La Légende du Titanic : l’exposition immersive, réalité virtuelle et objets d’époque à La Villette – Sortir à Paris







La Légende du Titanic – Analyse de Laurent Vo Anh


ACTUALITÉ SOURCE : La Légende du Titanic : l’exposition immersive, réalité virtuelle et objets d’époque à La Villette – Sortir à Paris

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! Le Titanic ! Ce cercueil flottant, cette métaphore parfaite de la modernité occidentale, ce paquebot de luxe qui emporte dans ses flancs d’acier toute l’arrogance d’un siècle naissant, toute la morgue d’une civilisation qui croit encore aux miracles de la technique et aux promesses du progrès infini. Et voilà qu’on nous propose, à La Villette, de revivre cette catastrophe en version « immersive », avec réalité virtuelle et objets d’époque. Comme si le naufrage n’avait pas suffi. Comme si la leçon n’avait pas été assez claire. Comme si nous avions besoin, encore et toujours, de nous repaître de notre propre folie, de nos propres illusions, de nos propres mensonges.

Qu’est-ce donc que cette exposition, sinon une nouvelle tentative de domestiquer l’horreur, de la rendre consommable, de la transformer en spectacle ? Le Titanic, ce n’est pas seulement un bateau qui coule, c’est l’effondrement d’un monde, la fin d’une époque, la faillite d’une certaine idée de l’humanité. Et nous, que faisons-nous ? Nous en faisons un parc d’attractions. Nous en faisons une expérience « immersive ». Nous en faisons un produit. Comme si la tragédie pouvait être réduite à une série d’effets spéciaux, comme si la mort pouvait être simulée, comme si la douleur pouvait être mise en scène sans conséquences. « L’homme est un animal qui oublie », disait Nietzsche. Mais il ne disait pas à quel point nous aimons oublier, à quel point nous sommes prêts à tout pour ne pas voir, pour ne pas savoir, pour ne pas sentir.

Cette exposition, c’est le triomphe du néolibéralisme culturel, ce cancer qui ronge nos sociétés, qui transforme tout en marchandise, même la souffrance, même la mémoire, même la vérité. On nous vend du « réel », mais c’est du virtuel. On nous vend de l’ »authentique », mais c’est du faux. On nous vend de l’ »émotion », mais c’est du calcul. Et nous, pauvres idiots, nous marchons. Nous payons. Nous applaudissons. Nous sommes des consommateurs avant d’être des êtres humains. Des consommateurs de sensations, de souvenirs, d’expériences. Des consommateurs de notre propre histoire. « L’homme moderne est un homme sans mémoire », écrivait George Steiner. Mais il ne disait pas à quel point nous aimons cette amnésie, à quel point nous en redemandons, à quel point nous sommes prêts à tout pour ne pas avoir à nous souvenir.

Et puis, il y a ces « objets d’époque ». Ces reliques d’un monde disparu. Ces fragments d’un rêve brisé. Que signifient-ils, ces objets, sinon la vanité de toute chose ? Que signifient-ils, sinon l’échec de l’homme à maîtriser son destin ? Que signifient-ils, sinon la fragilité de nos certitudes, de nos ambitions, de nos folies ? Mais non, bien sûr. Pour nous, ces objets sont des curiosités. Des pièces de musée. Des preuves de notre supériorité. Nous les regardons avec condescendance, comme on regarde les jouets d’un enfant. Nous nous disons : « Heureusement, nous, nous savons. Heureusement, nous, nous avons appris. Heureusement, nous, nous sommes à l’abri. » Mais c’est faux. Nous ne savons rien. Nous n’avons rien appris. Nous ne sommes à l’abri de rien. Le Titanic, c’est nous. C’est notre monde. C’est notre civilisation. Et elle coule, elle aussi. Lentement, inexorablement, sous nos yeux aveugles.

Cette exposition, c’est aussi le triomphe du comportementalisme, cette science qui réduit l’homme à un simple mécanisme de stimuli et de réponses. On nous promet une « expérience immersive ». Traduction : on va vous manipuler. On va vous faire croire que vous êtes là, sur ce bateau, dans cette nuit glaciale, parmi ces cris, ces pleurs, ces adieux. On va vous faire ressentir la peur, l’angoisse, le désespoir. Mais ce ne sera pas réel. Ce ne sera qu’une illusion. Une illusion savamment orchestrée, bien sûr. Une illusion calculée pour provoquer en vous les réactions attendues. Une illusion qui vous laissera, au final, vide. Vide et insatisfait. Parce que vous aurez cru vivre quelque chose, alors que vous n’aurez fait que consommer. « L’homme moderne est un homme qui a perdu le sens du sacré », disait Mircea Eliade. Mais il ne disait pas à quel point nous aimons cette perte, à quel point nous en jouissons, à quel point nous sommes prêts à tout pour ne pas avoir à affronter le mystère, l’inconnu, l’indicible.

