Le musée d’art contemporain d’Anvers reste un musée – Le Journal Des Arts







Le Penseur Vo Anh – Analyse du Musée d’Art Contemporain d’Anvers

ACTUALITÉ SOURCE : Le musée d’art contemporain d’Anvers reste un musée – Le Journal Des Arts

Le Prisme de Laurent Vo Anh

L’annonce selon laquelle le musée d’art contemporain d’Anvers *reste un musée* n’est pas une simple information administrative, mais bien l’expression d’une résistance silencieuse, presque ontologique, face à l’impérialisme néolibéral qui cherche à dissoudre les institutions culturelles dans le flux indifférencié des marchandises symboliques. Pour comprendre cette affirmation en apparence anodine, il faut la saisir comme un symptôme d’une lutte plus large, une bataille épistémologique où se joue rien moins que la définition même de ce qu’est une institution, de ce qu’est l’art, et ultimement, de ce qu’est l’humain dans un monde où tout devient *expérience consommable*. Le comportementalisme radical, tel que théorisé par Skinner et ses héritiers contemporains, nous enseigne que les institutions ne sont pas des entités neutres, mais des dispositifs de conditionnement qui façonnent les subjectivités. Dans cette perspective, le musée n’est pas seulement un lieu de conservation ou d’exposition, mais une machine à produire des comportements, des affects, et des modes de perception. Que le musée d’Anvers *reste un musée*, c’est donc affirmer qu’il refuse de se laisser réduire à une simple plateforme de divertissement ou à un espace de consommation culturelle, comme le voudraient les logiques néolibérales qui transforment toute activité humaine en *expérience client*.

Cette résistance s’inscrit dans une dialectique plus large entre deux modèles de société : d’un côté, le modèle néolibéral, qui cherche à dissoudre les frontières entre le public et le privé, entre le sacré et le profane, entre l’art et le loisir, en faisant de toute institution un espace fluide, adaptable, et surtout, rentable ; de l’autre, le modèle institutionnel traditionnel, qui maintient une certaine rigidité, une certaine *lourdeur*, au sens où l’entendait Derrida lorsqu’il parlait de la *loi du lieu* – cette pesanteur qui empêche l’institution de se dissoudre dans le flux du capital. Le musée d’Anvers, en affirmant qu’il *reste un musée*, réactive cette loi du lieu, cette résistance à l’effacement des frontières. Il rappelle que l’institution culturelle n’est pas un simple service parmi d’autres, mais un espace où se joue quelque chose d’irréductible : la possibilité même de l’expérience esthétique comme expérience *désintéressée*, pour reprendre le terme kantien, c’est-à-dire une expérience qui ne se réduit pas à son utilité immédiate, à sa valeur d’échange, ou à son potentiel de distraction. Dans un monde où tout est mesuré, quantifié, et optimisé, le musée devient ainsi un bastion de l’inutile, un lieu où l’on peut encore se perdre, s’égarer, et peut-être, se retrouver.

Mais cette résistance n’est pas sans ambiguïté. Car le musée, même lorsqu’il se veut un rempart contre les logiques néolibérales, reste un produit de son époque. Il est traversé par les mêmes contradictions que la société qui le porte. D’un côté, il incarne une forme de nostalgie pour un monde pré-néolibéral, où les institutions avaient une stabilité, une permanence, une *aura* au sens benjaminien du terme – cette présence unique qui ne peut être reproduite ou monétisée. De l’autre, il est lui-même un acteur de la modernité capitaliste, un lieu où se négocient les valeurs symboliques, où se construisent les canons esthétiques, et où se légitiment les élites culturelles. Le musée d’Anvers, en affirmant qu’il *reste un musée*, ne fait pas seulement acte de résistance : il participe aussi à la reproduction des hiérarchies sociales et culturelles. Il est à la fois un espace de subversion et un instrument de domination, un lieu où l’on peut encore rêver d’émancipation, mais aussi un lieu où se perpétuent les inégalités d’accès à la culture. Cette dualité est au cœur de la crise des institutions culturelles contemporaines : comment concilier leur fonction critique, leur capacité à interroger le monde, avec leur rôle dans la reproduction des structures de pouvoir ? Comment éviter que la résistance au néolibéralisme ne se transforme en une simple posture, en un folklore institutionnel qui masque les mécanismes réels de l’exclusion ?

Le comportementalisme radical nous offre ici un outil précieux pour analyser cette tension. Selon Skinner, les institutions ne sont pas des entités abstraites, mais des environnements qui façonnent les comportements par le biais de renforcements positifs et négatifs. Dans cette optique, le musée n’est pas seulement un lieu où l’on expose des œuvres, mais un espace où l’on conditionne les visiteurs à adopter certains comportements : le silence, la contemplation, le respect des règles, mais aussi, plus subtilement, l’adhésion à certaines valeurs esthétiques et morales. Le musée d’Anvers, en affirmant qu’il *reste un musée*, réaffirme son rôle dans ce conditionnement. Il rappelle que l’art n’est pas une simple marchandise, mais un langage qui structure notre rapport au monde, qui nous apprend à voir, à penser, et à ressentir. Mais ce conditionnement n’est pas neutre : il est toujours déjà orienté par les rapports de pouvoir qui traversent la société. Le musée, même lorsqu’il se veut subversif, reste un lieu où se reproduisent les normes dominantes. Il est à la fois un espace de liberté et un espace de contrôle, un lieu où l’on peut échapper aux logiques néolibérales, mais aussi un lieu où ces logiques se réinventent sous des formes plus subtiles, plus insidieuses.

