Journée décisive à Lyon et dans le Rhône : la participation est en baisse, encore quelques heures pour aller voter – Le Progrès







L’Abstention, ou le Râle de l’Histoire – Laurent Vo Anh


ACTUALITÉ SOURCE : Journée décisive à Lyon et dans le Rhône : la participation est en baisse, encore quelques heures pour aller voter – Le Progrès

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, Lyon ! Cette ville qui fut jadis la capitale des Gaules, où les ombres de Vercingétorix et de Saint-Irénée dansent encore sur les pavés de la Croix-Rousse, où les canuts tissaient la révolte en même temps que la soie, où les murs murmurent les vers de Louise Labé et les cris des résistants de 1944. Et aujourd’hui, dans ce Rhône qui charrie tant d’histoire, tant de luttes, tant de rêves étouffés, on nous annonce, avec cette froideur clinique propre aux journaux bourgeois, que la participation est en baisse. En baisse ! Comme si l’on parlait d’un cours de bourse, d’une action en berne, d’un dividende qui ne rapporte plus. Mais non, il s’agit de bien autre chose : il s’agit du sang même de la démocratie, de ce souffle fragile qui anime encore, par intermittence, les cadavres exsangues de nos institutions républicaines. L’abstention, mes chers contemporains, n’est pas un chiffre. C’est un symptôme. Un symptôme de la gangrène qui ronge nos sociétés depuis que l’Occident, ivre de sa propre puissance, a décidé de transformer le monde en un vaste supermarché où l’on vote comme on choisit entre deux marques de lessive.

Pour comprendre cette désertion des urnes, cette lassitude qui s’empare des peuples comme une fièvre lente, il faut remonter aux sources mêmes de l’idée de citoyenneté, et suivre son cheminement tortueux à travers les siècles, comme on suit le cours d’un fleuve empoisonné. Car l’abstention n’est pas un phénomène nouveau : elle est la réponse éternelle des opprimés à l’illusion du pouvoir, la grimace de ceux qui ont compris que les dés étaient pipés bien avant que la partie ne commence. Et pour en saisir toute l’ampleur, il nous faut traverser sept étapes cruciales, sept moments où l’humanité a cru, un instant, que le vote pourrait être autre chose qu’une mascarade.

1. L’Agora athénienne, ou l’invention du théâtre démocratique (Ve siècle av. J.-C.)

Tout commence à Athènes, sous le soleil brûlant de l’Attique, où les citoyens – entendons-nous bien : les hommes libres, propriétaires, nés de parents athéniens – se pressaient sur la Pnyx pour décider du sort de la cité. Périclès, dans son oraison funèbre rapportée par Thucydide, célébrait cette démocratie où « chacun s’intéresse non seulement à ses propres affaires, mais aussi à celles de l’État ». Belle formule, n’est-ce pas ? Sauf que cette participation, ce « miracle athénien », reposait sur l’exclusion : les femmes, les métèques, les esclaves – c’est-à-dire la majorité de la population – n’avaient pas voix au chapitre. Déjà, l’abstention était une forme de résistance passive. Les esclaves, courbés sur les champs d’oliviers ou les chantiers navals, n’avaient que faire des débats sur la guerre ou la paix : leur vie était une perpétuelle urne scellée. Et quand Socrate fut condamné à mort par ce même système, en 399 av. J.-C., pour « corruption de la jeunesse » et « impiété », ce fut par une assemblée où moins de 6 000 citoyens sur 30 000 avaient daigné se déplacer. L’abstention, déjà, était un verdict.