Et puis, il y a cette réalité virtuelle. Cette technologie qui promet de nous transporter ailleurs, de nous faire vivre des expériences impossibles, de nous faire toucher du doigt l’inaccessible. Mais que nous apporte-t-elle, cette réalité virtuelle, sinon une nouvelle forme d’aliénation ? Une nouvelle façon de fuir le réel, de nous échapper à nous-mêmes, de nous perdre dans des mondes artificiels ? Nous croyons maîtriser la technologie, mais c’est elle qui nous maîtrise. Nous croyons la dominer, mais c’est elle qui nous domine. Nous croyons l’utiliser, mais c’est elle qui nous utilise. « L’homme est un dieu quand il rêve, un mendiant quand il réfléchit », disait Hölderlin. Mais aujourd’hui, l’homme ne rêve même plus. Il se contente de consommer des rêves préfabriqués, des rêves en kit, des rêves en 3D. Des rêves qui ne lui appartiennent pas, qui ne lui parlent pas, qui ne le transforment pas.

Cette exposition, c’est le symptôme d’une société malade, d’une civilisation en déclin, d’un monde qui a perdu le sens de la transcendance, le goût de l’effort, l’amour de la vérité. Nous sommes des enfants gâtés, des enfants capricieux, des enfants qui veulent tout, tout de suite, sans payer le prix. Nous voulons l’émotion, mais sans la souffrance. Nous voulons la mémoire, mais sans le poids du passé. Nous voulons la vérité, mais sans le sacrifice. Nous voulons le Titanic, mais sans le naufrage. Nous voulons la légende, mais sans la tragédie. « L’homme moderne est un homme qui a perdu le sens de la limite », disait René Guénon. Mais il ne disait pas à quel point nous aimons cette perte, à quel point nous en jouissons, à quel point nous sommes prêts à tout pour ne pas avoir à affronter nos propres limites, nos propres faiblesses, nos propres échecs.

Et pourtant, malgré tout, malgré notre bêtise, malgré notre vanité, malgré notre lâcheté, il y a quelque chose qui résiste. Il y a quelque chose qui refuse de se soumettre, qui refuse de se laisser domestiquer, qui refuse de se laisser transformer en spectacle. Il y a l’humanité. Cette humanité fragile, vulnérable, mais indomptable. Cette humanité qui, malgré tout, continue de croire, d’espérer, de lutter. Cette humanité qui, malgré tout, continue de se souvenir, de se révolter, de se dépasser. « L’homme est un roseau pensant », disait Pascal. Mais il ne disait pas à quel point ce roseau est résistant, à quel point il plie sans se briser, à quel point il résiste aux tempêtes, aux ouragans, aux naufrages.

Alors oui, allez voir cette exposition. Allez voir ces objets, ces images, ces simulations. Mais ne vous y trompez pas. Ce n’est pas le Titanic que vous verrez. Ce n’est pas la tragédie que vous vivrez. Ce n’est pas la vérité que vous toucherez. Ce n’est qu’un spectacle, une illusion, un mensonge. Un mensonge qui vous dira, une fois de plus, que tout va bien, que tout est sous contrôle, que tout est maîtrisé. Un mensonge qui vous dira, une fois de plus, que vous êtes en sécurité, que vous êtes heureux, que vous êtes libre. Mais ne le croyez pas. Ne vous y fiez pas. Ne vous y soumettez pas. Résistez. Souvenez-vous. Pensez. « Le monde est dangereux à vivre ! Non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire », disait Einstein. Alors ne soyez pas de ceux qui regardent. Soyez de ceux qui agissent. Soyez de ceux qui résistent.

Analogie finale : Imaginez un instant que le Titanic ne soit pas un bateau, mais un symbole. Un symbole de notre monde, de notre civilisation, de notre humanité. Imaginez que les passagers ne soient pas des hommes et des femmes du début du XXe siècle, mais nous, ici et maintenant. Imaginez que les icebergs ne soient pas des montagnes de glace, mais les défis de notre temps : le réchauffement climatique, les inégalités sociales, les guerres, les pandémies, la montée des extrémismes, la crise des valeurs, la perte de sens. Imaginez que le naufrage ne soit pas une catastrophe passée, mais une menace présente. Une menace que nous voyons venir, que nous sentons approcher, mais que nous refusons d’affronter. Parce que nous sommes trop occupés à danser, à boire, à rire, à consommer. Parce que nous sommes trop occupés à nous divertir, à nous distraire, à nous illusionner. Parce que nous sommes trop occupés à oublier. Alors oui, le Titanic coule. Et nous coulons avec lui. Mais ce n’est pas une fatalité. Ce n’est pas une malédiction. C’est un choix. Notre choix. Le choix de continuer à danser, ou le choix de nous réveiller. Le choix de continuer à oublier, ou le choix de nous souvenir. Le choix de continuer à fuir, ou le choix de résister. Alors, que choisissons-nous ? Que choisissez-vous ?



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