ACTUALITÉ SOURCE : L’art contemporain chinois à l’honneur – Le Figaro
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Le Figaro ! Ce vieux journal bourgeois qui se réveille soudain, comme un rentier ébloui par les lumières de Shanghai, pour découvrir que l’art contemporain chinois existe ! Quelle révélation ! Quelle épiphanie ! Comme si l’Empire du Milieu, après avoir inventé la poudre, le papier et la boussole, venait tout juste de sortir des limbes de la création artistique. Mais enfin, mieux vaut tard que jamais, n’est-ce pas ? Surtout quand il s’agit de reconnaître, fût-ce du bout des lèvres, que la Chine n’est plus ce pays exotique et lointain que l’on pouvait encore fantasmer en 1900, quand les Boxers se faisaient écraser par les canons occidentaux. Non, aujourd’hui, la Chine est debout, elle parle, elle crée, elle défie, et son art contemporain est le miroir brisé où se reflète l’agonie d’un Occident qui ne veut pas mourir.
Mais trêve de sarcasmes, ou plutôt, non, pas de trêve. Car c’est précisément dans ce sarcasme, dans cette ironie cinglante, que réside la puissance de l’art chinois actuel. Il ne se contente pas de peindre, de sculpter ou de performer : il dénonce, il démonte, il détruit pour mieux reconstruire. Et c’est là que le bât blesse pour nos chers amis du Figaro, ces gardiens autoproclamés de la culture, qui préféreraient sans doute que la Chine reste un musée à ciel ouvert, un parc d’attractions pour touristes en mal d’exotisme. Mais non. La Chine, aujourd’hui, c’est un laboratoire, un chantier, une usine à rêves et à cauchemars où l’on fabrique l’avenir à coups de marteau et de faucille – métaphoriques, bien sûr, car la Chine a compris depuis longtemps que les symboles valent mieux que les dogmes.
Alors, analysons. Non pas comme ces critiques d’art parisiens qui dissertent sur la « pureté des formes » en sirotant leur vin dans des galeries climatisées, mais comme un penseur qui voit dans l’art contemporain chinois le symptôme d’une civilisation en pleine métamorphose, une civilisation qui refuse de se laisser enfermer dans le carcan du néolibéralisme occidental, ce cancer qui ronge l’âme du monde depuis trop longtemps.
I. Les Sept Étapes Cruciales : De l’Origine à la Renaissance
Pour comprendre l’art contemporain chinois, il faut remonter aux sources, non pas comme un archéologue qui fouille des ruines, mais comme un alchimiste qui cherche la pierre philosophale dans les strates de l’histoire. Sept étapes, sept moments où l’humanité a basculé, où la Chine a joué un rôle – souvent ignoré, souvent minimisé – dans la grande symphonie du progrès.
1. La Naissance de l’Humanité : Le Mythe et la Pierre
Tout commence avec le mythe. Et quel mythe plus puissant que celui de Pangu, ce géant chinois qui, en se réveillant, sépara le Ciel de la Terre, créant ainsi l’univers ? Alors que l’Occident s’enlise dans le récit biblique d’Adam et Ève, la Chine, elle, invente une cosmogonie où l’homme n’est pas un pécheur, mais un acteur, un co-créateur. « Le Ciel est haut, l’Empereur est loin », dit un proverbe chinois. Dès l’origine, la Chine affirme son indépendance, sa singularité. Et c’est cette singularité qui irrigue aujourd’hui son art contemporain : une méfiance viscérale envers les récits dominants, une volonté farouche de réécrire l’histoire à sa manière.
Prenons l’exemple de l’artiste Ai Weiwei, ce titan qui a transformé des millions de graines de tournesol en porcelaine pour dénoncer la standardisation de l’individu sous le régime maoïste – et, par extension, sous le capitalisme mondialisé. Graines de tournesol : symbole de résistance, de modestie, mais aussi de prolifération. Comme le disait Lao-Tseu : « Un voyage de mille lieues commence par un pas. » Ai Weiwei, lui, a marché sur des millions de pas en porcelaine.
