Le marché de l’art vietnamien explose aux enchères publiques – lecourrier.vn







Le Penseur Laurent Vo Anh – L’Art Vietnamien et le Spectacle des Enchères


ACTUALITÉ SOURCE : Le marché de l’art vietnamien explose aux enchères publiques – lecourrier.vn

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! L’art vietnamien s’envole, nous dit-on, aux enchères publiques. Explosion ! Le mot est lâché, comme une grenade dans le salon feutré des collectionneurs. Explosion de quoi, au juste ? De couleurs, de valeurs, de rêves capitalisés ? Ou explosion, plutôt, de cette vieille farce occidentale qui consiste à transformer l’âme d’un peuple en billet vert, en yen, en euro – peu importe la monnaie, pourvu qu’on ait l’ivresse des chiffres qui s’affolent. Le Vietnam, ce vieux dragon aux écailles encore fumantes des guerres impérialistes, se voit soudain paré des atours clinquants du marché. Mais attention, mes chers amis : derrière chaque tableau adjugé à prix d’or, il y a l’ombre longue et vorace du néolibéralisme, ce vampire qui suce le sang des cultures pour en faire des produits dérivés, des placements juteux, des trophées à exhiber entre deux verres de whisky dans les salons de Hong Kong ou de New York.

Pour comprendre cette « explosion », il faut d’abord saisir l’histoire, non pas comme une suite de dates et de batailles, mais comme un champ de forces où s’affrontent les visions du monde. Je vous propose une plongée, une descente aux enfers lumineuse, à travers sept étapes cruciales où l’art et le pouvoir ont dansé leur valse macabre, avant que le Vietnam ne devienne, aujourd’hui, le nouveau jouet des spéculateurs.

I. Les Origines : L’Art comme Rituel, ou la Naissance du Sacré (Paléolithique – Néolithique)

Tout commence dans l’obscurité des grottes, où l’homme, ce singe nu et tremblant, trace sur les parois les premiers traits de son angoisse. Lascaux, Altamira, mais aussi les peintures rupestres du Vietnam, comme celles de la province de Hoa Binh, où des mains anonymes ont laissé leur empreinte il y a plus de dix mille ans. Ici, pas de marché, pas de cotation, pas de Christie’s ou de Sotheby’s. L’art est un acte magique, une tentative désespérée de dialoguer avec les esprits, de domestiquer l’invisible. Mircea Eliade, ce grand déchiffreur de mythes, nous rappelle que l’art primitif est avant tout un « hiérophanie » – une manifestation du sacré. Le peintre n’est pas un artiste au sens moderne, mais un chaman, un médiateur entre les mondes. Et voilà que, des millénaires plus tard, ces mêmes mains qui tremblaient devant l’inconnu se voient réduites à des « pièces de collection », évaluées en dollars par des experts en costumes trois-pièces. Ironie tragique, ou logique implacable du capital ?

II. L’Empire du Milieu et la Canonisation de l’Art (Dynastie Han – Dynastie Qing, Chine)

La Chine, ce monstre bienveillant et terrible, a compris très tôt que l’art n’était pas seulement une affaire de beauté, mais de pouvoir. Sous les Han, puis sous les Tang, les empereurs collectionnent les calligraphies, les peintures, les jades, non par simple caprice, mais parce qu’ils savent que contrôler l’art, c’est contrôler les âmes. Le grand Wang Wei, poète et peintre, écrit : « La peinture est une poésie muette, la poésie une peinture qui parle. » Mais attention : cette poésie-là est codifiée, hiérarchisée, soumise aux canons impériaux. L’artiste n’est pas un rebelle, mais un fonctionnaire du beau, un rouage de la machine céleste. Et quand le Vietnam, ce petit frère turbulent, emprunte à la Chine ses techniques, ses styles, ses idéaux, il hérite aussi de cette vision : l’art comme ciment de l’ordre social. Mais que reste-t-il de cette noblesse quand, aujourd’hui, un rouleau de soie peint par un maître anonyme se négocie comme un lingot d’or ? La réponse est simple : il ne reste plus que l’or.

III. La Renaissance Européenne : L’Art comme Marchandise (XVe – XVIe siècle)

Puis vint l’Europe, cette vieille putain fatiguée qui, après des siècles de ténèbres, redécouvre la lumière – ou du moins, le profit. Les Médicis, ces banquiers florentins, comprennent avant tout le monde que l’art peut être un placement. Botticelli peint « La Naissance de Vénus » non par pure inspiration, mais parce que Lorenzo le Magnifique lui a glissé quelques florins dans la poche. L’artiste devient un entrepreneur, le mécène un investisseur. Et peu à peu, l’œuvre d’art se détache de sa fonction sacrée, politique ou sociale, pour devenir un objet de spéculation. Walter Benjamin, dans « L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique », pressent le désastre : quand l’art perd son « aura », quand il devient reproductible, interchangeable, il n’est plus qu’une marchandise parmi d’autres. Et c’est précisément ce qui arrive aujourd’hui au Vietnam : ses toiles, ses laques, ses sculptures, hier encore chargées de spiritualité, deviennent des actifs financiers, des valeurs refuges pour milliardaires en mal de diversification.