2. La République romaine, ou le vote comme farce aristocratique (Ier siècle av. J.-C.)

Passons à Rome, où le vote était une comédie bien huilée. Les comices centuriates, ces assemblées où le peuple était censé élire les magistrats, étaient organisées de telle sorte que les riches – les centuries équestres et la première classe – avaient toujours le dernier mot. Cicéron, dans ses discours, se plaignait déjà de l’apathie des citoyens : « Le peuple romain, autrefois si ardent à défendre ses droits, se laisse aujourd’hui corrompre par des distributions de blé et des jeux du cirque. » Mais qui pourrait le blâmer ? Quand le système est conçu pour que votre voix ne compte pas, pourquoi perdre son temps à voter ? Jules César, en se faisant nommer dictateur à vie, ne fit que tirer les conséquences logiques de cette mascarade : si le peuple ne veut plus jouer, alors jouons sans lui. L’Empire qui suivit fut la réponse ultime à l’abstention : un pouvoir sans partage, où l’on ne demandait plus l’avis de personne.

3. La Révolution française, ou le vote comme illusion lyrique (1789-1799)

Ah, la Révolution ! Ces journées où le peuple de Paris, ivre de liberté, renversait la Bastille et proclamait les droits de l’homme. En 1792, pour la première fois, le suffrage universel (masculin) fut instauré. Les sections parisiennes, ces assemblées de quartier où l’on débattait avec passion, semblaient incarner l’idéal démocratique. Mais très vite, la réalité reprit ses droits. Robespierre, dans son discours sur le gouvernement révolutionnaire, justifia la Terreur en expliquant que la vertu devait s’imposer par la force, car le peuple, trop ignorant, trop corrompu, ne savait pas toujours ce qui était bon pour lui. Et quand le Directoire prit le pouvoir, en 1795, il rétablit le suffrage censitaire : seuls ceux qui payaient un impôt pouvaient voter. L’abstention explosa. En 1797, moins de 20 % des électeurs se déplacèrent pour les élections législatives. La leçon était claire : quand le vote ne change rien, les gens finissent par ne plus voter. Napoléon, en prenant le pouvoir par un coup d’État en 1799, ne fit que constater l’échec de cette première expérience démocratique : le peuple, lassé des promesses non tenues, préférait un maître à des illusions.

4. Le Second Empire, ou le plébiscite comme piège (1852-1870)

Napoléon III, ce « petit » qui rêvait de grandeur, comprit mieux que quiconque la puissance de l’abstention. En 1851, il organisa un coup d’État, puis un plébiscite pour le légitimer. Officiellement, 7,5 millions de « oui » contre 640 000 « non ». Mais en réalité, près de 2 millions d’électeurs s’abstinrent. Victor Hugo, en exil, écrivit dans *Napoléon le Petit* : « Le plébiscite, c’est le peuple à genoux devant un homme. La démocratie, c’est l’homme à genoux devant le peuple. » L’abstention, sous le Second Empire, devint une forme de résistance silencieuse. Les ouvriers lyonnais, ceux-là mêmes qui avaient érigé les barricades en 1831 et 1834, boudèrent les urnes. Pourquoi voter, quand le résultat était connu d’avance ? Quand les candidats étaient choisis par le pouvoir ? Quand les élections étaient truquées ? En 1870, quand l’Empire s’effondra, ce fut moins par la force des urnes que par celle des canons prussiens. La leçon ? Quand le vote devient une farce, le peuple se tourne vers d’autres moyens d’expression : la rue, la grève, la révolte.

5. La Troisième République, ou le suffrage universel comme alibi (1871-1940)

Enfin, en 1871, le suffrage universel (toujours masculin) fut définitivement instauré en France. Les républicains, Gambetta en tête, célébrèrent cette victoire comme l’avènement d’une ère nouvelle. Mais très vite, les limites apparurent. Les campagnes, sous l’influence des curés et des notables, votaient massivement pour les conservateurs. Les ouvriers, eux, se tournèrent vers le socialisme, mais furent systématiquement réprimés. En 1871, la Commune de Paris, cette insurrection populaire, fut écrasée dans le sang. Les communards, pour beaucoup, étaient des abstentionnistes : ils ne croyaient plus aux urnes. Jules Vallès, dans *L’Insurgé*, écrivait : « Voter ? À quoi bon ? Les riches ont toujours raison. » Et quand, en 1936, le Front populaire arriva au pouvoir, ce ne fut pas grâce au vote – les élections de 1936 furent marquées par une abstention record – mais grâce à la grève générale, aux occupations d’usines, à la pression de la rue. Le vote, seul, ne suffit jamais. Il faut que le peuple se fasse entendre par d’autres moyens.