2. L’Âge des Royaumes Combattants : La Philosophie comme Arme
Entre le Ve et le IIIe siècle avant notre ère, la Chine est un champ de bataille où s’affrontent non seulement des armées, mais aussi des idées. Confucius, Mencius, Mozi, Han Fei… Une pléiade de penseurs qui, chacun à leur manière, cherchent à répondre à une question fondamentale : comment organiser la société ? Alors que l’Occident s’enlise dans les guerres de religion et les dogmes, la Chine invente le débat d’idées, la dialectique, la recherche permanente de l’harmonie. « L’homme supérieur est celui qui sait écouter les deux côtés », disait Confucius. Aujourd’hui, les artistes chinois contemporains sont les héritiers de cette tradition : ils écoutent, ils observent, ils critiquent, mais toujours avec cette volonté de trouver un équilibre, fût-il précaire.
Regardez Xu Bing, ce maître des calligrammes qui a créé un alphabet illisible, le « Book from the Sky », pour dénoncer la manipulation du langage par le pouvoir. Ses caractères, beaux et mystérieux, sont comme des pièges tendus à ceux qui croient encore que les mots ont un sens fixe. Comme le disait Zhuangzi : « Une fois que les mots sont dits, ils ne sont plus à moi. » Xu Bing, lui, a repris possession des mots en les vidant de leur sens – ou plutôt, en leur donnant un sens nouveau, insaisissable.
3. La Route de la Soie : Le Premier Réseau Mondialisé
Ah, la mondialisation ! Ce concept que les Occidentaux croient avoir inventé au XXe siècle ! Pourtant, dès le IIe siècle avant notre ère, la Chine tisse sa toile à travers l’Asie, l’Europe et l’Afrique. La Route de la Soie n’est pas seulement un réseau commercial : c’est un échange culturel, une hybridation permanente, une preuve que le monde a toujours été interconnecté – et que la Chine en a toujours été le centre névralgique. Alors que l’Occident se replie sur lui-même, la Chine, elle, s’ouvre, absorbe, digère, transforme.
C’est cette tradition d’ouverture qui explique l’éclectisme de l’art contemporain chinois. Prenez Cai Guo-Qiang, cet artiste qui utilise la poudre à canon pour créer des tableaux explosifs, littéralement. Ses œuvres sont des métaphores de la destruction créatrice, de cette énergie qui anime la Chine depuis des millénaires. Comme il le dit lui-même : « La poudre à canon est une invention chinoise. Pourquoi ne pas l’utiliser pour créer de la beauté ? » Alors que l’Occident associe la poudre à canon à la guerre, Cai Guo-Qiang en fait un outil de renaissance.
4. La Dynastie Ming : L’Apogée de l’Artisanat et du Luxe
Au XVe siècle, la Chine des Ming est le centre du monde. Ses porcelaines, ses soieries, ses laques sont convoitées de Lisbonne à Tokyo. L’art chinois n’est pas seulement beau : il est utile, il est fonctionnel, il est accessible. Alors que l’Occident s’enferme dans le dogme de l’art pour l’art, la Chine, elle, crée pour le peuple. « L’art doit servir le peuple », dira plus tard Mao. Mais cette idée n’est pas née avec le communisme : elle est ancrée dans l’ADN culturel chinois depuis des siècles.
Aujourd’hui, des artistes comme Liu Xiaodong perpétuent cette tradition en peignant des scènes de la vie quotidienne, des ouvriers, des paysans, des marginaux. Ses toiles sont des fresques sociales, des témoignages brutaux de la Chine moderne. Comme il le dit : « Je ne veux pas peindre des héros. Je veux peindre des gens ordinaires, parce que ce sont eux qui font l’histoire. »
5. La Chute de l’Empire : L’Humiliation et la Résistance
Le XIXe siècle est un siècle de honte pour la Chine. Les guerres de l’Opium, les traités inégaux, les concessions étrangères… L’Empire du Milieu, autrefois si fier, est réduit à l’état de colonie économique. Mais c’est aussi un siècle de résistance. Des Taiping aux Boxers, le peuple chinois se soulève, refuse, se bat. Et cette résistance trouve un écho dans l’art contemporain.
