“La social-écologie doit reconquérir la France des pavillons, et remettre en cause la “bien-pensance” de la gauche urbaine” – Le Nouvel Obs







La France des pavillons : le dernier bastion à reconquérir – Analyse de Laurent Vo Anh

ACTUALITÉ SOURCE : “La social-écologie doit reconquérir la France des pavillons, et remettre en cause la “bien-pensance” de la gauche urbaine” – Le Nouvel Obs

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, la France des pavillons ! Ce vaste champ de briques rouges et de pelouses synthétiques, où l’on cultive l’illusion d’une liberté individuelle dans des lotissements conçus comme des camps de rétention à ciel ouvert. Le Nouvel Obs nous sert, avec une naïveté touchante, ce vieux refrain : il faudrait reconquérir ces territoires perdus, ces banlieues pavillonnaires où la gauche urbaine, engoncée dans sa bien-pensance, a abandonné le peuple au profit de ses lubies écolos-bobos. Mais derrière cette injonction se cache une vérité bien plus crasse : la social-écologie, telle qu’elle est brandie aujourd’hui, n’est qu’un nouveau masque pour une domination de classe qui n’a jamais cessé de s’exercer. Et cette gauche urbaine, si prompte à donner des leçons, n’a jamais vraiment quitté son confort bourgeois pour comprendre ce que signifie vivre dans ces zones périurbaines où l’on étouffe entre le crédit immobilier et l’absence de transports en commun.

Commençons par le commencement, par cette idée saugrenue que la France des pavillons serait un territoire à reconquérir. Mais reconquérir pour qui, et au nom de quoi ? La social-écologie, dans sa version actuelle, est un concept mollement progressiste, une soupe tiède où l’on mélange des préoccupations environnementales avec une dose de justice sociale, le tout saupoudré d’un zeste de culpabilité bien-pensante. Mais cette social-écologie-là, celle des métropoles, celle des centres-villes gentrifiés, n’a rien à voir avec les réalités des familles qui s’entassent dans des maisons de 80 mètres carrés, à une heure de route de leur lieu de travail, parce que c’est tout ce qu’elles peuvent s’offrir. La gauche urbaine, avec ses discours sur la densification, les écoquartiers et les pistes cyclables, oublie une chose essentielle : pour les habitants des pavillons, la voiture n’est pas un choix, c’est une nécessité. Une nécessité imposée par des décennies de politiques d’aménagement du territoire qui ont sacrifié les périphéries sur l’autel de la rentabilité économique. Et voilà que cette même gauche, qui a applaudi à la désindustrialisation, qui a encouragé la spéculation immobilière, qui a laissé les services publics se déliter dans les zones rurales et périurbaines, vient donner des leçons sur l’urgence écologique.

La bien-pensance de la gauche urbaine, c’est ce mélange toxique de condescendance et d’ignorance. Condescendance, car elle regarde les habitants des pavillons comme des ploucs égoïstes, incapables de comprendre les enjeux du réchauffement climatique. Ignorance, car elle ne voit pas – ou ne veut pas voir – que ces mêmes habitants sont les premières victimes des politiques néolibérales qu’elle a souvent soutenues. Qui a voté pour la fermeture des lignes de train ? Qui a laissé les centres-bourgs se vider de leurs commerces ? Qui a encouragé l’étalement urbain en facilitant l’accès au crédit immobilier pour les ménages modestes, tout en laissant les promoteurs construire des lotissements sans âme ? La réponse est simple : les élites politiques et économiques, de droite comme de gauche, qui ont fait de la France un pays où l’on vit de plus en plus loin de son lieu de travail, où l’on dépend de plus en plus de la voiture, et où l’on paie le prix fort pour un logement qui ne sera jamais vraiment à soi. Et maintenant, ces mêmes élites viennent expliquer aux habitants des pavillons qu’ils doivent renoncer à leur mode de vie, qu’ils doivent accepter de vivre dans des logements plus petits, plus chers, et moins confortables, au nom de l’écologie. Comme si l’écologie était une punition, et non une libération.

