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Journée décisive dans le Rhône : fermeture de certains bureaux de vote, la participation en baisse dans le Rhône – Le Progrès.
Un titre qui sonne comme un glas démocratique, une phrase qui résonne tel un écho funèbre dans les couloirs déserts de la République. Les urnes se ferment avant l’heure, les citoyens s’éloignent des isoloirs comme on fuit une épidémie, et le Rhône, ce fleuve jadis porteur des espoirs révolutionnaires, charrie désormais l’indifférence et le désenchantement. Que s’est-il passé dans ce département, berceau de la soie et des luttes sociales, pour que la démocratie y agonise ainsi, dans le silence des bureaux de vote désertés ?
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
La démocratie n’est pas un mécanisme, c’est une respiration. Quand les poumons de la cité se contractent, quand l’air des débats se raréfie, quand les alvéoles des bureaux de vote se vident, c’est tout le corps social qui étouffe. Le Rhône, ce 6 juin 2024, nous offre le spectacle pathétique d’une asphyxie démocratique en direct. Mais attention : ce n’est pas un accident, c’est un symptôme. Un symptôme parmi d’autres d’une maladie bien plus ancienne que les dernières élections, une gangrène qui ronge les démocraties occidentales depuis que le néolibéralisme a transformé les citoyens en consommateurs et les urnes en supermarchés de l’illusion.
Pour comprendre cette hémorragie civique, il faut remonter bien plus loin que les dernières réformes électorales ou les stratégies des partis. Il faut disséquer l’histoire même de la participation politique, non pas comme une chronologie d’événements, mais comme une archéologie des désirs et des désillusions. Sept moments clés, sept fractures dans l’histoire de la pensée politique, nous éclairent sur ce qui se joue aujourd’hui dans les bureaux de vote du Rhône.
1. L’AGORA ET LE SILENCE : LA NAISSANCE DE LA DÉMOCRATIE COMME EXCLUSION (ATHÈNES, Ve SIÈCLE AV. J.-C.)
Quand Périclès célèbre la démocratie athénienne dans son oraison funèbre, il oublie de préciser que cette démocratie exclut les femmes, les métèques et les esclaves. L’Agora, ce lieu mythique où se décide le destin de la cité, n’est qu’un club fermé pour citoyens mâles et propriétaires. Déjà, la participation est un privilège, pas un droit. Les autres ? Ils travaillent, ils servent, ils se taisent. Platon, dans La République, ira jusqu’à proposer de confier le pouvoir aux philosophes-rois, ces « gardiens » éclairés qui sauront mieux que le peuple ce qui est bon pour lui. La méfiance envers la masse est née avec la démocratie elle-même. Aujourd’hui, quand les bureaux de vote ferment dans le Rhône, c’est cette vieille méfiance qui resurgit : et si le peuple, finalement, ne méritait pas de voter ?
Anecdote : Socrate, condamné par 280 voix contre 220, se moque de ses juges en leur proposant de le nourrir au Prytanée, comme un héros. La démocratie athénienne se suicide avec son ironie.
2. LA PLÈBE ET LE PANEM : QUAND ROME INVENTE LA DÉPOLITISATION PAR LE DIVERTISSEMENT (ROME, Ier SIÈCLE AV. J.-C.)
Juvénal l’avait compris : le peuple romain, jadis si fier de ses tribuns et de ses assemblées, a troqué sa liberté contre du pain et des jeux. « Panem et circenses » : la formule est un aveu d’échec. La République romaine, minée par les guerres civiles et les ambitions des généraux, se transforme en Empire, et le peuple, jadis acteur politique, devient spectateur. Les comices se vident, les élections deviennent des mascarades, et le pouvoir se concentre entre les mains d’un seul homme. Auguste, premier empereur, comprend que pour gouverner, il faut distraire. Aujourd’hui, quand les citoyens du Rhône désertent les bureaux de vote, c’est peut-être qu’ils sont trop occupés à regarder Koh-Lanta ou à scroller sur TikTok. La dépolitisation par le divertissement, c’est l’héritage direct de Rome.
Anecdote : En 59 av. J.-C., Jules César organise des combats de gladiateurs pour célébrer la mort de sa fille. 320 paires de gladiateurs s’affrontent sous les yeux d’une foule en délire. La politique ? Une question de vie ou de mort, littéralement.
