ACTUALITÉ SOURCE : Le Bon Marché transformé par Song Dong en œuvre d’art totale en hommage à Duchamp – Beaux Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Le Bon Marché, ce temple de la consommation béate, ce palais des illusions matérielles où l’on vient s’abrutir de pacotilles en croyant s’élever, transformé en « œuvre d’art totale » par Song Dong ! Quelle ironie sublime, quel pied de nez magistral à notre époque de décomposition avancée ! Duchamp doit rire dans sa tombe – ou plutôt, il doit se retourner avec cette jubilation cynique qui le caractérisait, lui qui avait osé exposer un urinoir en 1917 en le baptisant « Fontaine ». Song Dong, en métamorphosant ce grand magasin en installation artistique, ne fait pas autre chose : il nous tend un miroir, mais pas n’importe lequel – un miroir brisé, déformant, qui reflète notre humanité dans toute sa grotesque splendeur.
Mais avant de plonger dans cette analyse, il faut comprendre ce que signifie réellement cette transformation. Ce n’est pas une simple décoration, une fantaisie esthétique pour égayer les rayons. Non, c’est une opération chirurgicale sur le corps même de notre société, une autopsie en direct de nos désirs, de nos vanités, de notre aliénation. Le Bon Marché, ce lieu où l’on vient acheter du rêve en boîte, devient soudain le théâtre d’une réflexion radicale sur la nature de l’art, du commerce, et de l’existence elle-même. Et c’est là que réside la puissance de cette démarche : elle force le spectateur-consommateur à se regarder en face, à se demander ce qu’il fait là, parmi ces montagnes de marchandises, ces tentations soigneusement disposées pour éveiller en lui le désir de posséder, de consommer, de jeter, de recommencer.
Pour saisir toute la portée de cette œuvre, il faut remonter aux origines, là où tout a commencé, là où l’homme a basculé dans cette folie qui le caractérise aujourd’hui. Car l’histoire de l’humanité est une longue descente aux enfers, une suite de choix absurdes, de renoncements, de compromissions, qui nous ont menés droit à ce Bon Marché transformé en œuvre d’art. Sept étapes cruciales jalonnent cette déchéance, sept moments où l’homme a cru s’élever alors qu’il ne faisait que creuser sa propre tombe.
I. La Chute Originelle : L’Invention du Désir Superflu
Tout commence avec le premier homme qui, au lieu de se contenter de cueillir des baies et de chasser pour survivre, a désiré autre chose. Peut-être était-ce une peau de bête plus douce, une pierre plus brillante, un objet inutile mais beau. Peu importe. Ce jour-là, l’humanité est née dans le péché originel du désir superflu. Platon, dans La République, avait déjà pressenti ce danger : « Le prix que les hommes paient pour leur passion des possessions, c’est la perte de leur âme. » Et Aristote, dans La Politique, de renchérir : « L’homme est un animal politique, mais il est aussi, et surtout, un animal avide. » Cette avidité, cette soif de posséder toujours plus, c’est le moteur qui a fait tourner la roue de l’histoire, et qui nous a menés droit au Bon Marché.
Anecdote : On raconte que le roi Midas, après avoir obtenu de Dionysos le pouvoir de transformer tout ce qu’il touchait en or, mourut de faim, incapable de se nourrir, car même sa nourriture se changeait en métal précieux. Moralité : le désir de posséder est une malédiction. Et pourtant, nous n’avons rien retenu de cette leçon.
II. L’Émergence du Marché : La Marchandisation du Monde
Avec l’invention de l’agriculture et la sédentarisation, les hommes ont commencé à échanger. D’abord des biens de première nécessité, puis des objets de luxe, puis des services, puis des idées. Le marché était né, et avec lui, la marchandisation du monde. Marx, dans Le Capital, a décrit ce processus avec une précision chirurgicale : « La marchandise est d’abord un objet extérieur, une chose qui par ses propriétés satisfait des besoins humains de n’importe quelle espèce. […] La marchandise est avant tout un objet utile. » Mais très vite, l’objet utile devient objet de désir, et le désir devient besoin. Et c’est ainsi que l’homme se retrouve prisonnier d’un système qui le dépasse, un système où tout s’achète, tout se vend, même l’art, même l’âme.
Anecdote : Au Moyen Âge, les foires étaient des lieux de perdition où l’on venait non seulement acheter et vendre, mais aussi s’enivrer, se prostituer, se battre. Les moralistes de l’époque dénonçaient ces lieux comme des antichambres de l’enfer. Aujourd’hui, les centres commerciaux sont nos nouvelles foires, et nous y venons avec la même ferveur, la même avidité, la même inconscience.
