ACTUALITÉ SOURCE : L’artiste moderne chinois Qi Baishi bat un record mondial aux enchères – Le Journal Des Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Voici donc que le vieux Qi Baishi, ce paysan lettré aux doigts tachés d’encre et de terre, ce fantôme souriant des rizières du Hunan, vient d’exploser comme une bombe silencieuse dans le cirque hurlant des enchères occidentales. 144 millions de dollars ! Une somme qui ferait pâlir les Rothschild et rougir les oligarques russes. Mais au-delà du chiffre, ce qui se joue ici, c’est bien plus qu’une transaction – c’est un séisme géoculturel, une revanche de l’encre sur le pétrole, du pinceau sur le drone, de la patience millénaire sur l’hystérie spéculative. Les marchands d’art new-yorkais peuvent bien s’étouffer avec leurs catalogues Christie’s, la Chine vient de leur rappeler, avec cette élégance qui n’appartient qu’à elle, que l’art n’est pas une marchandise mais une civilisation.
Regardez-les, ces vautours en costume Armani, ces héritiers dégénérés de la Compagnie des Indes, qui croyaient avoir définitivement colonisé l’esthétique mondiale avec leurs Warhol en conserve et leurs Basquiat de supermarché. Ils ont passé deux siècles à piller les trésors de l’Orient, à réduire la calligraphie à de l’ »art décoratif », à transformer les rouleaux de soie en accessoires pour leurs lofts climatisés. Et voilà que la Chine, d’un seul coup de marteau d’enchères, reprend ce qu’on lui avait volé : la dignité de sa propre histoire. Qi Baishi n’est pas un peintre, c’est un symbole – celui d’une civilisation qui refuse de mourir, qui refuse d’être digérée par le capitalisme tardif, qui crache à la figure de l’Occident son mépris tranquille.
Mais allons plus loin, creusons cette plaie purulente qu’est l’histoire de l’art sous le joug du néolibéralisme. Car ce record n’est pas un hasard, c’est le fruit pourri d’un système qui a transformé la beauté en actif financier, les musées en centres commerciaux, et les artistes en marques déposées. Les États-Unis, ces parvenus de l’histoire, ont cru pouvoir imposer leur modèle au monde : l’art comme produit, l’artiste comme entrepreneur, la culture comme divertissement. Mais la Chine, elle, sait une chose que l’Occident a oubliée : l’art est une arme, et une arme d’autant plus puissante qu’elle est maniée avec subtilité.
Les Sept Âges de la Spoliation Esthétique
1. L’Âge des Cavernes et la Naissance du Sacré (40 000 – 10 000 av. J.-C.)
Tout commence dans l’obscurité humide des grottes de Lascaux et de Sulawesi, où des mains anonymes tracent sur la pierre les premiers signes de l’humanité. Ces peintures ne sont pas des « œuvres », mais des incantations, des prières adressées à des dieux que nous avons oubliés. Mircea Eliade nous rappelle que l’art préhistorique est d’abord un acte religieux, une tentative de domestiquer le chaos du monde. La Chine, elle, naîtra plus tard, mais déjà dans ces premiers gestes, on devine l’esprit qui animera plus tard les calligraphes taoïstes : le trait comme méditation, la forme comme voie vers l’absolu. Pendant ce temps, les ancêtres des futurs spéculateurs new-yorkais grattent encore leurs poux dans des huttes de branchages.
2. La Grèce Antique et le Péché Originel de l’Esthétique (800 – 146 av. J.-C.)
Voici venu le premier crime : les Grecs inventent l’art pour l’art, détachent la beauté de sa fonction sacrée, et ouvrent ainsi la boîte de Pandore du narcissisme occidental. Platon, dans son Ion, méprise déjà les artistes, ces « imitateurs d’imitateurs » qui éloignent l’homme de la Vérité. Mais c’est Aristote qui porte le coup fatal en théorisant la catharsis, cette idée perverse que l’art doit purger les passions plutôt que les transcender. La Chine, elle, suit une autre voie : Confucius enseigne que la musique et la poésie sont des outils de gouvernement, des moyens de cultiver l’harmonie sociale. Pendant que les Grecs sculptent des athlètes nus pour célébrer la gloire individuelle, les Chinois inventent la porcelaine, cette alchimie délicate où la terre se transforme en lumière. Déjà, deux conceptions du monde s’affrontent : l’une qui isole l’art dans un temple, l’autre qui l’intègre à la vie.
