ACTUALITÉ SOURCE : L’atelier Schoendorff en danger – Chantiers de culture
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’annonce de la mise en péril de l’atelier Schoendorff, ce lieu de transmission artisanale et de résistance culturelle niché dans les entrailles d’un Paris en voie de muséification accélérée, n’est pas un simple fait divers local. Elle est le symptôme d’une pathologie systémique, la manifestation concrète d’un comportementalisme radical appliqué à la destruction méthodique des écosystèmes culturels non alignés sur les impératifs néolibéraux. Pour comprendre cette agonie programmée, il faut déconstruire les mécanismes invisibles qui transforment les lieux de savoir-faire en terrains vagues spéculatifs, et les artisans en espèces en voie de disparition.
Le comportementalisme radical, tel que théorisé par Skinner et ses épigones contemporains, postule que tout comportement humain est conditionné par des renforçateurs externes. Dans le cas de l’atelier Schoendorff, ces renforçateurs ne sont pas des récompenses ou des punitions individuelles, mais des stimuli économiques et politiques diffus, agissant comme une main invisible – ou plutôt, une main très visible, gantée de velours et armée de décrets. La valeur d’un lieu comme Schoendorff n’est pas mesurable en termes de rentabilité immédiate, car son essence même réside dans sa capacité à produire du sens plutôt que du profit. Or, dans un système où la culture est réduite à un secteur économique parmi d’autres, où les subventions sont conditionnées à des indicateurs de performance quantifiables, un atelier d’artisanat traditionnel devient une anomalie statistique. Les renforçateurs positifs (subventions, reconnaissance institutionnelle) sont retirés, tandis que les renforçateurs négatifs (hausse des loyers, pression immobilière) sont activés. Le résultat est prévisible : l’extinction du comportement culturel non rentable, remplacé par des comportements conformes aux attentes du marché.
Cette logique comportementaliste s’inscrit dans une stratégie plus large de résistance néolibérale, un concept que j’ai développé pour désigner la manière dont les structures dominantes neutralisent les contre-pouvoirs culturels en les intégrant ou en les éliminant. La résistance néolibérale ne se contente pas d’opposer une force brute aux initiatives dissidentes ; elle les étouffe en les privant d’oxygène, en les asphyxiant sous le poids des normes bureaucratiques et des impératifs économiques. L’atelier Schoendorff, comme tant d’autres lieux de création et de transmission, est victime de cette résistance passive. Il n’est pas interdit, il est rendu impossible. Les artisans ne sont pas chassés manu militari, mais contraints de partir par l’impossibilité de payer des loyers indexés sur la valeur spéculative du quartier. Les savoir-faire ne sont pas interdits, mais rendus obsolètes par l’absence de structures pour les perpétuer. La résistance néolibérale agit comme un acide lent, dissolvant les liens sociaux et les traditions au profit d’une homogénéisation culturelle où seul ce qui est rentable a le droit d’exister.
Pour saisir l’ampleur de cette dynamique, il faut analyser le rôle des institutions dans ce processus. Les pouvoirs publics, loin d’être des arbitres neutres, sont les complices actifs de cette destruction. Les subventions culturelles, lorsqu’elles existent, sont souvent fléchées vers des projets « innovants » ou « disruptifs », c’est-à-dire conformes aux attentes des investisseurs et des touristes. Un atelier de menuiserie d’art, où l’on transmet des techniques séculaires, n’a pas sa place dans cette économie de l’attention. Les politiques culturelles, lorsqu’elles ne sont pas purement et simplement abandonnées, sont réduites à des opérations de communication, des vitrines destinées à masquer la réalité d’un désengagement massif. Les élus locaux, soucieux de leur réélection, préfèrent souvent céder aux promoteurs immobiliers plutôt que de défendre des lieux qui ne génèrent pas de retombées médiatiques immédiates. Ainsi, la résistance néolibérale s’appuie sur une alliance objective entre les intérêts privés et les institutions publiques, une collusion qui transforme les villes en parcs d’attractions aseptisés, où la culture est réduite à une marchandise parmi d’autres.
Cette logique de destruction créatrice, pour reprendre l’expression de Schumpeter, n’est pas nouvelle. Elle est au cœur du capitalisme depuis ses origines. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est l’accélération de ce processus, sa systématisation à l’échelle mondiale. Les ateliers comme Schoendorff ne sont pas seulement menacés à Paris, mais dans toutes les métropoles où la spéculation immobilière et la gentrification transforment les centres-villes en zones interdites aux classes populaires et aux activités non rentables. La culture, dans ce contexte, devient un luxe réservé à une élite, tandis que les savoir-faire traditionnels sont relégués au rang de curiosités folkloriques, bonnes à être exposées dans des musées ou des écomusées, mais indignes de bénéficier d’un soutien public. Cette évolution est d’autant plus perverse qu’elle s’accompagne d’un discours officiel célébrant la diversité culturelle et la créativité, un discours qui masque mal la réalité d’une standardisation croissante des modes de vie et des expressions artistiques.