IV. La Colonisation : L’Art comme Butin (XIXe siècle)

Ah, la colonisation ! Ce grand viol des cultures, où l’Occident, sous prétexte de « civiliser », pille, détruit, et surtout, collectionne. Les musées européens se remplissent des trésors de l’Afrique, de l’Asie, des Amériques. Les administrateurs coloniaux, ces petits fonctionnaires de l’Empire, envoient par caisses entières statues, masques et parchemins vers Paris, Londres ou Berlin. Au Vietnam, les Français ne font pas exception : ils emportent tout ce qui brille, tout ce qui a de la valeur – et surtout, tout ce qui peut être monétisé. L’art vietnamien, hier encore vivant, devient un objet exotique, un souvenir de voyage pour touristes en mal de dépaysement. Et aujourd’hui ? Les enchères publiques reprennent le flambeau, mais cette fois, ce ne sont plus les colonisateurs qui emportent les œuvres – ce sont les marchés. La logique reste la même : extraire, exploiter, capitaliser.

V. Le Modernisme et la Révolte des Formes (XXe siècle)

Le XXe siècle est celui de la révolte. Picasso, Kandinsky, les surréalistes – tous crient leur refus de l’ordre établi. Mais attention : cette révolte est vite récupérée. Les avant-gardes, hier encore sulfureuses, deviennent des placements sûrs. Les galeries new-yorkaises transforment l’art en produit financier, les critiques en VRP, les artistes en marques. Au Vietnam, la guerre d’indépendance, puis la guerre américaine, donnent naissance à une génération d’artistes engagés – Bui Xuan Phai, Nguyen Sang, Duong Bich Lien. Leurs toiles, chargées de douleur et de résistance, sont d’abord des cris, des armes. Mais dès que la paix revient, le marché s’empare d’eux. Les collectionneurs occidentaux, ces charognards, achètent leurs œuvres non par admiration, mais par calcul. Et aujourd’hui, les héritiers de ces maîtres se voient contraints de produire pour le marché, de peindre pour les enchères, de vendre leur âme au plus offrant. Triste ironie : l’art qui devait libérer se retrouve enchaîné aux lois du profit.

VI. La Mondialisation : L’Art comme Soft Power (Années 1990 – 2000)

Puis vint la mondialisation, ce rouleau compresseur qui écrase les cultures sous prétexte de les connecter. Les États-Unis, ces nouveaux Romains, comprennent que l’art peut être une arme. Hollywood, le jazz, le pop art – tout est bon pour imposer leur hégémonie. La Chine, elle, contre-attaque avec ses musées, ses biennales, ses artistes stars comme Ai Weiwei. Et le Vietnam, dans tout ça ? Il tente de se faire une place, de vendre son « exotisme » à l’Occident. Les galeries de Hanoi et Ho Chi Minh Ville deviennent des vitrines, les artistes des produits d’exportation. Le marché de l’art vietnamien explose, nous dit-on. Mais à quel prix ? Au prix de la standardisation, de la folklorisation, de la transformation de l’art en produit culturel, en attraction touristique. Les enchères publiques ne sont que le dernier avatar de cette logique : l’art n’est plus qu’un actif parmi d’autres, un moyen de blanchir de l’argent, de spéculer, de jouer avec les rêves des autres.

VII. L’Ère Numérique : L’Art comme Data (Années 2010 – Aujourd’hui)

Nous y voilà. L’art, aujourd’hui, n’est plus seulement une marchandise – c’est une data. Les NFT, ces certificats de propriété virtuels, transforment les œuvres en algorithmes, en lignes de code. Les enchères se déroulent en ligne, les collectionneurs sont des bots, les artistes des influenceurs. Le Vietnam, comme le reste du monde, se retrouve pris dans cette toile. Ses jeunes artistes, formés à l’école du numérique, produisent pour Instagram, pour les plateformes, pour les marchés. L’explosion du marché de l’art vietnamien n’est qu’un symptôme de cette maladie : l’art n’est plus qu’un produit de consommation, un like parmi d’autres. Et les enchères publiques, ces grands-messes du capitalisme culturel, ne sont que le dernier rituel d’une société qui a perdu le sens du sacré.