III. La Révolution Industrielle : La Naissance de la Société de Consommation
Avec la révolution industrielle, le marché devient système. Les usines tournent à plein régime, produisant toujours plus, toujours plus vite, toujours moins cher. Et pour écouler cette production, il faut créer du désir, inventer des besoins, manipuler les masses. Edward Bernays, neveu de Freud et père de la propagande moderne, a théorisé cette manipulation dans Propaganda : « La manipulation consciente et intelligente des habitudes et des opinions des masses est un élément important dans une société démocratique. » C’est ainsi que naît la société de consommation, où l’homme n’est plus qu’un rouage dans une machine bien huilée, un consommateur docile, un esclave consentant.
Anecdote : En 1929, Bernays a été engagé par une entreprise de tabac pour inciter les femmes à fumer. Il a organisé une parade où des femmes déguisées en suffragettes brandissaient des cigarettes en criant : « Des torches de la liberté ! » Le lendemain, les ventes de cigarettes aux femmes explosaient. Moralité : le désir peut être fabriqué, le besoin peut être inventé, et l’homme peut être manipulé.
IV. Duchamp et le Ready-Made : La Révolte de l’Art contre le Marché
Et puis vint Duchamp. En 1917, il expose un urinoir sous le titre Fontaine, et signe « R. Mutt ». Avec ce geste, il dynamite les fondements de l’art traditionnel, mais il fait bien plus que cela : il révèle la vérité crue de notre société. Car qu’est-ce qu’un ready-made, sinon la démonstration que tout peut être art, que tout peut être marchandise, que tout peut être jeté ? Duchamp, avec son ironie mordante, nous montre que l’art n’est pas dans l’objet, mais dans le regard que l’on porte sur lui. Et ce regard, dans une société de consommation, est toujours un regard de désir, de possession, de rejet.
Anecdote : Duchamp a acheté son urinoir dans un magasin de sanitaires à New York. Il l’a simplement retourné, signé, et exposé. Les critiques ont hurlé au scandale, les artistes ont crié au génie. Mais personne n’a vraiment compris la portée de son geste : en transformant un objet utilitaire en œuvre d’art, Duchamp a révélé la nature profonde de notre société, où tout est interchangeable, où tout est consommable, où tout est jetable.
V. Warhol et la Société du Spectacle : L’Art comme Produit de Consommation
Après Duchamp, Warhol. Avec ses boîtes de soupe Campbell, ses Marilyn Monroe sérigraphiées, ses dollars en série, Warhol pousse la logique du ready-made jusqu’à son paroxysme. Il ne se contente plus de transformer un objet en art, il transforme l’art en produit de consommation. Dans La Société du Spectacle, Guy Debord avait déjà tout dit : « Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. » Warhol, avec son usine à rêves, ses sérigraphies produites en série, ses portraits de stars, incarne cette société du spectacle où tout est image, tout est surface, tout est consommation.
Anecdote : Warhol a déclaré un jour : « Faire de l’argent est un art, et travailler est un art, et les bons affaires sont le meilleur des arts. » Avec lui, l’art n’est plus une quête spirituelle, une recherche de vérité, une révolte contre l’ordre établi. Non, l’art est un business, et le business est un art. Bienvenue dans le monde moderne.
VI. Le Bon Marché et la Consommation comme Religion
Et nous voici arrivés au Bon Marché, ce temple de la consommation, ce lieu où l’on vient adorer les dieux de la marchandise. Fondé en 1852 par Aristide Boucicaut, le Bon Marché est le premier grand magasin moderne. Il invente le marketing, la publicité, les soldes, les catalogues. Il transforme l’acte d’achat en expérience sensorielle, en rituel presque religieux. Comme l’a écrit Émile Zola dans Au Bonheur des Dames : « Le Bon Marché était une cathédrale du commerce, avec son peuple de clientes, ses prêtres en redingote, ses autels de soie et de velours. » Aujourd’hui, Song Dong transforme ce temple en œuvre d’art, mais il ne fait que révéler ce qu’il a toujours été : un lieu de culte, où l’on vient se prosterner devant l’autel de la consommation.
Anecdote : Au XIXe siècle, les dames de la bourgeoisie parisienne venaient au Bon Marché comme on va à la messe : en robe du dimanche, avec leur missel (le catalogue), et leur porte-monnaie bien garni. Elles y passaient des heures, à toucher les étoffes, à essayer les chapeaux, à rêver devant les vitrines. Aujourd’hui, rien n’a changé, sinon que les robes sont plus courtes et les porte-monnaie en plastique.
VII. Song Dong et l’Art comme Résistance : Le Miroir Brisé
Et c’est là que Song Dong intervient. En transformant le Bon Marché en œuvre d’art, il ne fait pas que rendre hommage à Duchamp. Il nous tend un miroir, mais un miroir brisé, qui reflète notre image en mille morceaux. Car que voyons-nous dans ce miroir ? Une humanité perdue, aliénée, consumée par son propre désir de consommation. Mais aussi, et c’est là la beauté de cette œuvre, une humanité qui résiste, qui se rebelle, qui refuse de se laisser enfermer dans le rôle de consommateur docile.