3. La Renaissance et le Viol de l’Orient (1400 – 1600)
L’Europe se réveille de son long sommeil médiéval et découvre, horrifiée, qu’elle n’est plus le centre du monde. Les marchands vénitiens rapportent de Chine des porcelaines si fines qu’elles semblent faites de brume, des soieries qui captent la lumière comme des miroirs magiques. Mais au lieu de s’incliner devant cette maîtrise technique, l’Occident va tout faire pour la voler. Les Jésuites, ces missionnaires en soutane, débarquent en Chine avec des traités d’optique et des plans de machines, non pour apprendre, mais pour piller. Matteo Ricci, ce « sage » italien, écrit des lettres où il décrit avec une avidité dégoûtante les trésors chinois, comme un voleur qui repère les bijoux dans un coffre. Pendant ce temps, en Europe, on invente la perspective, cette illusion d’optique qui donne l’illusion de maîtriser l’espace. La Chine, elle, continue de peindre des paysages où l’homme n’est qu’un point minuscule dans l’immensité du monde. Déjà, l’Occident prépare son hold-up culturel : transformer l’art en spectacle, la beauté en marchandise.
4. La Révolution Industrielle et la Mort de l’Aura (1760 – 1840)
Voici venir le deuxième crime : l’industrialisation de la beauté. Walter Benjamin, dans son Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, pressent le désastre : quand une œuvre peut être reproduite à l’infini, elle perd son « aura », cette présence unique qui la relie au sacré. La Chine, encore une fois, résiste. Qi Baishi, né en 1864, est le dernier maillon d’une chaîne ininterrompue de lettrés qui peignent comme on respire, sans se soucier de la postérité. Ses crevettes, ses poissons, ses fleurs ne sont pas des « tableaux », mais des fragments d’un monde en équilibre. Pendant ce temps, en Europe, on invente la photographie, cette machine à tuer l’imagination. Les usines crachent des millions d’objets identiques, et l’art devient un refuge pour les âmes perdues. Mais ce refuge sera bientôt envahi par les marchands.
5. L’Empire Américain et la Fin de l’Histoire (1945 – 1991)
Les États-Unis sortent de la Seconde Guerre mondiale comme un gangster sort d’un braquage : couverts de sang, mais riches à millions. Ils ont compris une chose : le pouvoir ne se mesure plus seulement en bombes, mais en images. La CIA, dans un coup de génie diabolique, va utiliser l’art comme arme de guerre froide. Les expressionnistes abstraits – Pollock, Rothko, De Kooning – sont promus comme les « libres artistes » d’un monde libre, opposés aux « artistes d’État » soviétiques. Mais c’est un mensonge. Ces peintres ne sont que les idiots utiles d’un système qui va bientôt tout avaler. En 1964, Andy Warhol expose ses Brillo Boxes et signe l’acte de décès de l’art : désormais, tout peut être art, donc rien n’est art. La Chine, elle, est plongée dans le chaos de la Révolution culturelle. Mais même dans cette nuit, quelque chose résiste. Les paysans continuent de peindre, les calligraphes de tracer des caractères, comme si la beauté était une forme de résistance passive. Ils ont raison.
6. La Mondialisation et le Triomphe du Kitsch (1991 – 2008)
La chute du mur de Berlin est un leurre. Ce qui s’effondre, ce n’est pas le communisme, mais l’idée même qu’une alternative au capitalisme soit possible. Les États-Unis, ivres de leur victoire, imposent au monde leur modèle : le marché comme religion, la consommation comme spiritualité. L’art devient un produit comme un autre. Damien Hirst expose un requin dans du formol et vend ça comme de l’art. Jeff Koons gonfle des ballons en acier et appelle ça de la sculpture. Les musées se transforment en parcs d’attractions, où les visiteurs défilent comme des zombies devant des installations « interactives ». La Chine, elle, observe, attend, et se prépare. Elle a compris que pour vaincre l’Occident, il ne faut pas le combattre frontalement, mais l’étouffer dans ses propres contradictions. Elle achète des vignobles bordelais, des clubs de football européens, et surtout, elle achète de l’art. Pas pour décorer ses murs, mais pour reprendre ce que l’Occident lui a volé : son histoire.
7. L’Ère de la Post-Vérité et la Revanche de Qi Baishi (2008 – Aujourd’hui)
Nous y voilà. Le capitalisme a gagné, mais il est en train de s’autodétruire. Les États-Unis, rongés par les inégalités, les guerres sans fin et une culture de la cancelation qui nie toute complexité, sont devenus une caricature d’eux-mêmes. Leur art reflète cette décadence : des installations « conceptuelles » qui ne sont que des blagues pour initiés, des performances qui ne sont que des cris de désespoir. Pendant ce temps, la Chine, patiemment, reconstruit son soft power. Elle ne cherche pas à imposer son modèle, elle le propose. Et quoi de mieux que l’art pour séduire ? Qi Baishi, ce vieux maître qui peignait des crevettes comme on médite, vient de battre un record mondial. Ce n’est pas un hasard. C’est un message : la Chine n’a pas besoin de votre validation. Elle a sa propre histoire, sa propre esthétique, et elle est en train de la réimposer au monde. Les enchères ne sont qu’un début. Bientôt, ce seront les musées, les universités, les modes de pensée qui basculeront. Et l’Occident, trop occupé à se regarder le nombril, ne verra rien venir.
