Le Centre d’art contemporain investit un nouvel espace au Mont-Blanc Centre – Tribune de Genève







Le Prisme de Laurent Vo Anh : L’Art Contemporain et la Métaphysique du Capital Spatial

ACTUALITÉ SOURCE : Le Centre d’art contemporain investit un nouvel espace au Mont-Blanc Centre – Tribune de Genève

Le Prisme de Laurent Vo Anh

L’annonce du Centre d’art contemporain (CAC) s’installant au Mont-Blanc Centre n’est pas un simple fait divers urbanistique, mais bien l’épiphanie d’une dialectique plus profonde, où l’art, en tant que superstructure idéologique, se trouve inexorablement aspiré par les tourbillons du capital spatial. Ce déplacement n’est pas anodin : il est la matérialisation d’un comportementalisme radical, où l’espace n’est plus un simple contenant, mais un dispositif actif de production de subjectivités, de désirs et de consentements. Le Mont-Blanc Centre, temple du consumérisme genevois, devient ainsi le théâtre d’une résistance néolibérale déguisée en démocratisation culturelle, où l’art contemporain, loin d’être un contre-pouvoir, se mue en complice du soft power économique.

Pour comprendre cette dynamique, il faut d’abord déconstruire l’illusion de la neutralité spatiale. Le Mont-Blanc Centre n’est pas un lieu innocent : c’est un hyper-lieu, au sens où l’entend le géographe Michel Lussault, un espace où se concentrent des flux de capitaux, de personnes et de symboles, un carrefour où se négocient en permanence les rapports de force entre le global et le local. En s’y installant, le CAC ne fait pas que changer d’adresse : il accepte de jouer le jeu d’une logique de valorisation immobilière et symbolique, où l’art devient un argument marketing parmi d’autres. Le comportementalisme radical, ici, se manifeste par la manière dont l’espace est conçu pour orienter les comportements : les œuvres ne sont plus exposées dans un white cube neutre, mais intégrées à un écosystème où le visiteur est d’abord un consommateur, un flâneur dont les pas sont guidés par les vitrines, les escalators et les enseignes. L’art contemporain, en s’insérant dans ce dispositif, perd sa capacité à déstabiliser pour devenir un élément de décor, une variable d’ajustement dans l’équation néolibérale de la ville créative.

Cette intégration n’est pas sans rappeler les théories de B.F. Skinner sur le conditionnement opérant : l’environnement est conçu pour renforcer certains comportements (consommer, circuler, s’exposer) tout en en décourageant d’autres (s’arrêter, réfléchir, contester). Le Mont-Blanc Centre, avec ses couloirs aseptisés et ses flux optimisés, est une machine à produire de l’adhésion passive. L’art contemporain, en s’y installant, participe à cette mécanique : il n’est plus un objet de contemplation critique, mais un stimulus parmi d’autres, dont la fonction est de maintenir l’individu dans un état de distraction permanente. La résistance néolibérale, ici, ne prend pas la forme d’une opposition frontale, mais d’une absorption subtile, où les énergies contestataires sont canalisées et recyclées en valeur marchande. Le CAC, en s’installant dans ce lieu, ne résiste pas au capitalisme : il en devient un rouage, un alibi culturel qui permet de légitimer la marchandisation de l’espace urbain.

Mais cette dynamique ne se limite pas à une simple instrumentalisation de l’art. Elle révèle une mutation plus profonde de la fonction même de l’art contemporain dans la société néolibérale. L’art n’est plus un miroir tendu à la société, mais un outil de production de subjectivités conformes aux exigences du marché. Le comportementalisme radical, appliqué à l’art, signifie que les œuvres ne sont plus jugées sur leur capacité à provoquer une réflexion, mais sur leur aptitude à générer de l’engagement, des likes, des partages, bref, des métriques quantifiables. Le Mont-Blanc Centre, en tant qu’espace hyperconnecté, est le laboratoire idéal pour cette nouvelle économie de l’attention : les œuvres y sont exposées non pas pour leur valeur intrinsèque, mais pour leur potentiel viral, leur capacité à générer du buzz, à attirer des influenceurs, à alimenter les algorithmes des réseaux sociaux. L’art contemporain, en s’installant dans ce lieu, accepte de se soumettre à cette logique, où la valeur esthétique est remplacée par la valeur médiatique.