Song Dong, avec son installation, nous invite à une prise de conscience. Il nous dit : « Regardez-vous ! Vous êtes prisonniers de ce système, mais vous pouvez en sortir. Vous pouvez refuser de jouer le jeu, vous pouvez briser le miroir, vous pouvez redevenir des êtres humains. » Et c’est là que réside la puissance de l’art : dans sa capacité à nous réveiller, à nous secouer, à nous rappeler que nous ne sommes pas que des consommateurs, mais aussi des créateurs, des rêveurs, des résistants.
Anecdote : Song Dong a grandi en Chine pendant la Révolution culturelle, une époque où l’art était strictement contrôlé par l’État, où toute forme de créativité individuelle était réprimée. Il a connu la censure, la peur, l’oppression. Et pourtant, il a continué à créer, à résister, à dire non. Aujourd’hui, en transformant le Bon Marché en œuvre d’art, il nous rappelle que l’art est une arme, et que la résistance est un devoir.
Analyse Sémantique et du Langage : Le Vocabulaire de l’Aliénation
Pour comprendre la portée de cette œuvre, il faut aussi analyser le langage qui l’entoure, ce vocabulaire de l’aliénation qui structure notre rapport au monde. Car les mots ne sont pas neutres : ils portent en eux les valeurs, les idéologies, les mensonges d’une société.
Prenons le mot « consommation ». Étymologiquement, il vient du latin consumere, qui signifie « détruire, épuiser ». Consommer, c’est donc détruire, épuiser les ressources, les hommes, les idées. Et pourtant, dans notre société, la consommation est présentée comme une vertu, un signe de réussite, de bonheur. On nous parle de « consommation responsable », de « consommation durable », comme si ces oxymores pouvaient masquer la réalité crue : consommer, c’est toujours détruire.
Autre mot clé : « marchandise ». Une marchandise, c’est un objet qui a une valeur d’échange, mais pas de valeur d’usage. C’est un objet qui n’existe que pour être vendu, acheté, jeté. Dans Le Capital, Marx explique que la marchandise est une « chose qui par ses propriétés satisfait des besoins humains ». Mais aujourd’hui, la marchandise ne satisfait plus des besoins : elle crée des désirs, elle invente des manques, elle aliène l’homme en le transformant en consommateur perpétuellement insatisfait.
Et que dire du mot « art » ? À l’origine, l’art était lié à la technique, à la maîtrise d’un savoir-faire. Le mot vient du latin ars, qui signifie « habileté, métier ». Mais avec Duchamp, puis Warhol, puis Song Dong, l’art est devenu autre chose : un geste, une provocation, une réflexion sur le monde. Aujourd’hui, l’art n’est plus une question de technique, mais de regard. Et c’est précisément ce que fait Song Dong au Bon Marché : il nous invite à changer de regard, à voir ce lieu non plus comme un temple de la consommation, mais comme un espace de réflexion, de résistance, de création.
Enfin, il y a le mot « bon », dans « Bon Marché ». Un mot qui sonne comme une promesse, une garantie, une bénédiction. « Bon marché », c’est-à-dire pas cher, accessible, démocratique. Mais derrière cette promesse se cache une réalité plus sombre : le « bon marché », c’est aussi le marché qui nous aliène, qui nous vole notre temps, notre énergie, notre humanité. Comme l’a écrit Baudrillard dans La Société de Consommation : « Le bonheur est la référence absolue de la société de consommation, mais ce bonheur doit rester une promesse, car s’il était atteint, il cesserait d’être un moteur. » Le Bon Marché, c’est donc le temple du bonheur promis, mais jamais atteint, du désir sans fin, de l’aliénation sans issue.
Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste : Briser le Miroir
Face à cette aliénation, que faire ? Comment résister ? Comment briser le miroir que nous tend Song Dong, et qui reflète notre image en mille morceaux ?
D’abord, il faut comprendre que notre comportement de consommateur n’est pas naturel : il est conditionné, formaté, manipulé. Les behavioristes, de Pavlov à Skinner, ont montré comment les comportements humains peuvent être modelés par des stimuli extérieurs. Le Bon Marché, comme tous les temples de la consommation, est un laboratoire géant où l’on expérimente en direct ces techniques de conditionnement. Les couleurs, les odeurs, la musique, la disposition des rayons : tout est étudié pour éveiller en nous le désir d’acheter, de posséder, de consommer.
Mais l’homme n’est pas un rat de laboratoire. Il a une conscience, une capacité de réflexion, une liberté. Et c’est précisément cette liberté qui lui permet de résister. Comme l’a écrit Sartre dans L’Être et le Néant : « L’homme est