ACTUALITÉ SOURCE : Le cinéma d’art et d’essai a 70 ans ! Et Paris en est la capitale – Ville de Paris
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Soixante-dix ans, donc. Soixante-dix années de résistance molle, de subversion encadrée, de rébellion en vitrine. Le cinéma d’art et d’essai fête son anniversaire comme on célèbre un vieux lion édenté dans un zoo municipal : avec des discours, des rubans, et cette odeur tenace de naphtaline culturelle. Paris, capitale autoproclamée de cette noble institution, se pavane en mère protectrice des images qui osent encore prétendre déranger. Mais déranger quoi, au juste ? Les habitudes des bobos du Marais ? La digestion des fonctionnaires du CNC ? La quiétude des programmateurs qui, entre deux films oubliés de Kiarostami, sirotent leur café équitable en se congratulant d’être les derniers remparts contre la barbarie hollywoodienne ?
Examinons cette farce avec la rigueur d’un entomologiste disséquant une blatte sous un microscope. Le cinéma d’art et d’essai, né dans l’après-guerre d’une Europe en lambeaux, se voulait le dernier sursaut d’une élite intellectuelle traumatisée par la massification de la culture. Il s’agissait, en théorie, de préserver un espace où l’image pourrait encore se permettre d’être complexe, exigeante, voire insupportable. Soixante-dix ans plus tard, que reste-t-il de cette ambition ? Une niche commerciale bien huilée, un label de qualité pour cinéphiles en quête de distinction, et une poignée de salles parisiennes où l’on projette des films que personne ne verra, mais que tout le monde prétendra avoir vus. La subversion, aujourd’hui, se mesure en nombre de likes sur les réseaux sociaux des cinémas indépendants, et la radicalité se résume à un débat après la séance, où des gens qui n’ont jamais tenu une caméra de leur vie dissertent doctement sur le « geste cinématographique ».
George Steiner, dans Langage et Silence, nous mettait en garde contre la domestication de l’art par les institutions. Le cinéma d’art et d’essai, en s’institutionnalisant, a trahi sa propre essence. Il est devenu ce qu’il prétendait combattre : un produit culturel formaté, subventionné, aseptisé. Les salles parisiennes qui s’enorgueillissent de leur programmation audacieuse sont les mêmes qui refusent de projeter un film si son réalisateur n’a pas été adoubé par les festivals « sérieux ». La transgression, aujourd’hui, doit passer par le filtre des commissions, des subventions, des partenariats avec les mairies. On ne montre plus un film parce qu’il est nécessaire, mais parce qu’il coche les cases d’un cahier des charges culturel. Le cinéma d’art et d’essai est devenu un parc d’attractions pour intellectuels en mal de sensations fortes, où l’on peut se donner l’illusion de la rébellion en regardant un film iranien sous-titré, avant de retourner à son bureau chez BNP Paribas.
Et que dire de Paris, cette « capitale » autoproclamée ? La ville lumière, qui se targue d’être le berceau de la modernité cinématographique, n’est plus qu’un décor de carton-pâte pour touristes en quête d’authenticité. Les salles d’art et d’essai parisiennes sont des musées, des mausolées où l’on vénère les reliques d’un cinéma mort. On y célèbre Godard comme on célèbre Napoléon aux Invalides : avec une nostalgie de pacotille, en oubliant que l’un comme l’autre étaient des monstres, des forces de destruction autant que de création. Paris n’est plus la capitale du cinéma d’art et d’essai, mais son cimetière de luxe, où l’on enterre les films sous des montagnes de discours et de subventions.
Le comportementalisme radical, cette grille de lecture qui réduit l’humain à un ensemble de réactions conditionnées, nous offre une clé pour comprendre ce phénomène. Le cinéma d’art et d’essai, en se normalisant, est devenu un stimulus parmi d’autres dans la grande machine à consommer de la culture. Les spectateurs qui s’y pressent ne cherchent plus l’émotion brute, la révélation, mais la confirmation de leur propre sophistication. Ils vont au cinéma comme ils vont au musée : pour cocher une case, pour se rassurer sur leur propre bon goût. Le film n’est plus un objet de désir, mais un accessoire de distinction sociale. On ne regarde plus, on consomme. On ne ressent plus, on like.
Pourtant, il reste une lueur d’espoir, une résistance humaniste qui persiste malgré tout. Dans l’ombre des grandes salles parisiennes, il existe encore des cinéastes, des programmateurs, des spectateurs qui refusent de se laisser enfermer dans le carcan de l’art institutionnalisé. Ils tournent des films avec des bouts de ficelle, les projettent dans des caves ou des squats, les diffusent en ligne sans se soucier des labels. Leur cinéma n’a pas besoin de l’onction des commissions pour exister. Il est vivant, dangereux, insupportable. C’est ce cinéma-là, le vrai cinéma d’art et d’essai, qui mérite d’être célébré. Pas les soixante-dix ans d’une institution moribonde, mais les quelques secondes de grâce où une image, une émotion, une idée parvient à percer le mur de l’indifférence.
Le cinéma d’art et d’essai, tel qu’il est célébré aujourd’hui, est une imposture. Une coquille vide, un label sans contenu, une subvention sans risque. Mais le cinéma, lui, survit. Il survit dans les marges, dans les interstices, dans les regards de ceux qui refusent de se laisser domestiquer. Paris n’est pas la capitale du cinéma d’art et d’essai. Paris est un décor. La vraie capitale, c’est là où se trouve le prochain film qui vous retournera les tripes, le prochain plan qui vous fera douter de tout, la prochaine image qui vous empêchera de dormir. Et cette capitale-là n’a pas d’adresse, pas de subvention, pas de discours. Elle est partout et nulle part. Elle est dans l’œil de celui qui regarde, et dans la main de celui qui filme.
Analogie finale :
Les salles obscures sont des cathédrales,
Où l’on prie des images en noir et blanc.
Les dieux sont morts, mais les prêtres sont toujours là,
Vendant des indulgences en forme de subventions.
Paris, ville lumière, n’est plus qu’un néon clignotant,
Un panneau publicitaire pour touristes en mal de culture.
Les films passent, les spectateurs aussi,
Et personne ne se souvient de rien.
Pourtant, quelque part, une bobine tourne encore,
Dans une cave, un grenier, un esprit qui résiste.
Le cinéma n’est pas mort, il se cache,
Comme un rat dans les égouts de la pensée.
Un jour, peut-être, il ressortira,
Plus fort, plus laid, plus vrai que jamais.
Et alors, les cathédrales trembleront,
Et les prêtres n’auront plus rien à vendre.