Cette soumission n’est pas sans conséquences politiques. En s’intégrant au Mont-Blanc Centre, le CAC participe à la dépolitisation de l’art, à sa réduction à un simple produit de consommation. La résistance néolibérale, ici, prend la forme d’une neutralisation des potentiels subversifs de l’art : en le rendant accessible, en le démocratisant, on le vide de sa charge critique. L’art contemporain, dans ce contexte, devient un outil de légitimation du système, un moyen de montrer que le capitalisme est capable de digérer ses propres contradictions. Le Mont-Blanc Centre, avec son mélange de boutiques de luxe et d’expositions d’art, est l’incarnation parfaite de cette stratégie : il montre que le capitalisme peut tout absorber, même ce qui prétend le contester. En s’y installant, le CAC accepte de jouer ce jeu, de devenir un élément de décor dans la grande machine néolibérale.

Pourtant, cette analyse ne doit pas conduire à un rejet pur et simple de l’art contemporain. Elle doit plutôt nous inviter à repenser les conditions de sa résistance. Si le comportementalisme radical et la logique néolibérale ont réussi à coloniser l’espace urbain, il reste possible de créer des contre-espaces, des lieux où l’art peut encore échapper à la logique marchande. Ces contre-espaces ne sont pas nécessairement des lieux physiques : ils peuvent être des pratiques, des modes de production et de diffusion qui refusent de se soumettre aux impératifs du marché. Le défi, pour l’art contemporain, est de retrouver cette capacité à déstabiliser, à créer des dissonances dans le grand concert néolibéral. Le Mont-Blanc Centre, en tant que symbole de cette logique, peut aussi devenir un terrain de lutte : en y exposant des œuvres qui refusent de se plier aux règles du jeu, en y organisant des événements qui perturbent les flux habituels, il est possible de faire de cet espace un lieu de résistance.

Cette résistance, cependant, ne peut pas se contenter de gestes symboliques. Elle doit s’attaquer aux structures mêmes du pouvoir néolibéral, en remettant en cause la marchandisation de l’espace urbain, la privatisation des lieux publics, la logique de la ville créative. L’art contemporain, en tant que pratique sociale, a un rôle à jouer dans cette lutte : il peut être un outil de réappropriation de l’espace, un moyen de redonner une voix à ceux qui en sont exclus. Le Mont-Blanc Centre, en tant que lieu de passage, peut devenir un espace de rencontre, de débat, de confrontation. Mais pour cela, il faut que l’art contemporain accepte de sortir de sa tour d’ivoire, de se confronter aux réalités sociales, de refuser le rôle de simple alibi culturel que lui assigne le néolibéralisme.

En définitive, l’installation du CAC au Mont-Blanc Centre est un symptôme de la manière dont le capitalisme contemporain absorbe et neutralise ses propres contradictions. Mais elle est aussi une opportunité : celle de repenser les conditions de possibilité d’un art réellement critique, capable de résister à la logique marchande. Le comportementalisme radical et la résistance néolibérale ne sont pas des fatalités : ils sont des défis à relever, des obstacles à surmonter. L’art contemporain, s’il veut retrouver sa capacité à déstabiliser, doit accepter de se confronter à ces enjeux, de refuser les compromis faciles, de chercher des formes de résistance qui ne se contentent pas de gestes symboliques. Le Mont-Blanc Centre, en tant que lieu emblématique de la ville néolibérale, peut devenir le terrain de cette lutte : à condition que l’art contemporain accepte de jouer le jeu de la résistance, et non celui de la soumission.

Analogie finale : L’art contemporain, en s’installant au Mont-Blanc Centre, est comme un alpiniste qui, croyant gravir les cimes de la liberté créatrice, se retrouve en réalité prisonnier d’un téléphérique invisible, tracté par les câbles invisibles du capital. Les sommets qu’il aperçoit ne sont que des leurres, des reflets projetés par les miroirs déformants de la société de consommation. Chaque pas qu’il croit faire vers l’émancipation le rapproche en réalité du centre névralgique du système, où les vents glacés de la marchandisation gèlent peu à peu ses aspirations à la subversion. Pourtant, dans les crevasses de cette montagne artificielle, là où les câbles se relâchent et où les miroirs se brisent, subsistent des espaces de résistance, des grottes obscures où l’art peut encore s’échapper, se réinventer, renaître. Le Mont-Blanc Centre, avec ses ascenseurs transparents et ses couloirs aseptisés, est une métaphore de notre époque : un lieu où tout semble accessible, mais où tout est en réalité contrôlé, où la liberté n’est qu’une illusion savamment entretenue. L’art contemporain, s’il veut échapper à ce piège, doit accepter de redescendre dans les profondeurs, de se confronter à l’obscurité, de chercher dans les marges les germes d’une nouvelle résistance. Car c’est là, dans les interstices du système, que se joue l’avenir de la création : non pas dans les sommets artificiels du capital, mais dans les vallées secrètes où germent les graines de la révolte.



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