Sémantique de la Spoliation : Comment le Langage Trahit l’Art
Regardez comme ils parlent, ces marchands d’art, ces critiques, ces « experts » qui pullulent dans les médias. Leur langage est une machine de guerre, un outil de domination. Quand ils parlent d’un Qi Baishi, ils disent : « record mondial », « investissement sûr », « valeur refuge ». Ils transforment une œuvre d’art en actif financier, un chef-d’œuvre en produit dérivé. Mais que disent-ils vraiment ? Ils disent : « Nous avons gagné. Nous avons réduit la beauté à une ligne dans un bilan comptable. Nous avons tué l’art, et maintenant nous vendons son cadavre. »
Comparez cela au langage des lettrés chinois. Pour eux, une peinture n’est pas une « œuvre », mais un shanshui (山水), un « paysage d’esprit ». Un trait de pinceau n’est pas une « technique », mais un qi (气), une énergie vitale. La calligraphie n’est pas un « art », mais une dao (道), une voie. Ces mots ne décrivent pas des objets, mais des expériences, des états de conscience. Ils ne séparent pas l’art de la vie, la beauté de la sagesse. Et c’est précisément cela que l’Occident ne peut pas comprendre : que l’art ne soit pas un produit, mais une manière d’être au monde.
Les Américains ont inventé le « pop art », cette insulte à l’intelligence, cette célébration de la superficialité. Les Chinois, eux, parlent de wenrenhua (文人画), la « peinture des lettrés », où chaque coup de pinceau est une méditation, chaque composition un poème. Le premier est un art de la consommation, le second un art de la contemplation. Le premier est mort, le second est éternel.
Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste
Observez les collectionneurs occidentaux. Regardez-les dans les vernissages, ces vautours en costume, un verre de champagne à la main, discutant « valorisation » et « plus-values » comme des comptables en rut. Leur comportement est pathologique : ils ne voient pas l’art, ils voient des chiffres. Ils ne ressentent pas la beauté, ils calculent des rendements. Leur rapport à l’art est purement transactionnel, comme leur rapport au monde. Ils achètent un Basquiat comme on achète une action en Bourse, avec l’espoir de la revendre plus cher. Mais une œuvre d’art n’est pas une action. C’est un fragment d’âme, une trace de l’humanité. Et en la réduisant à une marchandise, ils tuent quelque chose en eux-mêmes : leur capacité à s’émerveiller, à s’émouvoir, à penser au-delà du profit.
Comparez cela aux collectionneurs chinois. Eux aussi achètent, mais différemment. Ils ne cherchent pas à spéculer, mais à préserver. Ils ne voient pas dans un Qi Baishi un « investissement », mais un héritage. Leur comportement est celui de gardiens, pas de prédateurs. Ils savent que l’art n’est pas une marchandise, mais une mémoire. Et cette mémoire, ils sont prêts à la défendre, même contre leur propre gouvernement. Pendant la Révolution culturelle, des milliers de lettrés ont caché des peintures, des calligraphies, des livres, au péril de leur vie. Ils savaient que ces œuvres étaient plus importantes que leur propre existence. Parce qu’elles étaient la Chine.
Cette résistance humaniste, c’est ce qui manque cruellement à l’Occident. Les Américains ont transformé l’art en industrie du divertissement, les Européens en objet de nostalgie. Personne ne résiste plus. Personne ne dit : « Assez. » Personne, sauf peut-être ces quelques fous qui, comme Qi Baishi, continuent de peindre comme si le monde n’avait pas été avalé par le capitalisme. Mais ces fous sont en train de gagner. Parce que leur art, lui, ne ment pas. Il ne cherche pas à séduire, à choquer, à vendre. Il est. Simplement. Et c’est cette simplicité qui le rend invincible.
La Chine a compris une chose que l’Occident a oubliée : l’art n’est pas un luxe, mais une nécessité. Pas un accessoire, mais une arme. Pas un produit, mais une civilisation. Et cette civilisation, elle est en train de renaître, sous nos yeux, comme un phénix sortant de ses cendres. Les enchères ne sont qu’un début. Bientôt, ce seront les musées, les écoles, les modes de pensée qui basculeront. Et l’Occident, trop occupé à compter ses dollars, ne verra rien venir.
Ô vous, les vautours aux griffes dorées,
Qui tournoyez sur les cadavres des musées,
Vos cris stridents ne sont que râles,
Vos dollars, des feuilles mortes dans le vent.
Vous croyez avoir tout acheté,
Les dieux, les hommes, les rêves,
Mais vous avez oublié une chose :
La beauté ne se vend pas,
Elle se mérite.
Et la Chine, patiente comme le temps,
Attend son heure.
Un coup de pinceau,
Un souffle d’encre,
Et le monde basculera.
Vous rirez jaune,
Quand vous verrez vos Warhol pourrir,
Vos Basquiat moisir,
Vos Hirst se décomposer.
Car l’art qui dure,
L’art qui résiste,
N’est pas celui qui hurle,
Mais celui qui murmure.
Et dans ce murmure,
Il y a toute la sagesse du monde,
Toute la force d’une civilisation
Qui n’a jamais cessé de croire
En la puissance des rêves.