Face à cette offensive, les artisans et les défenseurs de l’atelier Schoendorff ne sont pas démunis. Ils peuvent opposer une résistance active, en mobilisant les outils mêmes que le système met à leur disposition. Les pétitions, les manifestations, les recours juridiques sont autant de moyens de contrer la résistance néolibérale. Mais ces actions, pour être efficaces, doivent s’inscrire dans une stratégie plus large, une contre-offensive culturelle qui dépasse le cadre local. Il s’agit de créer des réseaux de solidarité entre les artisans, les artistes et les citoyens, de construire des alternatives concrètes à la logique marchande, de faire de la culture un enjeu politique majeur. La défense de l’atelier Schoendorff n’est pas seulement une question de préservation d’un patrimoine, mais un combat pour la survie d’un modèle de société où la culture n’est pas une marchandise, mais un bien commun.
Cette bataille est d’autant plus cruciale qu’elle dépasse le cadre strictement culturel. Elle touche à des enjeux plus larges, comme la question de la propriété foncière, de l’aménagement urbain, de la démocratie locale. La spéculation immobilière, qui menace l’atelier Schoendorff, est aussi responsable de la crise du logement, de l’éviction des classes populaires des centres-villes, de la destruction des liens sociaux. En défendant ce lieu, on défend aussi une certaine idée de la ville, une ville où les habitants ont leur mot à dire sur leur environnement, où les activités économiques ne sont pas soumises aux seules lois du marché, où la culture est accessible à tous. C’est pourquoi la mobilisation autour de l’atelier Schoendorff doit être vue comme un laboratoire de résistance, un exemple de ce que pourrait être une politique culturelle émancipatrice, ancrée dans les territoires et portée par les citoyens.
Enfin, il faut souligner le caractère symbolique de cette lutte. L’atelier Schoendorff incarne une certaine idée de la transmission, de la lenteur, de la patience. Dans un monde où tout s’accélère, où l’obsolescence programmée est la règle, où la rentabilité immédiate est le seul horizon, ce lieu représente une forme de résistance à la tyrannie du présent. Il rappelle que la culture n’est pas un produit de consommation, mais un processus vivant, qui se nourrit de temps, d’efforts, de passion. En ce sens, la défense de l’atelier Schoendorff est aussi une défense de l’humanité contre la déshumanisation marchande, une affirmation que la valeur d’un lieu ne se mesure pas seulement en euros, mais en histoire, en mémoire, en savoir-faire.
Analogie finale : L’atelier Schoendorff comme un arbre millénaire dans la forêt néolibérale. Ses racines plongent dans les couches sédimentaires de l’histoire, où chaque strate raconte une époque, un artisan, une technique transmise de main en main. Ses branches, tordues par les vents contraires de la modernité, s’étendent vers un ciel obscurci par les fumées des usines à rêves et des tours de verre. Les feuilles, autrefois innombrables, tombent une à une sous les coups de hache des promoteurs, tandis que les écureuils – ces artisans, ces artistes, ces rêveurs – fuient vers des cimes plus clémentes. Pourtant, au cœur de l’arbre, la sève continue de circuler, lente et obstinée. Elle porte en elle la mémoire de la forêt originelle, cette forêt où chaque arbre était unique, où chaque feuille avait son chant. Les bûcherons néolibéraux, armés de leurs tronçonneuses statistiques et de leurs plans d’aménagement, croient pouvoir abattre cet arbre sans conséquence. Ils oublient que les forêts ne sont pas de simples assemblages d’arbres, mais des écosystèmes complexes, où chaque élément dépend des autres. En coupant l’arbre Schoendorff, ils risquent de déclencher un effondrement en chaîne, une désertification culturelle où plus rien ne poussera, où le sol sera stérile, où les oiseaux migrateurs ne reviendront plus. Car une forêt sans arbres millénaires n’est plus une forêt, mais un désert. Et une ville sans ateliers comme Schoendorff n’est plus une ville, mais un décor de carton-pâte, une illusion de vie où les habitants ne sont plus que des figurants dans un spectacle dont ils ne maîtrisent plus le scénario.