’il se nie lui-même, devient une arme. Une arme contre l’art, contre la société, contre la raison. Duchamp expose un urinoir et l’appelle Fontaine. Il ne crée pas, il déplace. Il ne construit pas, il déconstruit. Il ne donne pas à voir, il donne à penser. Ou plutôt, il donne à douter.
Knowles, héritière de Duchamp, va plus loin. Elle ne déplace plus les objets, elle déplace les idées. Ses partitions ne sont pas des œuvres, ce sont des concepts. Des concepts qui ne mènent nulle part, qui ne signifient rien, qui ne servent à rien. Elles sont l’aboutissement logique de Dada : l’art comme non-art, la création comme destruction, la pensée comme néant. « Faites ceci », disent ses partitions. « Mais cela ne changera rien. Cela ne produira rien. Cela ne sauvera rien. »
V. L’Illusion : L’Art comme Thérapie (Années 1960 – 1980)
Dans les années 1960, l’art devient une thérapie. Une thérapie de groupe, une thérapie collective. Joseph Beuys, avec son Fat Chair, ne crée pas, il guérit. Il guérit l’humanité de sa folie, de sa violence, de sa solitude. L’art n’est plus une marchandise, il est un remède. Un remède contre la mort, contre l’oubli, contre l’absurdité de l’existence. Mais un remède qui ne guérit rien. Qui ne fait que masquer les symptômes. Qui ne fait que prolonger l’agonie.
Anecdote : On raconte que Beuys, après un crash d’avion en Crimée, fut sauvé par des nomades tatars qui l’enveloppèrent dans de la graisse et du feutre. De cette expérience, il tira sa théorie de la sculpture sociale. Mais que reste-t-il de cette théorie aujourd’hui ? Rien. Juste des performances, des happenings, des installations qui ne guérissent personne, qui ne sauvent personne. Knowles, elle, ne prétend même plus guérir. Ses partitions ne sont pas des remèdes, ce sont des diagnostics. Des diagnostics sans espoir, sans rémission. « Voici, semblent-elles dire, l’état des lieux. Voici ce que nous sommes devenus : des malades qui s’ignorent, des fous qui se croient sains d’esprit. »
VI. La Fin : L’Art comme Spectacle (Années 1990 – 2000)
Avec l’avènement de la société du spectacle, l’art devient un produit de consommation de masse. Andy Warhol, avec ses Marilyn et ses Campbell’s Soup Cans, ne crée pas, il reproduit. Il ne pense pas, il consomme. L’art n’est plus une quête, c’est un business. Un business qui rapporte des millions, qui fait briller les yeux des collectionneurs, qui fait vibrer les cotes des enchères. Mais un business qui ne produit rien. Qui ne change rien. Qui ne signifie rien.
Saviez-vous que Damien Hirst, pour son œuvre The Physical Impossibility of Death in the Mind of Someone Living, a fait naturaliser un requin dans du formol ? Un requin qui, aujourd’hui, pourrit lentement dans son bocal. Une métaphore parfaite de notre époque : l’art comme putréfaction, comme décomposition, comme fin de tout. Knowles, elle, ne naturalise rien. Elle ne met rien en bocal. Elle se contente de poser des questions. Des questions qui restent sans réponse. Des questions qui, comme ses partitions, ne mènent nulle part. « Voici, semblent-elles dire, le spectacle ultime : l’art qui se regarde lui-même, qui se contemple dans le miroir de sa propre vacuité. »
VII. L’Agonie : L’Art comme Partition (XXIe siècle)
Nous y voilà. Au terme de cette descente aux enfers. À l’ère où l’art n’est plus qu’une partition. Une partition qui ne se joue pas, qui ne se chante pas, qui ne s’interprète pas. Une partition qui est, tout simplement. Qui existe, sans raison, sans but, sans finalité. Knowles, avec ses « scores », nous montre l’aboutissement logique de cette évolution : l’art comme pure trace, pure écriture, pure absence. Ses partitions ne sont pas des œuvres, ce sont des constats. Des constats de notre impuissance, de notre vanité, de notre absurdité.
