La fermeture du Palais de Tokyo se précise – Le Journal Des Arts







La Chute des Temples – Analyse de Laurent Vo Anh

ACTUALITÉ SOURCE : La fermeture du Palais de Tokyo se précise – Le Journal Des Arts

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, le Palais de Tokyo ! Ce vaisseau fantôme de la culture contemporaine, ce ventre mou de l’art officiel, ce lieu où l’on expose des cadavres d’idées sous cellophane, où les curateurs jouent aux petits chefs d’orchestre avec des partitions écrites par des algorithmes. Et voilà qu’on nous annonce sa fermeture, comme on ferme une usine désuète, comme on enterre un vieux chien galeux. Mais ne nous y trompons pas : cette mort annoncée n’est pas celle d’un lieu, mais celle d’une illusion, celle d’un monde où l’art aurait encore le pouvoir de déranger, de transgresser, de hurler. Non. Le Palais de Tokyo meurt parce qu’il n’a jamais vraiment vécu. Il meurt parce qu’il était, dès sa conception, un symptôme, un abcès de fixation sur le corps malade de notre époque. Et sa disparition n’est qu’un épisode de plus dans la grande liquidation des rêves, dans cette lente asphyxie des espaces où l’homme pourrait encore, ne serait-ce qu’un instant, se souvenir qu’il est autre chose qu’un consommateur, qu’un rouage, qu’un déchet.

Regardons les choses en face : le Palais de Tokyo n’a jamais été un temple, mais un supermarché. Un supermarché de l’art contemporain, où l’on vendait des installations aussi vides que les sourires des caissières, où l’on exposait des performances aussi creuses que les discours des politiques. On y célébrait l’innovation, mais quelle innovation ? Celle qui consiste à remplacer la peinture par des écrans, la sculpture par des déchets recyclés, la pensée par des slogans ? L’art contemporain, dans ses manifestations les plus médiatisées, n’a jamais été qu’un miroir tendu à la bourgeoisie libérale, un miroir où elle pouvait se contempler en train de jouer à la subversion, tout en sirotant son champagne bio. Le Palais de Tokyo était le Disneyland de cette mascarade, un lieu où l’on pouvait se donner l’illusion d’être audacieux, tout en restant bien au chaud dans le confort de ses certitudes. Et maintenant que les caisses sont vides, que les subventions fondent comme neige au soleil, on s’étonne que le parc d’attractions doive fermer ses portes. Quelle naïveté ! Comme si l’art, le vrai, celui qui griffe, qui brûle, qui dérange, avait jamais eu besoin de ces cathédrales du vide pour exister.

Mais au-delà de la mort d’un lieu, c’est la mort d’une idée qui se joue ici. L’idée que l’art peut être un rempart contre la barbarie, une digue contre la montée des eaux noires du néolibéralisme, du militarisme, de l’abêtissement généralisé. Le Palais de Tokyo était censé incarner cette résistance. Il était censé être un phare. Mais un phare qui n’éclaire que les bateaux déjà en vue du port n’est qu’un décor, une coquille vide. Et aujourd’hui, alors que les ténèbres gagnent du terrain, alors que les démocraties se transforment en régimes autoritaires déguisés, alors que l’homme est réduit à l’état de donnée, de consommateur, de soldat ou de victime, que reste-t-il de cette prétendue résistance ? Rien. Ou si peu. L’art contemporain, dans sa version institutionnelle, a trahi sa mission. Il a préféré le confort des subventions à l’inconfort de la vérité. Il a choisi le consensus plutôt que le conflit, la séduction plutôt que la provocation, le marché plutôt que la révolte. Et maintenant, il paie le prix de cette lâcheté. La fermeture du Palais de Tokyo n’est pas une surprise, c’est une conséquence. Une conséquence logique, inéluctable, comme la chute d’un arbre pourri.

Car, ne nous voilons pas la face : l’art, le vrai, celui qui compte, celui qui marque les esprits et les cœurs, celui qui survit aux modes et aux époques, n’a jamais eu besoin de palais. Il naît dans les caves, dans les greniers, dans les rues, dans les marges. Il naît de la colère, de la douleur, de l’urgence. Il naît de la nécessité, pas de la commande. Il naît de l’homme qui crie, pas de celui qui négocie. Prenez les grands noms de l’art moderne : ils ont tous été des parias, des maudits, des incompris. Van Gogh, Artaud, Genet, Bacon… Ils n’ont pas attendu les subventions pour créer, ils n’ont pas courbé l’échine devant les institutions. Ils ont brûlé, ils ont hurlé, ils ont transgressé. Et c’est pour cela que leur œuvre résiste, alors que les installations du Palais de Tokyo finiront dans les poubelles de l’histoire, ou pire, dans les réserves des musées, où elles moisiront en attendant une hypothétique postérité qui ne viendra jamais.