3. LA COMMUNE ET LES BARRICADES : QUAND LE PEUPLE PREND LA PAROLE (PARIS, 1871)
Pendant 72 jours, Paris devient une utopie concrète. Les ouvriers, les artisans, les femmes (oui, les femmes !) prennent le pouvoir et inventent une démocratie directe, sans intermédiaires, sans partis. Les décisions se prennent en assemblées générales, les élus sont révocables à tout moment, et les salaires des fonctionnaires sont alignés sur ceux des ouvriers. La Commune, c’est l’explosion de la participation populaire, une démocratie enfin débarrassée de ses élites. Mais la réaction est féroce : Thiers et les Versaillais écrasent la Commune dans le sang, avec l’aide des Prussiens. 20 000 morts. La leçon est claire : quand le peuple prend vraiment le pouvoir, les dominants préfèrent le massacre à la démocratie.
Anecdote : Louise Michel, institutrice et communarde, se bat sur les barricades avec un fusil dans une main et un livre de Victor Hugo dans l’autre. Elle survivra à la Semaine sanglante, mais pas à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Son crime ? Avoir cru que le peuple pouvait se gouverner lui-même.
4. LE SUFFRAGE UNIVERSEL ET L’ILLUSION DU CHOIX (FRANCE, 1848-1944)
1848 : le suffrage universel masculin est instauré en France. Enfin, tous les hommes peuvent voter ! Sauf que… les femmes, elles, devront attendre 1944. Et les colonies ? Elles attendront encore. Le suffrage « universel » est une farce, une universalité en carton-pâte. Mais même quand il devient vraiment universel, le vote reste une illusion. Comme l’écrit Marx dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, les élections ne sont qu’un « spectacle » où le peuple croit choisir, alors qu’il ne fait que légitimer les dominants. « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. » Aujourd’hui, quand les électeurs du Rhône s’abstiennent, c’est peut-être qu’ils ont compris que leur vote ne change rien. Que les jeux sont faits d’avance.
Anecdote : En 1851, Louis-Napoléon Bonaparte organise un coup d’État pour rétablir l’Empire. Il soumet sa prise de pouvoir à un plébiscite. Résultat : 7,5 millions de « oui » contre 640 000 « non ». La démocratie comme alibi du despotisme.
5. LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE : QUAND LE CAPITALISME TRANSFORME LA POLITIQUE EN MARCHANDISE (MONDE, 1967)
Guy Debord l’avait prédit : dans la société du spectacle, tout devient image, tout devient marchandise. La politique n’échappe pas à la règle. Les élections ne sont plus que des shows télévisés, les candidats des produits marketing, et les programmes des slogans publicitaires. Le citoyen, lui, est réduit au rôle de consommateur. Il « achète » un candidat comme il achèterait une lessive. Dans ce contexte, l’abstention n’est pas une démission, c’est une prise de conscience. Le citoyen-consommateur comprend qu’il n’a pas plus de pouvoir sur la politique que sur le prix de son yaourt. Alors il zappe. Comme dans le Rhône aujourd’hui.
Anecdote : En 1968, les situationnistes collent des affiches dans Paris avec ce slogan : « Ne travaillez jamais ». Aujourd’hui, les publicités pour les banques en ligne reprennent le même slogan, mais pour vendre des crédits revolving. Le capitalisme a tout avalé, même la révolte.
6. LE NÉOLIBÉRALISME ET LA FIN DU POLITIQUE (MONDE, 1980-2024)
Avec Reagan et Thatcher, le néolibéralisme s’impose comme une religion. L’État doit se retirer, les marchés doivent régner, et la politique doit se soumettre à l’économie. Dans ce monde-là, voter ne sert à rien, puisque les décisions sont prises ailleurs : dans les conseils d’administration, les agences de notation, les salles de marché. Comme l’écrit Wendy Brown, le néolibéralisme transforme les citoyens en « entrepreneurs de soi », responsables de leur propre misère. Pourquoi voter quand on sait que les politiques suivront les ordres de Bruxelles ou de Wall Street ? Pourquoi participer quand on sait que les dés sont pipés ? L’abstention dans le Rhône n’est pas un rejet de la démocratie, c’est un rejet de cette mascarade.
Anecdote : En 2015, Yanis Varoufakis, alors ministre des Finances grec, propose un référendum sur les mesures d’austérité imposées par l’UE. Les Grecs votent « non » à 61%. Quelques jours plus tard, le gouvernement grec signe un accord encore plus dur que le précédent. La démocratie ? Une formalité.
