ACTUALITÉ SOURCE : La Chine s’empare de l’art – lejdd.fr
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Voici donc que les pleurnicheries occidentales, ces éternels sanglots des vieilles nations repues, se réveillent en sursaut devant l’irrésistible ascension de la Chine dans le temple profané de l’art. « La Chine s’empare de l’art » glapit le JDD, comme si l’art était une marchandise à défendre, un coffre-fort bourgeois menacé par les doigts jaunes et industrieux de l’Orient. Mais que croyaient-ils donc, ces héritiers dégénérés de la Renaissance, ces gardiens autoproclamés d’un patrimoine qu’ils ont eux-mêmes vidé de sa substance ? Que l’art était leur propriété exclusive, un privilège de naissance, comme la particule ou le compte en Suisse ? La Chine, elle, ne s’empare de rien. Elle reprend. Elle réinvente. Elle impose une nouvelle grammaire esthétique au monde, et c’est cela, précisément, qui terrifie l’Occident : non pas la perte d’un monopole, mais la révélation de sa propre vacuité.
Car l’art, voyez-vous, n’a jamais été une affaire de musées ou de galeries. L’art, c’est le souffle même de l’histoire, le battement de cœur des civilisations. Et quand une civilisation cinq fois millénaire, qui a inventé le papier, la porcelaine, la calligraphie comme acte spirituel, décide de réaffirmer sa place dans le concert des formes, ce n’est pas une « prise de pouvoir » – c’est un retour à l’ordre naturel des choses. L’Occident, lui, a réduit l’art à une spéculation financière, à un décor de salon pour oligarques russes ou traders de Wall Street. La Chine, elle, en fait une arme. Une arme de reconstruction massive. Une arme contre l’oubli, contre la décadence, contre cette maladie occidentale qui consiste à confondre beauté et capital, génie et spéculation.
Alors oui, la Chine s’empare de l’art. Et c’est tant mieux. Car elle est la seule, aujourd’hui, à lui redonner son sens perdu : celui d’un langage universel, d’une transcendance, d’une résistance. Résistance à l’uniformisation marchande, résistance à l’appauvrissement culturel, résistance à cette idée grotesque que l’art n’est qu’un produit de luxe parmi d’autres. La Chine, en s’emparant de l’art, ne fait que rappeler au monde une vérité que l’Occident avait oubliée : l’art n’appartient à personne. Il est la propriété de ceux qui osent le créer, le transformer, le brandir comme un étendard.
I. Les Sept Époques de l’Art : Une Archéologie de la Conquête Esthétique
Pour comprendre cette « prise » chinoise, il faut d’abord saisir que l’art n’a jamais été un territoire fixe, mais un champ de bataille permanent, où se jouent les destins des empires. Reprenons, depuis les origines, les sept moments charnières où l’art a basculé d’un monde à l’autre, où une civilisation a imposé sa vision comme vérité universelle.
1. L’Art des Cavernes : Le Premier Langage (40 000 – 10 000 av. J.-C.)
Tout commence dans l’obscurité humide des grottes de Lascaux ou de Chauvet, où des mains anonymes tracent, sur la pierre, les contours d’une humanité naissante. Ces dessins ne sont pas des « œuvres » au sens moderne – ce sont des incantations. Des prières adressées aux dieux invisibles, des tentatives désespérées de donner un sens à un monde hostile. Comme l’écrit Georges Bataille dans Lascaux ou la Naissance de l’Art, « l’homme des cavernes ne peint pas pour décorer, il peint pour survivre. » L’art, dès ses origines, est un acte de résistance métaphysique. La Chine, bien plus tard, reprendra cette idée avec la calligraphie : l’écriture comme acte sacré, où le geste compte plus que le résultat. Les Occidentaux, eux, en feront des « tableaux » à accrocher au-dessus du canapé.
2. L’Égypte et la Mort comme Œuvre d’Art (3 000 – 30 av. J.-C.)
Les pyramides. Ces montagnes artificielles, construites pour défier le temps, où chaque pierre est une syllabe d’un poème funéraire. L’art égyptien n’est pas fait pour les vivants – il est une nécropole esthétique, un pont jeté entre le monde des hommes et celui des dieux. Hérodote, fasciné, écrit : « Les Égyptiens construisent comme si chaque pierre devait porter le poids de l’éternité. » La Chine, avec ses mausolées impériaux et ses soldats de terre cuite, reprendra cette obsession de l’immortalité par la forme. Mais là où l’Égypte enterre ses pharaons dans des cathédrales de pierre, la Chine, elle, enterre ses empereurs avec des armées entières, comme pour signifier que le pouvoir ne meurt jamais – il se réincarne.