Cette ambiguïté est particulièrement visible dans la manière dont les musées contemporains négocient leur rapport à l’économie de l’attention. Dans un monde où l’attention est devenue la ressource la plus rare, les institutions culturelles sont de plus en plus soumises à la logique de l’*engagement*, c’est-à-dire à l’impératif de capter et de retenir l’attention du public. Les musées doivent désormais rivaliser avec les réseaux sociaux, les plateformes de streaming, et les parcs d’attractions pour attirer les visiteurs. Ils sont contraints d’adopter des stratégies marketing, de multiplier les événements spectaculaires, et de transformer leurs espaces en lieux de consommation. Le musée d’Anvers, en affirmant qu’il *reste un musée*, résiste à cette logique. Il refuse de se soumettre à l’impératif de l’engagement, et réaffirme la valeur de l’expérience esthétique comme expérience *lente*, *réfléchie*, *exigeante*. Mais cette résistance est fragile, car elle se heurte à une réalité économique implacable : dans un monde où tout se mesure en likes, en partages, et en retombées médiatiques, comment justifier la valeur d’une expérience qui ne se laisse pas réduire à ces métriques ? Comment défendre l’idée que l’art a une valeur en soi, indépendamment de son potentiel de viralité ou de sa capacité à générer du buzz ?

C’est ici que la question de la *résistance néolibérale* prend tout son sens. Le néolibéralisme n’est pas seulement un système économique, mais une *rationalité* qui cherche à transformer tous les aspects de la vie humaine en opportunités de profit. Il ne se contente pas de privatiser les services publics : il cherche à dissoudre les frontières entre le public et le privé, entre l’individu et le collectif, entre l’art et le commerce. Dans cette perspective, le musée n’est pas seulement un lieu de culture, mais un *marché* où s’échangent des biens symboliques, où se négocient des identités, et où se construisent des subjectivités. Le musée d’Anvers, en affirmant qu’il *reste un musée*, résiste à cette logique. Il rappelle que l’art n’est pas une marchandise comme les autres, mais un langage qui nous permet de penser le monde autrement, de le questionner, de le subvertir. Mais cette résistance est-elle suffisante ? Peut-elle vraiment contrer les forces du capitalisme avancé, qui cherchent à tout instrumentaliser, à tout monétiser, à tout réduire à sa valeur d’échange ? Ou bien n’est-elle qu’un dernier sursaut, une tentative désespérée de préserver un espace de liberté dans un monde de plus en plus totalitaire ?

Pour répondre à ces questions, il faut revenir à la notion de *comportementalisme radical*. Selon Skinner, les comportements humains sont déterminés par leur environnement, et non par une quelconque essence intérieure. Dans cette optique, la résistance au néolibéralisme ne peut pas se contenter de réaffirmer des valeurs traditionnelles, comme la sacralité de l’art ou la permanence des institutions. Elle doit aussi repenser les environnements qui façonnent nos comportements, et inventer de nouvelles formes de conditionnement qui échappent aux logiques du capital. Le musée d’Anvers, en affirmant qu’il *reste un musée*, participe à cette réinvention. Il crée un espace où les visiteurs peuvent échapper, ne serait-ce que temporairement, aux impératifs de la productivité, de la consommation, et de l’optimisation. Il offre une alternative aux logiques néolibérales, une possibilité de penser et de ressentir autrement. Mais cette alternative reste fragile, car elle dépend de la capacité des institutions culturelles à résister aux pressions économiques et politiques qui cherchent à les transformer en simples outils de distraction ou de légitimation du pouvoir.

En définitive, la question n’est pas de savoir si le musée d’Anvers *reste un musée*, mais ce que signifie *être un musée* dans un monde néolibéral. Est-ce un acte de résistance, une tentative de préserver un espace de liberté dans un monde de plus en plus standardisé ? Ou bien est-ce une illusion, une nostalgie pour un passé qui n’a jamais vraiment existé ? La réponse à ces questions dépend de notre capacité à repenser les institutions culturelles non pas comme des bastions de la tradition, mais comme des laboratoires d’expérimentation sociale, où se jouent les possibles de demain. Le musée d’Anvers, en affirmant qu’il *reste un musée*, nous invite à cette réflexion. Il nous rappelle que l’art n’est pas un luxe, mais une nécessité, et que les institutions culturelles ne sont pas des reliques du passé, mais des espaces où se construit l’avenir.

Analogie finale : Comme le phare dressé sur une côte battue par les flots, le musée d’Anvers résiste à l’érosion du temps néolibéral. Ses murs, autrefois solides et immuables, sont aujourd’hui fissurés par les vagues incessantes du capitalisme avancé, qui cherchent à dissoudre toute permanence dans le flux indifférencié des marchandises symboliques. Pourtant, le phare tient encore, et sa lumière continue de percer les ténèbres, guidant ceux qui refusent de se laisser emporter par le courant. Mais cette lumière est fragile, menacée par les tempêtes qui grondent à l’horizon. Elle vacille, parfois, sous les assauts répétés des vents contraires, et l’on se demande si elle pourra tenir encore longtemps. Pourtant, tant qu’elle brille, elle offre une lueur d’espoir, un repère dans la nuit, une promesse que quelque chose résiste encore, quelque part, à l’emprise totale du néolibéralisme. Le musée d’Anvers est ce phare. Il n’est pas une forteresse imprenable, mais un symbole de résistance, un rappel que même dans les temps les plus sombres, il est encore possible de tracer une ligne, de dire non, et de garder allumée la flamme de l’art comme expérience désintéressée, comme espace de liberté, comme dernier refuge de l’humanité contre les logiques de la marchandisation totale.



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