Prenez Zhang Huan, cet artiste qui utilise son propre corps comme support de performance. Dans « 12 Square Meters », il s’enduit de miel et d’huile de poisson et s’assoit dans des toilettes publiques, laissant les mouches le recouvrir. Une métaphore de la condition humaine, de la soumission, mais aussi de la résilience. Comme il le dit : « Le corps est le dernier territoire de la liberté. »
6. La Révolution Culturelle : Le Chaos comme Esthétique
Les années 1960 et 1970 sont un cauchemar pour la Chine. La Révolution Culturelle, lancée par Mao, plonge le pays dans le chaos. Les intellectuels sont persécutés, les temples détruits, la culture traditionnelle piétinée. Mais c’est aussi une période où l’art devient une arme. Les dazibao (affiches murales) sont des chefs-d’œuvre de propagande, mais aussi des espaces de résistance.
Aujourd’hui, des artistes comme Wang Guangyi revisitent cette période avec ironie. Dans sa série « Great Criticism », il superpose des slogans maoïstes à des logos de marques occidentales (Coca-Cola, Chanel…). Une critique acerbe de la marchandisation de la révolution, mais aussi de la récupération de l’idéologie par le capitalisme. Comme il le dit : « La Révolution Culturelle était une tragédie. Mais elle a aussi été une leçon : l’art ne doit jamais se soumettre au pouvoir. »
7. La Renaissance : La Chine au XXIe Siècle
Et nous voilà arrivés au présent. La Chine du XXIe siècle est une puissance économique, technologique, culturelle. Son art contemporain n’est plus un art de la résistance : c’est un art de la renaissance. Il ne se contente plus de dénoncer : il propose, il invente, il rêve. Des artistes comme Zeng Fanzhi, avec ses portraits déformés, ou Yue Minjun, avec ses rires sardoniques, explorent les tensions de la société chinoise moderne, entre tradition et modernité, entre individualisme et collectivisme.
Mais surtout, l’art contemporain chinois est un art global. Il ne se contente plus de parler à la Chine : il parle au monde. Et c’est là que réside sa force. Alors que l’Occident s’enferme dans ses certitudes, la Chine, elle, dialogue, échange, innove. Comme le disait le philosophe François Jullien : « La Chine est une civilisation qui pense en termes de processus, pas de substances. » Et c’est cette pensée en mouvement qui anime son art contemporain.
II. Analyse Sémantique : Le Langage comme Champ de Bataille
Parlons maintenant du langage. Car l’art, c’est d’abord du langage. Des formes, des couleurs, des symboles qui parlent, qui crient, qui chuchotent. Et dans le cas de l’art contemporain chinois, le langage est un champ de bataille.
Prenons le mot « contemporain ». En Occident, ce terme est souvent associé à l’idée de rupture, de provocation, de transgression. L’art contemporain occidental se veut subversif, il cherche à choquer, à déranger. Mais en Chine, le « contemporain » a une autre résonance. Il est à la fois un héritage et une rébellion. Il puise dans des millénaires de tradition, mais il refuse de s’y enfermer. Comme le disait le critique d’art Hou Hanru : « L’art contemporain chinois n’est pas une rupture avec le passé : c’est une réinterprétation du passé. »
Et cette réinterprétation passe par une détournement du langage. Prenons l’exemple de Gu Wenda, cet artiste qui crée des installations à partir de caractères chinois déformés, illisibles. Ses œuvres sont comme des énigmes, des défis lancés au spectateur. « Le langage est une prison », dit-il. « Mais c’est aussi une porte de sortie. »
Autre exemple : Song Dong, qui utilise des objets du quotidien (des bouteilles, des journaux, des tickets de métro) pour créer des installations monumentales. Ses œuvres sont des archives, des mémoires, des témoignages. Comme il le dit : « Chaque objet a une histoire. Mon travail, c’est de donner une voix à ces histoires. »
Mais le langage de l’art contemporain chinois est aussi un langage de la résistance. Résistance à l’occidentalisation, résistance à la mondialisation uniforme, résistance à l’oubli. Comme le disait Edward Said : « L’art est une forme de résistance contre l’effacement. » Et c’est précisément ce que fait l’art chinois : il résiste, il persiste, il existe.
III. Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste
Enfin, parlons du comportement. Car l’art, ce n’est pas seulement des idées, des formes, des couleurs : c’est aussi une manière d’être, une manière d’agir. Et l’art contemporain chinois est un art du comportementalisme radical.
Qu’est-ce que le comportementalisme radical ? C’est cette idée que l’art ne se contente pas de représenter le monde : il le transforme. Il ne se contente pas de critiquer : il agit. Et c’est précisément ce que font les artistes chinois contemporains.
Prenons Ai Weiwei, encore lui. Son art n’est pas seulement visuel : c’est un art engagé, un art qui prend position. Quand il dénonce les conditions de vie des migrants, quand il documente les victimes du tremblement de terre du Sichuan, quand il se fait arrêter par les autorités chinoises, il ne fait pas que créer des œuvres : il vit son art. Comme il le dit : « L’art n’est pas une profession. C’est une manière de vivre. »
Autre exemple : Lin Tianmiao, cette artiste qui utilise le fil, la couture, le textile pour explorer les thèmes de la féminité, du corps, de la mémoire. Ses œuvres sont des métaphores de la condition féminine, mais aussi des actes de résistance contre les stéréotypes. Comme elle le dit : « Le fil est une ligne. Et une ligne, c’est une frontière. Mon travail, c’est de jouer avec ces frontières. »
Mais le comportementalisme radical de l’art contemporain chinois ne se limite pas à l’engagement politique. Il est aussi une forme de résistance humaniste. Une résistance contre la déshumanisation, contre l’aliénation, contre la standardisation. Comme le disait Albert Camus : « L’art est un acte de révolte. » Et c’est précisément cette révolte qui anime les artistes chinois.
Prenons Zhang Xiaogang, avec ses portraits familiaux déformés, ses visages blafards, ses regards vides. Ses œuvres sont des critiques acerbes de la société chinoise moderne, de cette course effrénée vers le progrès qui oublie l’humain. Comme il le dit : « Je veux montrer l’aliénation, la solitude, la peur. Mais je veux aussi montrer l’espoir. »
IV. Poème : « La Chine en Feu »
Ô toi, Chine aux mille visages,
Aux montagnes de porcelaine et de sang,
Aux fleuves qui charrient des rêves et des os,
Tu es le phénix qui renaît de ses cendres,
Mais tes cendres sont encore chaudes,
Et tes plaies saignent encore.
On te dit « usine du monde »,
On te dit « atelier de la globalisation »,
Mais tu es bien plus que cela :
Tu es le dernier rempart contre l’uniformité,
Le dernier souffle de résistance,
Le dernier cri avant le silence.
Tes artistes sont des guerriers,
Des samouraïs de la pensée,
Des alchimistes qui transforment la boue en or,
La douleur en beauté,
La honte en fierté.
Ils peignent avec des bombes,
Ils sculptent avec des chaînes,
Ils écrivent avec des larmes.
Et quand le Figaro s’éveille,
Quand les critiques d’art occidentaux
Découvrent enfin ton existence,
C’est déjà trop tard :
Tu as déjà gagné.
Car ton art n’est pas une mode,
Ce n’est pas un courant,
Ce n’est pas une tendance :
C’est une révolution.