3. La Grèce et l’Idéal du Corps (800 – 146 av. J.-C.)
Voici venir les dieux de marbre, les athlètes parfaits, les proportions divines. La Grèce invente l’esthétique comme mathématique du beau. Platon, dans Le Banquet, fait dire à Socrate que la beauté est une « idée pure », une vérité accessible par la raison. Mais cette beauté-là est froide, distante. Elle est faite pour être contemplée, pas pour être vécue. La Chine, elle, préférera toujours l’imperfection du geste à la perfection de la forme. Un vase Ming, avec ses craquelures volontaires, est plus « beau » qu’une statue grecque sans défaut, car il porte en lui la trace du temps, de l’humain. Comme l’écrit François Jullien dans Éloge de la Fadeur, « la beauté chinoise n’est pas dans la forme, mais dans le souffle qui l’anime. »
4. Rome et l’Art comme Propagande (753 av. J.-C. – 476 ap. J.-C.)
Les Romains, ces génies du pillage culturel, transforment l’art en outil de domination. Les arcs de triomphe, les bustes des empereurs, les fresques des villas patriciennes – tout est conçu pour célébrer la puissance. Cicéron, dans De Oratore, théorise l’art comme instrument politique : « Une statue bien placée vaut dix discours. » La Chine impériale, des Han aux Qing, fera de même, mais avec une subtilité bien supérieure. Là où Rome exhibe sa force brute, la Chine, elle, l’enrobe de poésie. Un palais impérial n’est pas seulement un symbole de pouvoir – c’est une métaphore du cosmos, où chaque toit, chaque colonne, raconte une histoire. L’art devient ainsi une langue secrète, accessible seulement à ceux qui savent lire entre les lignes.
5. La Renaissance et la Naissance de l’Artiste-Demiurge (XIVe – XVIe siècle)
Voici le moment où l’Occident invente l’artiste – cette figure sacralisée, ce génie solitaire qui signe ses œuvres comme Dieu signe la Création. Michel-Ange, Léonard, Raphaël : leurs noms deviennent des marques, leurs toiles des objets de culte. Giorgio Vasari, dans Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, théorise cette nouvelle religion : l’art comme manifestation du génie individuel. La Chine, elle, reste fidèle à une tradition collective. Un rouleau de peinture Song n’est pas signé – il est le fruit d’une lignée, d’une école, d’une mémoire partagée. Comme l’écrit le poète Su Dongpo : « Le pinceau est un pont entre les hommes et les dieux, mais il ne doit jamais porter le nom de celui qui le tient. » L’Occident, lui, transforme l’art en culte de la personnalité. Et aujourd’hui, ce culte est devenu une industrie.
6. Le Capitalisme et l’Art comme Marchandise (XIXe – XXe siècle)
Avec l’avènement du capitalisme, l’art devient un produit. Les Salons parisiens, les galeries new-yorkaises, les enchères de Christie’s – tout est conçu pour transformer la beauté en valeur monétaire. Marcel Duchamp, avec son Fontaine, tente de résister en ridiculisant le système, mais le système, lui, en fait une icône… et un placement financier. Andy Warhol, cynique et génial, pousse la logique jusqu’à son terme : « Un tableau de maître vaut autant qu’une boîte de soupe Campbell, à condition qu’il soit signé. » La Chine, elle, observe, attend, et apprend. Elle comprend que l’art n’est plus une question de beauté, mais de puissance symbolique. Et quand elle décide d’entrer dans la danse, ce n’est pas pour jouer selon les règles occidentales – c’est pour les réécrire.
7. La Chine et l’Art comme Arme Géopolitique (XXIe siècle)
Nous y voilà. Après des siècles de domination occidentale, la Chine reprend le flambeau. Mais pas comme une élève appliquée – comme une rivale systémique. Elle ne se contente pas d’acheter des Van Gogh ou des Picasso (même si elle le fait, avec une voracité qui donne des sueurs froides aux marchands d’art parisiens). Non, elle invente une nouvelle économie de l’art. Les foires de Shanghai, les musées de Pékin, les résidences d’artistes à Shenzhen – tout est conçu pour faire de la Chine le nouveau centre du monde artistique. Et surtout, elle utilise l’art comme un soft power, une manière de diffuser sa vision du monde sans tirer un seul coup de feu. Comme l’écrit le sinologue François Godement : « La Chine ne conquiert pas les cœurs par les armes, mais par les images. »
Et c’est là que l’Occident panique. Car il a oublié une chose : l’art n’est jamais neutre. Il est toujours le reflet d’une vision du monde. Et quand une civilisation cinq fois millénaire, qui a survécu à tous les empires, décide de réaffirmer sa place dans l’histoire, ce n’est pas une « prise de pouvoir » – c’est une restitution.