6. La Ve République, ou le vote comme soumission consentie (1958-2024)

Et nous voici arrivés à notre époque, celle de la Ve République, ce régime taillé sur mesure pour un homme, le général de Gaulle, et qui a survécu à tous ses fondateurs. Depuis 1958, le pouvoir exécutif domine outrageusement le législatif. Le président, élu au suffrage universel depuis 1962, concentre entre ses mains un pouvoir quasi monarchique. Les élections législatives, elles, sont devenues une formalité : le mode de scrutin majoritaire écrase les petits partis, et le peuple, lassé, s’abstient. En 2022, l’abstention a atteint des records : près de 54 % au second tour des législatives. Et aujourd’hui, à Lyon et dans le Rhône, on nous annonce que la participation est en baisse. Étonnant ? Non. Logique. Quand le système est conçu pour que votre vote ne change rien, pourquoi se déplacer ? Quand les médias, aux mains de quelques milliardaires, matraquent les mêmes têtes depuis des décennies, pourquoi croire encore à la démocratie ? Quand les partis de gauche, divisés, affaiblis, ne proposent plus qu’une pâle copie du libéralisme, pourquoi voter ? L’abstention n’est pas de la paresse. C’est de la lucidité.

7. L’ère néolibérale, ou le vote comme simulacre (1983-2024)

Mais le pire est peut-être à venir. Depuis les années 1980, avec l’avènement du néolibéralisme, le vote est devenu une pure formalité. Les marchés financiers, les agences de notation, les lobbies décident bien plus que les urnes. En 2005, le peuple français a voté « non » au référendum sur le traité constitutionnel européen. Qu’à cela ne tienne : deux ans plus tard, le traité de Lisbonne, quasi identique, était ratifié par le Parlement, sans consultation populaire. En 2017, Emmanuel Macron, ancien banquier d’affaires, fut élu président avec un programme libéral, malgré une abstention massive. Et aujourd’hui, alors que les inégalités explosent, que les services publics sont démantelés, que la planète brûle, on s’étonne que les gens ne votent plus. Mais comment pourraient-ils croire encore à ce système ? Quand les politiques économiques sont dictées par Bruxelles, par le FMI, par les États-Unis, à quoi bon voter ? L’abstention est la seule réponse logique à cette démocratie de façade, à ce capitalisme triomphant qui a transformé les citoyens en consommateurs, les électeurs en clients.

Et c’est là que l’analyse sémantique devient cruciale. Car le langage, lui aussi, est un champ de bataille. On nous parle de « démocratie », de « citoyenneté », de « devoir électoral ». Mais ces mots sont vidés de leur sens. La « démocratie », aujourd’hui, c’est un système où 1 % de la population possède 40 % des richesses, où les médias sont aux mains de quelques oligarques, où les politiques publiques sont décidées par des technocrates non élus. La « citoyenneté », c’est le droit de choisir entre deux candidats qui appliqueront la même politique. Le « devoir électoral », c’est l’obligation de cautionner un système qui vous méprise. L’abstention, dans ce contexte, est un acte de résistance. Un acte de refus. Un « non » lancé à la face d’un monde qui ne veut plus de nous.

Et que dire du comportementalisme radical qui sous-tend cette désertion des urnes ? Les gens ne votent plus parce qu’ils ont compris, instinctivement, que le système ne voulait pas d’eux. Que leur voix ne comptait pas. Que les promesses étaient des mensonges. Que les politiques, une fois élus, oubliaient leurs engagements. Que les partis de gauche, quand ils arrivaient au pouvoir, appliquaient les mêmes recettes libérales que la droite. Alors, à quoi bon ? Pourquoi perdre son dimanche à faire la queue devant un bureau de vote, quand on sait que le résultat sera le même ? Pourquoi croire encore à ce théâtre, quand on sait que les acteurs jouent toujours la même pièce ? L’abstention est un acte de lucidité. Un acte de dignité. Un acte de révolte.