Et c’est là que le bât blesse. Car cette fermeture n’est pas seulement la fin d’un lieu, c’est la fin d’une époque. L’époque où l’on croyait encore que l’art pouvait être un outil de transformation sociale, un levier de résistance. Aujourd’hui, l’art est devenu un produit comme un autre, un élément de décor dans le grand spectacle du capitalisme tardif. Il est évalué, noté, monétisé, comme une action en bourse. Les artistes ne sont plus des visionnaires, mais des entrepreneurs, des marques, des influenceurs. Ils ne cherchent plus à changer le monde, mais à le séduire, à s’y fondre, à en tirer profit. Et les institutions, comme le Palais de Tokyo, ne sont plus que des vitrines, des showrooms où l’on expose les dernières tendances, comme on expose les derniers modèles de voitures ou de smartphones. Dans ce contexte, la fermeture d’un tel lieu n’est pas une tragédie, mais une libération. Une libération pour l’art, qui pourra enfin se souvenir qu’il est né dans la rue, dans la révolte, dans la marge, et non dans les salons feutrés des ministères de la Culture.

Mais attention : cette fermeture n’est pas non plus une victoire. Car elle s’inscrit dans un mouvement plus large, une tendance lourde de notre époque : la liquidation de tout ce qui résiste, de tout ce qui dérange, de tout ce qui échappe au contrôle. Les lieux de culture ferment, les librairies disparaissent, les cinémas d’art et d’essai sont remplacés par des multiplexes, les journaux indépendants sont rachetés par des milliardaires. Partout, c’est la même logique : celle de la rentabilité, de l’uniformisation, de la standardisation. Et dans ce grand nettoyage, l’art n’est pas épargné. Il est soit récupéré, soit éliminé. Soit il devient un produit de consommation, soit il disparaît. Il n’y a plus de place pour l’art subversif, pour l’art qui dérange, pour l’art qui résiste. Il n’y a plus de place pour l’art tout court, si ce n’est comme élément de décor dans le grand théâtre du capitalisme.

Alors, que faire ? Faut-il pleurer la fermeture du Palais de Tokyo ? Non. Faut-il s’en réjouir ? Pas davantage. Il faut comprendre. Comprendre que cette fermeture n’est pas un accident, mais un symptôme. Un symptôme de la maladie qui ronge notre époque : la peur de la liberté, la peur de la pensée, la peur de l’art. Une époque où l’on préfère les certitudes aux questions, les réponses aux doutes, les slogans aux idées. Une époque où l’on préfère le confort à la vérité, la sécurité à la révolte, l’obéissance à la transgression. Le Palais de Tokyo meurt parce qu’il était le produit de cette époque, et non son antidote. Il meurt parce qu’il n’a jamais été autre chose qu’un miroir tendu à une société qui a perdu le goût du risque, le goût de l’aventure, le goût de la vie.

Mais ne désespérons pas. Car si les palais meurent, les caves, elles, résistent. Si les institutions s’effondrent, les marges, elles, persistent. L’art n’a pas besoin de temples pour exister. Il a besoin d’hommes et de femmes qui refusent de se soumettre, qui refusent de se taire, qui refusent de se laisser domestiquer. Il a besoin de ceux qui, malgré tout, continuent à créer, à inventer, à rêver. Car l’art, le vrai, ne meurt jamais. Il se cache, il se terre, il attend son heure. Et un jour, il resurgit, plus fort, plus sauvage, plus libre que jamais. Alors, oui, le Palais de Tokyo ferme. Mais l’art, lui, reste. Il est là, dans l’ombre, prêt à renaître. Et c’est cela, et cela seulement, qui doit nous donner de l’espoir.

Analogie finale :

Le Palais de Tokyo était un navire fantôme, voguant sur une mer d’huile, un vaisseau sans équipage, sans boussole, sans destination. Ses voiles, gonflées par les vents tièdes des subventions, claquaient dans le vide, comme les oripeaux d’un roi nu. Et maintenant, il coule. Lentement, inexorablement, il sombre dans les eaux noires de l’oubli, entraîné par le poids de ses propres mensonges, de ses propres compromissions. Mais dans les profondeurs, là où la lumière ne perce plus, là où les regards ne portent plus, quelque chose bouge. Des formes étranges, des créatures hybrides, mi-hommes mi-poissons, mi-artistes mi-révoltés, nagent dans l’obscurité. Ils sont les gardiens des trésors engloutis, les dépositaires des rêves noyés. Ils attendent. Ils attendent que le navire ait disparu, que les eaux se soient refermées sur lui, pour remonter à la surface. Et quand ils émergeront, ce ne sera pas avec des œuvres lisses, policées, aseptisées. Ce sera avec des cris, des chants, des hurlements. Ce sera avec du sang, de la sueur, des larmes. Ce sera avec l’art des origines, l’art des cavernes, l’art des fous, l’art des damnés. Et alors, peut-être, le monde se souviendra. Peut-être se souviendra-t-il que l’art n’est pas un produit, mais un feu. Un feu qui brûle, qui consume, qui purifie. Un feu qui ne s’éteint jamais.



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