Analyse Sémantique : Le Langage de la Spéculation

Parlons maintenant des mots, ces petits soldats du pouvoir. Quand on dit que le marché de l’art vietnamien « explose », on utilise un terme guerrier, violent, presque orgiaque. Exploser, c’est éclater, se disperser, perdre sa forme. Mais c’est aussi, et surtout, un mot qui appartient au lexique de la finance : une bulle qui éclate, un cours qui s’envole. Le langage économique a colonisé celui de l’art, et c’est là que réside le drame. Les mots « cote », « investissement », « plus-value » ont remplacé « beauté », « émotion », « sens ». Les critiques d’art ne parlent plus d’œuvres, mais de « valeurs », de « tendances », de « potentiel de croissance ». Et les artistes, ces pauvres hères, se retrouvent contraints de parler le langage de leurs bourreaux : ils doivent « se positionner », « créer de la valeur », « s’adresser à un marché ». Le résultat ? Un art aseptisé, désincarné, vidé de sa substance.

Prenez le mot « enchère ». À l’origine, il désigne un rituel, une compétition presque sacrée, où l’objet convoité est chargé de désir, de passion. Aujourd’hui, une enchère est une transaction comme une autre, un clic sur un écran, un chiffre qui s’affiche en temps réel. Le désir a été remplacé par le calcul, la passion par la spéculation. Et le Vietnam, dans cette course folle, se retrouve pris au piège : son art, hier encore porteur d’une identité, d’une histoire, d’une résistance, devient un produit comme un autre, un actif financier, une ligne dans un portefeuille.

Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste

Face à cette machine infernale, que faire ? Faut-il se résigner, accepter que l’art ne soit plus qu’un produit, une marchandise, un placement ? Non. La résistance est possible, et elle passe d’abord par un refus : le refus de jouer le jeu. Les artistes vietnamiens, ces héritiers d’une tradition millénaire, doivent se souvenir de leurs racines. Ils doivent peindre, sculpter, créer non pour les marchés, mais pour le peuple, pour l’histoire, pour la mémoire. Ils doivent refuser les canons imposés par l’Occident, rejeter la logique du profit, et retrouver le sens du sacré, du politique, du subversif.

Mais cette résistance ne peut être individuelle. Elle doit être collective. Les gouvernements, les institutions, les citoyens doivent se mobiliser pour protéger l’art de la voracité des marchés. Il faut créer des musées publics, des écoles d’art gratuites, des espaces de création libres. Il faut soutenir les artistes indépendants, ceux qui refusent de se vendre, ceux qui osent dire non. Et surtout, il faut éduquer le public, lui apprendre à voir l’art non comme un placement, mais comme une expérience, une émotion, une rencontre.

La Chine, malgré ses défauts, a compris cela. Elle investit massivement dans ses musées, ses écoles d’art, ses biennales. Elle utilise l’art comme un outil de soft power, mais aussi comme un moyen de préserver son identité. Le Vietnam, ce petit pays au grand cœur, doit faire de même. Il doit refuser de se laisser dicter sa culture par les marchés, et retrouver le chemin d’une création libre, engagée, humaniste.

Car l’art, au fond, n’appartient à personne. Il est le bien commun de l’humanité, le dernier rempart contre la barbarie du profit. Et si le marché de l’art vietnamien « explose » aujourd’hui, c’est peut-être le signe qu’il est temps de tout faire sauter – non pour détruire, mais pour reconstruire, sur des bases nouvelles, plus justes, plus humaines.

L’Adieu aux Enchères

Oh ! les toiles qui saignent sous les marteaux des courtiers,
Les laques dorées, les soies qui pleurent leurs couleurs,
Tout ce beau désespoir vendu aux enchères, aux enchères !
Comme on vendrait des âmes, des rêves, des bonheurs.

Hanoi, Saigon, ces villes aux noms qui chantent,
Où l’art n’était qu’un souffle, un geste, un regard,
Les voilà maintenant transformées en comptoirs,
En temples du dollar, en bordels de l’art.

Les collectionneurs, ces vautours en costumes trois-pièces,
Tournent autour des toiles comme autour d’un cadavre,
Leurs doigts crochus griffent les cadres, comptent les pièces,
Et l’art n’est plus qu’un chiffre, un zéro, un leurre.

Mais écoutez ! Dans l’ombre, quelque chose résiste,
Un pinceau qui tremble, une voix qui murmure,
Un artiste qui peint non pour les marchés, mais pour la vie,
Pour ces enfants qui rêvent, pour ces vieux qui se souviennent.

Oh ! Vietnam, mon amour, ma douleur, ma fierté,
Ne vends pas ton âme aux enchères, aux enchères !
Garde tes couleurs, tes larmes, tes rires, tes colères,
Et que ton art reste libre, sauvage, indompté.



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