Le manga célébré comme « un art » par le musée de l’Asie à Paris – L’Union







Le Manga comme Art : Une Illusion Nécrophile – Analyse de Laurent Vo Anh

ACTUALITÉ SOURCE : Le manga célébré comme « un art » par le musée de l’Asie à Paris – L’Union

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, le musée de l’Asie à Paris, ce temple de la récupération culturelle, ce mausolée climatisé où l’on expose les cadavres encore tièdes de civilisations assassinées par le commerce, ose aujourd’hui sacraliser le manga comme « art ». Quelle farce ! Quelle mascarade grotesque pour bourgeois en mal de sensations exotiques, ces mêmes bourgeois qui, il y a un siècle, auraient ri au nez d’un Japonais osant comparer un rouleau de Hokusai à une toile de Delacroix. Mais aujourd’hui, tout est art, tout est culture, tout est marchandise – surtout ce qui se vend en millions d’exemplaires, surtout ce qui anesthésie les masses avec des rêves en papier glacé et des héros en deux dimensions. Le manga, ce sous-produit de l’industrie du divertissement, ce chewing-gum pour l’esprit, élevé au rang d’art ? Allons donc ! C’est comme encenser McDonald’s pour sa « contribution à la gastronomie mondiale » ou célébrer TikTok comme « l’avenir de la poésie ». Une escroquerie de plus dans ce grand cirque néolibéral où l’on transforme la merde en or, où l’on donne des diplômes de génie à des algorithmes et des prix littéraires à des influenceurs.

Mais pourquoi le manga, précisément ? Pourquoi pas les jeux vidéo, les memes, ou les tutoriels de maquillage ? Parce que le manga, voyez-vous, est japonais. Et le Japon, c’est l’Orient fantasmé, le pays où la tradition côtoie la technologie, où les geishas dansent avec des robots, où le zen et le capitalisme se serrent la main dans une étreinte nécrophile. Le Japon, c’est le miroir déformant dans lequel l’Occident se regarde avec nostalgie, se disant : « Eux au moins, ils ont su garder leur âme tout en devenant riches et modernes. » Sauf que cette âme, cette prétendue pureté culturelle, n’est qu’un leurre, une invention de touristes en quête d’authenticité dans un monde où tout est faux. Le manga, lui, est le symptôme parfait de cette schizophrénie : à la fois produit de masse et objet de culte, à la fois enfant de la mondialisation et relique d’un Japon mythifié. Les musées, ces gardiens autoproclamés du bon goût, ne font que valider cette imposture en accrochant des planches de *One Piece* à côté d’estampes d’Utamaro. Comme si le génie se mesurait au nombre de tomes vendus, comme si la profondeur se calculait en royalties.

Et puis, parlons-en, de cette prétendue « reconnaissance artistique ». Depuis quand l’art se décrète-t-il par décret muséal ? Depuis quand suffit-il d’exposer une chose dans un lieu sacré pour qu’elle devienne sacrée ? L’art, le vrai, celui qui griffe l’âme et défie la mort, n’a jamais eu besoin de certificats de légitimité. Il naît dans l’ombre, il pourrit dans l’indifférence, il ressuscite parfois, mais toujours contre les institutions, toujours en marge des salons et des vernissages. Le manga, lui, est né dans les usines à rêves de Shūeisha et Kōdansha, il a été conçu pour être consommé, digéré, oublié. C’est un produit, pas une œuvre. Une distraction, pas une révélation. Le comparer à *Guernica* ou à *La Divine Comédie*, c’est comme comparer un jouet en plastique à la Pietà de Michel-Ange. Oui, les deux peuvent provoquer des émotions, mais l’une est une réaction chimique, l’autre une secousse métaphysique. Le musée de l’Asie, en célébrant le manga, ne fait que participer à l’aplatissement généralisé de la culture, à cette grande entreprise de nivellement par le bas où tout se vaut, où un épisode de *Naruto* a la même valeur qu’un haïku de Bashō. C’est le triomphe du relativisme culturel, cette idéologie molle qui permet aux puissants de dire : « Tout est art, donc rien n’est sacré. » Et quand rien n’est sacré, tout peut être acheté, vendu, jeté.