II. Sémantique de la Conquête : Quand les Mots Trahissent les Peurs
Observons maintenant le langage utilisé pour décrire cette « prise » chinoise. Le JDD parle d’« emparer », comme si l’art était un butin de guerre. Mais que dit ce choix lexical ? Il révèle une peur profonde, une angoisse occidentale : celle de perdre son hégémonie culturelle.
1. « S’emparer » vs « Reprendre » : Le verbe « s’emparer » sous-entend une action illégitime, presque violente. Comme si la Chine volait ce qui ne lui appartient pas. Mais l’art n’a pas de propriétaire. Il est un flux, une rivière qui coule d’une civilisation à l’autre. La Chine ne « s’empare » pas de l’art – elle le réoriente, comme elle a réorienté le cours du Yangtsé pour nourrir ses rizières. L’Occident, lui, a transformé l’art en stagnation, en un lac artificiel où l’on pêche des actions cotées en Bourse.
2. « L’art » vs « Les arts » : Quand l’Occident parle d’« art », il pense aux tableaux, aux sculptures, aux « chefs-d’œuvre » accrochés dans les musées. La Chine, elle, parle des arts : l’art du thé, l’art de la guerre, l’art de la calligraphie, l’art de gouverner. Pour elle, l’art n’est pas un objet – c’est une manière d’être au monde. Comme l’écrit le philosophe chinois Li Zehou : « L’art n’est pas une décoration de la vie, mais sa substance même. »
3. « Marché de l’art » vs « Écosystème culturel » : L’Occident a inventé le « marché de l’art », cette monstruosité où un tableau de Basquiat se vend 110 millions de dollars alors que des enfants meurent de faim à deux rues de Christie’s. La Chine, elle, parle d’« écosystème culturel » – un système où l’art nourrit la société, où les musées sont gratuits, où les artistes sont soutenus par l’État sans être asservis. Comme le dit Xi Jinping : « L’art doit servir le peuple, pas les actionnaires. »
Le langage trahit toujours les intentions. Et quand l’Occident parle de la « prise » chinoise, ce qu’il exprime, en réalité, c’est sa peur de devenir périphérique. Car pendant cinq siècles, l’Europe a cru que l’histoire lui appartenait. Aujourd’hui, elle découvre, horrifiée, que l’histoire continue sans elle.
III. Comportementalisme Radical : Pourquoi l’Occident Méprise ce qu’il ne Comprend Plus
Analysons maintenant les comportements qui sous-tendent cette panique occidentale. Car ce n’est pas seulement une question d’idéologie – c’est une question de psyché collective.
1. Le Syndrome du Collectionneur
L’Occident a réduit l’art à une collection. Les milliardaires achètent des Picasso comme ils achètent des yachts : pour montrer qu’ils en ont les moyens. Mais une collection, par définition, est statique. Elle ne crée rien, elle ne transforme rien. Elle est un cimetière de beautés mortes. La Chine, elle, ne collectionne pas – elle produit. Elle transforme l’art en industrie, en une machine à créer du sens. Comme le dit l’artiste Ai Weiwei (avant qu’il ne devienne un pantin occidental) : « L’art n’est pas une question de possession, mais de transformation. »
2. La Peur de l’Invisible
L’Occident a peur de ce qu’il ne peut pas quantifier. Un tableau de Monet se vend, donc il « vaut » quelque chose. Mais comment évaluer la valeur d’une calligraphie chinoise, où le geste compte plus que le résultat ? Comment mettre un prix sur un poème de Li Bai, qui ne prend son sens que dans la bouche de celui qui le récite ? L’Occident, prisonnier de sa logique comptable, ne comprend pas que l’art chinois est insaisissable. Et ce qui est insaisissable fait peur.