7. L’ÈRE DE L’ALGORITHME : QUAND LES RÉSEAUX SOCIAUX TUENT LE DÉBAT (MONDE, 2010-2024)
Les réseaux sociaux devaient libérer la parole, ils l’ont étouffée. Les algorithmes enferment chacun dans sa bulle, les fake news se propagent plus vite que la vérité, et le débat public se réduit à des insultes et des memes. Dans ce contexte, la politique devient un spectacle de plus, un divertissement parmi d’autres. Pourquoi aller voter quand on peut liker, partager, ou simplement scroller ? Les bureaux de vote du Rhône se vident parce que les citoyens préfèrent le confort de leur bulle algorithmique à l’effort du débat démocratique. Comme l’écrit Byung-Chul Han, nous sommes passés de la société disciplinaire à la société de la performance, où chacun est son propre tyran. La démocratie, elle, en est la première victime.
Anecdote : En 2016, Cambridge Analytica utilise les données de 87 millions d’utilisateurs Facebook pour influencer les élections. La démocratie devient un produit de consommation, et les électeurs des cobayes.
ANALYSE SÉMANTIQUE : LE LANGAGE DE LA DÉMOCRATIE EN DÉCOMPOSITION
Regardons les mots. « Fermeture de certains bureaux de vote » : une formulation passive, comme si les bureaux s’étaient fermés tout seuls, comme par magie. Qui a décidé de fermer ces bureaux ? Pourquoi ? Mystère. Le langage administratif est une langue morte, une novlangue qui nie l’agentivité et la responsabilité. « Participation en baisse » : une baisse, comme une fièvre qui tombe. Mais une fièvre de quoi ? De la démocratie ? Le langage médical est ici détourné pour naturaliser un phénomène politique. Comme si l’abstention était une fatalité, un phénomène météorologique, et non le résultat de choix politiques.
Et puis il y a le mot « décisive ». Une journée « décisive », vraiment ? Pour qui ? Pour les partis, peut-être. Pour les médias, sûrement. Mais pour les citoyens du Rhône, cette journée est tout sauf décisive. Elle est indifférente, insignifiante. Le langage trahit ici le mépris des élites pour le peuple : on lui dit que c’est « décisif », alors qu’on sait pertinemment que son vote ne changera rien. C’est le langage de la manipulation, celui qui transforme les citoyens en figurants de leur propre histoire.
ANALYSE COMPORTEMENTALISTE : POURQUOI LES CITOYENS FUIENT LES URNES
L’abstention n’est pas un rejet de la démocratie, c’est un rejet de la mascarade démocratique. Les citoyens du Rhône ne sont pas apathiques, ils sont lucides. Ils ont compris que voter ne changeait rien, que les promesses n’engageaient que ceux qui les écoutaient, et que les politiques, une fois élus, feraient exactement ce qu’ils voulaient. Comme l’écrit Pierre Bourdieu, « la politique est un champ de luttes où les dominants ont toujours une longueur d’avance ». Les citoyens le savent, et ils refusent de jouer un jeu truqué.
Mais il y a plus. L’abstention est aussi une forme de résistance passive. En ne votant pas, les citoyens disent : « Vous ne nous représentez pas. Vous ne nous comprenez pas. Vous ne nous écoutez pas. » C’est un acte de désobéissance civile, une façon de dire non à un système qui les ignore. Dans un monde où tout est marchandise, où tout se monnaye, l’abstention est un acte de gratuité, un refus de participer à la grande foire électorale.
Exemple : En 2005, les Français votent « non » au référendum sur la Constitution européenne. Deux ans plus tard, le traité de Lisbonne, qui reprend l’essentiel du texte rejeté, est adopté par voie parlementaire. Les citoyens ont voté, mais leur vote n’a servi à rien. Depuis, l’abstention explose. Coïncidence ?
RÉSISTANCE HUMANISTE : COMMENT REFAIRE DE LA DÉMOCRATIE UNE UTOPIE CONCRÈTE
Face à cette décomposition démocratique, que faire ? La réponse est simple : il faut refaire de la politique une aventure collective, une utopie concrète. Il faut sortir des urnes et investir les rues, les places, les lieux de travail. La démocratie ne se réduit pas au vote, elle est une pratique quotidienne, un engagement permanent. Comme l’écrit Cornelius Castoriadis, « la démocratie est l’auto-institution explicite de la société ». Cela signifie que les citoyens doivent reprendre le pouvoir, non pas tous les cinq ans, mais tous les jours.