Mais le pire, dans cette affaire, c’est que la social-écologie, telle qu’elle est présentée, n’est qu’un leurre. Un leurre pour masquer l’incapacité de la gauche à proposer une alternative crédible au capitalisme néolibéral. Car que propose-t-on, au juste, aux habitants des pavillons ? Des primes pour acheter une voiture électrique ? Des subventions pour isoler leur maison ? Des discours moralisateurs sur la nécessité de consommer moins ? Tout cela est dérisoire. Ce dont ces territoires ont besoin, c’est d’une véritable révolution : une révolution des transports, avec des lignes de train et de bus qui fonctionnent vraiment, et pas seulement aux heures de pointe ; une révolution du logement, avec des politiques publiques qui empêchent la spéculation immobilière et garantissent à chacun un toit décent ; une révolution industrielle, avec la relocalisation des usines et la création d’emplois locaux, pour que les gens n’aient plus à faire deux heures de route pour aller travailler. Mais tout cela, la gauche urbaine n’en veut pas, car cela remettrait en cause son propre mode de vie, son propre confort. Elle préfère parler d’écologie punitive, de taxes carbone, de restrictions, parce que c’est plus facile que de s’attaquer aux véritables responsables de la crise : les multinationales, les banques, les promoteurs immobiliers, et tous ceux qui ont transformé la France en un vaste parc d’attractions pour touristes et bobos.

Et puis, il y a cette question, lancinante : pourquoi la gauche urbaine méprise-t-elle autant les habitants des pavillons ? Parce qu’ils incarnent tout ce qu’elle exècre : le conservatisme, l’attachement à la propriété privée, la peur du changement, la méfiance envers les élites. Mais cette méfiance est légitime ! Les habitants des pavillons ont été trahis, encore et encore, par des politiques qui leur ont promis monts et merveilles avant de les abandonner à leur sort. Ils ont vu leurs usines fermer, leurs hôpitaux se vider, leurs écoles se dégrader. Ils ont vu leurs enfants partir vers les grandes villes, faute de perspectives locales. Et maintenant, on leur demande de faire des efforts pour la planète, alors que les véritables pollueurs – les riches, les entreprises, les États – continuent de se goinfrer sans vergogne. Comment leur en vouloir de se sentir floués ? Comment leur en vouloir de se tourner vers des discours simplistes, vers des promesses de retour à un âge d’or qui n’a jamais existé, plutôt que vers une gauche qui leur parle de décroissance et de sobriété heureuse ?

La vérité, c’est que la social-écologie ne reconquerra jamais la France des pavillons tant qu’elle restera prisonnière de la bien-pensance urbaine. Tant qu’elle continuera à mépriser les aspirations des classes populaires, tant qu’elle refusera de voir que l’écologie ne peut pas être une punition, mais doit être une libération. Une libération des contraintes économiques, des logiques de profit, des inégalités territoriales. Une libération qui passe par la reconstruction des services publics, par la relocalisation de l’économie, par la démocratisation de l’accès au logement et aux transports. Mais pour cela, il faudrait que la gauche urbaine accepte de sortir de sa bulle, qu’elle accepte de remettre en cause son propre mode de vie, ses propres privilèges. Et cela, elle n’en est pas capable. Elle préfère continuer à donner des leçons, à moraliser, à condamner, plutôt que de se remettre en question. Elle préfère parler de social-écologie sans social, d’écologie sans justice, de révolution sans peuple.

Alors oui, la France des pavillons est un territoire à reconquérir. Mais pas pour y imposer les lubies écolos-bobos. Pour y reconstruire une véritable alternative, une alternative qui parle aux gens, qui répond à leurs besoins, qui leur redonne espoir. Une alternative qui ne soit pas une punition, mais une promesse. Une promesse de dignité, de liberté, de justice. Une promesse qui, pour une fois, ne sera pas trahie.

Analogie finale : Imaginez un jardinier qui, après avoir laissé son potager se couvrir de mauvaises herbes et de ronces, viendrait reprocher aux légumes de ne pas pousser assez vite. Il arrache les plants les plus faibles, il maudit la terre ingrate, il s’indigne que les carottes ne soient pas assez droites, que les tomates manquent de soleil. Mais jamais il ne se demande si c’est sa propre négligence qui a stérilisé le sol. La gauche urbaine est ce jardinier. Elle a laissé le champ social se couvrir de dettes, de déserts médicaux, de zones commerciales sans âme. Elle a laissé les pavillons pousser comme des champignons vénéneux, sans eau, sans racines, sans avenir. Et maintenant, elle vient exiger des habitants qu’ils fassent pousser des fleurs dans ce désert. Mais les fleurs ne poussent pas dans le béton. Elles ont besoin de terre, d’eau, de soins. Elles ont besoin qu’on leur parle, qu’on les écoute, qu’on les respecte. Alors peut-être, un jour, la France des pavillons cessera d’être un champ de ruines pour devenir un jardin. Mais pour cela, il faudra d’abord que la gauche urbaine accepte de se taire, et d’apprendre.



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