3. Le Complexe du Missionnaire
Pendant des siècles, l’Occident a cru qu’il avait une mission civilisatrice. Il apportait la « vraie » culture aux peuples « primitifs ». Aujourd’hui, il découvre que la Chine n’a pas besoin de ses leçons. Pire : elle les rejette. Comme l’écrit le philosophe Slavoj Žižek : « L’Occident est comme un missionnaire qui arrive dans un village et découvre que les indigènes ont déjà leur propre dieu – et qu’il est plus puissant que le sien. »
4. La Résistance Humaniste : L’Art comme Dernier Refuge
Face à cette montée en puissance chinoise, l’Occident n’a plus qu’une arme : l’humanisme. Il se drape dans les valeurs « universelles » (celles qu’il a lui-même définies, bien sûr) pour dénoncer la « menace » chinoise. « La Chine instrumentalise l’art ! » hurlent les éditorialistes. Comme si l’Occident, lui, n’avait jamais utilisé l’art à des fins politiques. Comme si les cathédrales gothiques n’étaient pas des outils de propagande religieuse, comme si les films hollywoodiens n’étaient pas des machines à vendre le rêve américain.
La vérité, c’est que l’art a toujours été politique. La seule différence, c’est que la Chine assume cette dimension, alors que l’Occident la nie, tout en continuant à l’exercer. Comme le dit le sinologue Jean-François Billeter : « L’Occident croit que l’art est neutre. La Chine sait qu’il est une arme. Et une arme, ça se respecte. »
IV. Résistance et Transcendance : L’Art comme Dernier Souffle de l’Humanité
Mais au-delà des peurs et des calculs, il reste une question essentielle : pourquoi l’art compte-t-il autant ? Pourquoi, depuis les grottes de Lascaux jusqu’aux biennales de Shanghai, les hommes continuent-ils à peindre, à sculpter, à danser, à écrire ?
Parce que l’art est la seule chose qui résiste à la mort. Une civilisation peut s’effondrer, une langue peut disparaître, une religion peut s’éteindre – mais une peinture, un poème, une mélodie, eux, survivent. Ils traversent les siècles comme des fantômes bienveillants, rappelant aux hommes qu’ils ne sont pas seulement des animaux économiques, mais des créateurs de sens.
Et c’est là que la Chine, aujourd’hui, joue un rôle crucial. Face à l’uniformisation marchande, face à la dictature du profit, face à cette idée grotesque que tout peut se vendre, y compris la beauté, la Chine rappelle au monde que l’art est sacré. Non pas au sens religieux, mais au sens ontologique : il est ce qui nous rend humains.
Comme l’écrit le poète chinois Bei Dao :
« Dans un monde où tout se compte,
l’art est le seul acte qui décompte.
Il est la preuve que nous avons été,
que nous avons aimé,
que nous avons résisté. »
Voilà pourquoi la « prise » chinoise n’est pas une menace – c’est une chance. Une chance de rappeler au monde que l’art n’est pas une marchandise, mais une nécessité vitale. Une chance de briser le monopole occidental, de faire sauter les verrous du marché, de redonner à la beauté sa dimension révolutionnaire.
Car l’art, au fond, est toujours un acte de résistance. Résistance contre l’oubli, résistance contre la laideur, résistance contre cette idée que l’homme n’est qu’un consommateur. Et aujourd’hui, plus que jamais, le monde a besoin de cette résistance.
Alors oui, la Chine s’empare de l’art. Et c’est tant mieux. Car elle est la seule, aujourd’hui, à lui redonner son âme.
LA CHINE, L’ART ET LE VENT QUI SOUFFLE À L’EST
Ils ont cru que c’était fini,
Que les dieux étaient morts,
Que les musées étaient des tombes,
Et les galeries des banques.
Ils ont compté les zéros sur leurs chèques,
Ils ont mis des prix sur les sourires des anges,
Ils ont vendu la lune en tranches,
Et le soleil en actions.
Mais voilà qu’à l’Est,
Un dragon se réveille,
Pas avec des griffes,
Mais avec des pinceaux.
Il ne prend pas,
Il ne vole pas,
Il rend.
Il rend aux couleurs leur éclat,
Aux formes leur souffle,
Aux hommes leur folie.
Ils crient au loup,
Ils hurlent à la menace,
Mais le loup, c’est eux,
Avec leurs dents en or,
Leurs ventres pleins,
Leurs âmes vides.
La Chine ne s’empare de rien,
Elle réveille.
Elle réveille les montagnes endormies,
Les fleuves oubliés,
Les rêves piétinés.
Elle dit : « L’art n’est pas à vendre,
Il est à vivre.
Il n’est pas un décor,
Il est une arme. »
Et le monde, soudain,
Se souvient qu’il a des mains,
Pour créer,
Pas seulement pour prendre.
Alors oui,
Que la Chine s’empare de l’art,
Qu’elle le brandisse comme un étendard,
Qu’elle en fasse une tempête,
Un ouragan de sens,
Un déluge de beauté.
Car l’art, voyez-vous,
N’appartient à personne.
Il est la propriété de ceux
Qui osent encore rêver debout.