Mais il y a pire. Ce qui se joue ici, c’est une bataille bien plus sournoise : celle de la domination symbolique. En intégrant le manga dans le panthéon des arts « légitimes », l’Occident s’offre une nouvelle fois le luxe de jouer les bienfaiteurs culturels. « Regardez comme nous sommes ouverts, comme nous savons reconnaître la valeur de l’autre ! » disent-ils en exhibant leurs vitrines. Sauf que cette reconnaissance est une illusion, un leurre. Le manga n’est pas « accepté » comme art – il est *digéré*, assimilé, vidé de sa substance pour être recraché sous une forme inoffensive, esthétisée, compatible avec les attentes du marché. C’est la même opération que celle qui a transformé le jazz en musique d’ascenseur, le rock en fond sonore pour pubs de voitures, et le hip-hop en outil de marketing pour marques de luxe. Le musée ne célèbre pas le manga : il le neutralise. Il le transforme en objet de curiosité, en pièce de musée, c’est-à-dire en chose morte. Car l’art, le vrai, est vivant. Il saigne, il crie, il dérange. Le manga, lui, est déjà embaumé dans ses cases et ses bulles. Il ne dérange personne. Il fait vendre des goodies.

Et puis, il y a cette question lancinante : pourquoi maintenant ? Pourquoi cette soudaine légitimation du manga en Occident, alors que le Japon lui-même le traite depuis des décennies comme un simple produit de consommation ? La réponse est à chercher du côté de la grande machine néolibérale, cette hydre aux mille têtes qui a besoin de toujours plus de contenus, toujours plus de marchés, toujours plus de distractions pour maintenir les masses dans un état de docilité hébétée. Le manga, avec son rythme effréné, ses histoires sans fin, ses personnages interchangeables, est le parfait outil de cette entreprise d’abrutissement généralisé. Il ne demande aucune réflexion, aucune lenteur, aucune patience. Il se consomme comme un fast-food, et il laisse le même goût de vide dans la bouche. En le sacralisant, les institutions ne font que valider cette logique : « Consommez, divertissez-vous, ne pensez pas. Nous nous occupons de tout. » C’est la même logique qui pousse les gouvernements à subventionner les blockbusters hollywoodiens plutôt que le théâtre d’avant-garde, ou à transformer les bibliothèques en espaces de coworking. L’art, quand il devient un produit, n’est plus qu’un outil de contrôle. Et le manga, avec son public captif de millions de jeunes cerveaux en formation, est l’arme parfaite pour façonner les esprits de demain.

Mais le plus tragique, dans cette affaire, c’est que le manga aurait pu être autre chose. Il aurait pu être un véritable langage, une forme d’expression radicale, un miroir tendu à une société en crise. Il l’a été, parfois, dans les mains de quelques fous géniaux comme Osamu Tezuka, Katsuhiro Ōtomo ou Hayao Miyazaki. Mais ces exceptions ne font que confirmer la règle : le manga, dans sa grande majorité, est un art de la répétition, de la facilité, du cliché. Il recycle les mêmes archétypes, les mêmes schémas narratifs, les mêmes fantasmes de toute-puissance. Il est le symptôme d’une culture qui a renoncé à se renouveler, qui se contente de recycler ses propres déchets. Et c’est cela, peut-être, qui le rend si fascinant pour l’Occident : il est le miroir de notre propre décadence. Nous aussi, nous recyclons. Nous aussi, nous préférons le confort des vieilles histoires aux risques de la création. Nous aussi, nous avons transformé l’art en industrie, la pensée en slogan, la révolte en posture.

Alors oui, le musée de l’Asie a raison sur un point : le manga *est* un art. Mais pas celui qu’ils croient. C’est l’art de la soumission, l’art de la distraction, l’art de la résignation. C’est l’art des temps modernes, où tout est permis à condition que rien ne change. Où l’on peut dessiner des mondes fantastiques à condition de ne jamais remettre en cause celui dans lequel on vit. Où l’on peut rêver de héros invincibles à condition de rester un consommateur docile. Le manga, célébré comme art, n’est qu’un nouveau piège tendu à ceux qui croient encore que la culture peut être une arme. Mais la culture, quand elle devient un produit, n’est plus qu’un leurre. Et les musées, quand ils se font les complices de cette mascarade, ne sont plus que des cimetières pour rêves morts.

Analogie finale : Le manga, dans les vitrines du musée, est comme une carpe dans un aquarium de cristal. Elle nage en rond, indéfiniment, sous les regards émerveillés des visiteurs qui s’extasient de ses couleurs, de sa grâce, de sa beauté. Ils ne voient pas que l’eau est stagnante, que l’espace est trop étroit, que la vie, ici, n’est qu’une illusion. La carpe, elle, sait. Elle se souvient de la rivière, des courants, des profondeurs où l’on peut disparaître. Mais elle nage. Elle tourne. Elle joue son rôle. Et les visiteurs, repus de cette beauté domestiquée, repartent en se disant qu’ils ont vu l’art. Ils ne savent pas qu’ils n’ont vu qu’un reflet. Un reflet d’eux-mêmes, prisonniers de leurs propres cages dorées.



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