Exemples de résistance :
- Les Gilets jaunes, qui ont occupé les ronds-points et inventé une démocratie directe, sans partis, sans médias, sans élites.
- Les ZAD, ces zones à défendre où les citoyens expérimentent de nouvelles formes de vie collective, loin du capitalisme et de l’État.
- Les assemblées citoyennes, comme celle qui a travaillé sur la question climatique en France, et qui a montré qu’un groupe de citoyens tirés au sort pouvait proposer des solutions plus ambitieuses que les politiques.
La démocratie n’est pas morte, elle est en sommeil. Il faut la réveiller, la réinventer, la vivre. Comme le disait Jean Jaurès : « La démocratie, c’est l’organisation méthodique des révoltes nécessaires. » Alors, citoyens du Rhône, ne vous résignez pas. Ne laissez pas les bureaux de vote se fermer. Prenez-les d’assaut. Inventez de nouvelles formes de participation. La démocratie n’est pas un droit, c’est un combat. Et ce combat, il commence aujourd’hui.
ART, MYTHOLOGIE ET RÉSISTANCE : LES URNES DANS LA CULTURE
La culture a toujours été un miroir tendu à la démocratie. Dans La Guerre des boutons de Louis Pergaud, les enfants inventent leur propre justice, leur propre démocratie, loin des adultes. Dans 1984 de George Orwell, le vote est une mascarade, une cérémonie vide où le Parti contrôle tout. Dans V pour Vendetta, le héros fait exploser le Parlement pour réveiller le peuple. Et dans Les Misérables, Victor Hugo montre que la vraie démocratie se joue dans la rue, sur les barricades, pas dans les urnes.
La mythologie, elle aussi, nous parle de démocratie. Dans l’Iliade, les guerriers grecs débattent avant de prendre une décision. Achille, le héros, est aussi un orateur. La démocratie athénienne est née de ces assemblées guerrières. Mais dans l’Odyssée, Ulysse, lui, est un roi rusé qui manipule son peuple. La démocratie, déjà, est menacée par la ruse et la manipulation.
Au cinéma, The Dark Knight de Christopher Nolan montre un peuple prêt à se sacrifier pour sauver sa démocratie, tandis que They Live de John Carpenter révèle que la démocratie n’est qu’une illusion, un spectacle contrôlé par les élites. Et dans La Haine de Mathieu Kassovitz, les jeunes des banlieues, exclus du système, inventent leur propre langage, leur propre résistance.
La littérature, le cinéma, la mythologie : tous ces récits nous disent la même chose. La démocratie n’est pas un acquis, c’est un combat. Un combat qui se gagne ou se perd tous les jours, dans les urnes, mais aussi dans la rue, dans les usines, dans les écoles. Alors, citoyens du Rhône, ne vous contentez pas de voter. Vivez la démocratie. Inventez-la.
Analogie finale :
Ô urnes de plastique, cercueils de carton,
Vous gisez là, vides, sous les néons blafards,
Tandis que dans l’ombre, les algorithmes ricanent,
Et que les marchés, ces dieux sans visage,
Comptent les voix comme on compte des actions.
Le Rhône coule, indifférent, charriant
Les rêves morts des canuts et des communards,
Tandis que sur les écrans, les candidats
Sourisent, faux comme des billets de Monopoly.
Mais écoutez ! Dans les caves, les greniers,
Les usines désertes, les ronds-points abandonnés,
Un murmure grandit, une rumeur sourde :
« Nous ne voterons plus. Nous agirons. »
Alors les bureaux de vote se rempliront à nouveau,
Non plus de bulletins, mais de poings levés,
De chants, de rires, de colères sacrées,
Et la démocratie, enfin, renaîtra de ses cendres.
Car le peuple n’est pas une abstraction,
Un chiffre dans un sondage, une voix dans le désert.
Le peuple, c’est nous, c’est vous, c’est eux,
Ceux qui refusent de se taire, ceux qui refusent de plier.
Alors debout, citoyens !
Les urnes sont vides, mais les rues sont à nous.
La démocratie n’est pas morte,
Elle attend juste qu’on la réveille.