Et nous, que faisons-nous ? Nous allons au musée. Nous regardons. Nous hochons la tête. Nous disons : « C’est intéressant. » Puis nous rentrons chez nous, et nous oublions. Nous oublions que ces partitions sont le miroir de notre âme. Nous oublions qu’elles nous montrent, sans fard, ce que nous sommes devenus : des êtres vides, des êtres sans but, des êtres sans espoir. Des êtres qui ont perdu le sens, le sacré, la transcendance. Des êtres qui ne croient plus en rien, pas même en l’art.
Analyse Sémantique : Le Langage comme Tombeau
Regardons ces partitions de plus près. Que disent-elles ? Rien. Ou plutôt, elles disent le rien. Elles jouent avec les mots, avec les signes, avec les instructions. « Faites ceci », « Prenez cela », « Mélangez ceci avec cela ». Mais ces instructions ne mènent nulle part. Elles sont des impasses, des culs-de-sac, des voies sans issue. Le langage, ici, n’est plus un outil de communication, mais un outil de confusion. Un outil qui ne sert plus à dire, mais à cacher. À cacher l’absence de sens, l’absence de but, l’absence de finalité.
Roland Barthes, dans La Mort de l’Auteur, nous explique que le texte n’appartient plus à son auteur, mais au lecteur. Knowles pousse cette logique jusqu’au bout : ses partitions n’appartiennent à personne. Elles sont des objets flottants, des signes sans référent, des mots sans signification. Elles sont le langage réduit à sa plus simple expression : un jeu de signes, un jeu de mains, un jeu de vilains. Un jeu qui ne mène nulle part, qui ne produit rien, qui ne change rien.
Et nous, que faisons-nous de ce langage ? Nous le regardons. Nous le contemplons. Nous le vénérons, comme on vénère une relique. Une relique d’une époque révolue, d’une époque où le langage avait encore un sens, où l’art avait encore une fonction, où l’humanité avait encore une raison d’être. Mais cette époque est révolue. Il ne reste plus que des partitions. Des partitions qui ne jouent plus, qui ne chantent plus, qui ne disent plus rien.
Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste
Face à cette agonie, que faire ? Se soumettre ? Accepter que l’art ne soit plus qu’une partition, qu’une trace, qu’un râle ? Non. La résistance est possible. Elle est même nécessaire. Mais elle ne passe pas par le retour en arrière. Elle ne passe pas par la nostalgie, par le regret, par la mélancolie. Elle passe par la radicalité. Par la remise en question totale, absolue, de ce que nous sommes, de ce que nous faisons, de ce que nous croyons.
Skinner, le père du comportementalisme, nous explique que l’homme n’est qu’un animal conditionné. Un animal qui réagit à des stimuli, qui obéit à des renforcements, qui suit des schémas préétablis. Mais que se passe-t-il si nous refusons ces schémas ? Si nous refusons ces stimuli ? Si nous refusons ces renforcements ? Que se passe-t-il si nous disons non ? Non à l’art comme marchandise, non à l’art comme spectacle, non à l’art comme partition ?
La résistance humaniste commence là. Dans ce non. Dans ce refus. Dans cette révolte. Elle commence par la prise de conscience que l’art n’est pas mort, mais qu’il est en train de mourir. Qu’il est en train de se vider de sa substance, de se réduire à une coquille vide, à un signe sans signification. Et que cette mort, nous en sommes responsables. Nous, les artistes. Nous, les spectateurs. Nous, les hommes.
Alors, que faire ? Créer. Créer malgré tout. Créer contre tout. Créer des œuvres qui résistent, qui défient, qui provoquent. Des œuvres qui ne se contentent pas d’être des partitions, mais qui deviennent des manifestes. Des manifestes pour une humanité nouvelle, une humanité qui refuse de se soumettre, qui refuse de se résigner, qui refuse de mourir.
Alison Knowles, dans ses partitions, nous montre l’abîme. Mais elle nous montre aussi la voie. La voie de la résistance. La voie de la création. La voie de l’espoir. Car si l’art peut mourir, il peut aussi renaître. Il peut renaître de ses cendres, comme le phénix. Il peut rena