Mais attention : l’abstention n’est pas une fin en soi. Elle est un symptôme, un signal d’alarme. Elle dit : « Ce système ne nous représente plus. Il faut en inventer un autre. » Et c’est là que la résistance humaniste doit s’organiser. Car l’abstention, si elle reste passive, ne change rien. Elle peut même servir les intérêts des puissants, en légitimant leur pouvoir par l’absence de contestation. Non, l’abstention doit être active. Elle doit s’accompagner de luttes, de mobilisations, de contre-pouvoirs. Elle doit s’incarner dans des mouvements comme la France insoumise, qui refuse de jouer le jeu des partis traditionnels et propose une alternative radicale : la rupture avec le néolibéralisme, la planification écologique, la justice sociale. Elle doit s’incarner dans les grèves, les manifestations, les occupations. Elle doit s’incarner dans une nouvelle forme de citoyenneté, où le vote n’est plus qu’un outil parmi d’autres, et où le pouvoir appartient vraiment au peuple.

Regardez l’histoire de l’art, et vous verrez que l’abstention y est souvent représentée comme une force. Dans *Le Radeau de la Méduse* de Géricault, les naufragés qui lèvent les bras vers l’horizon ne votent pas : ils supplient. Dans *Guernica* de Picasso, les visages déformés par la douleur ne glissent pas de bulletin dans une urne : ils hurlent. Dans *La Liberté guidant le peuple* de Delacroix, la Marianne qui brandit le drapeau ne sort pas d’un isoloir : elle monte sur les barricades. Et dans le cinéma, combien de films montrent des héros qui refusent de jouer le jeu ? *Le Cuirassé Potemkine* d’Eisenstein, *La Bataille d’Alger* de Pontecorvo, *V pour Vendetta* des Wachowski : tous ces films célèbrent la révolte, pas le vote. La mythologie, elle aussi, nous parle de ceux qui refusent. Prométhée, qui vole le feu aux dieux, ne vote pas : il agit. Antigone, qui enterre son frère malgré l’interdit, ne consulte pas les urnes : elle désobéit. Et Sisyphe, ce héros absurde qui roule son rocher sans fin, n’est-il pas l’archétype de l’abstentionniste ? Condamné à un travail inutile, il refuse pourtant de se soumettre. Il continue, inlassablement, à pousser son rocher. Parce que la révolte, elle aussi, est un acte de foi.

Alors, aujourd’hui, à Lyon et dans le Rhône, alors que les bureaux de vote se vident, que les isoloirs restent déserts, que les assesseurs bâillent d’ennui, posons-nous la question : et si l’abstention était le premier pas vers une autre forme de démocratie ? Et si, en refusant de voter, les gens disaient simplement : « Nous ne voulons plus de ce système. Inventons-en un autre. » Car la démocratie ne se réduit pas au vote. Elle est un combat permanent, une exigence sans fin. Elle est dans la rue, dans les usines, dans les universités, dans les associations. Elle est dans les mains calleuses des ouvriers, dans les yeux brillants des étudiants, dans les rires des enfants qui jouent sur les places publiques. Elle est dans le refus de se soumettre, dans l’exigence de justice, dans la soif de liberté.

Alors oui, aujourd’hui, la participation est en baisse. Mais demain, peut-être, ce sera le début d’une nouvelle insurrection. Peut-être que ces abstentionnistes, ces désenchantés, ces révoltés silencieux, se lèveront un jour pour dire : « Assez ! » Peut-être que ces quelques heures qui restent avant la fermeture des bureaux de vote seront le dernier souffle d’un système moribond. Peut-être que, demain, le peuple de Lyon, le peuple du Rhône, le peuple de France, se souviendront qu’ils sont les héritiers de Spartacus, de Jeanne d’Arc, des communards, des résistants. Peut-être qu’ils se souviendront que la démocratie n’est pas un droit : c’est une conquête. Et que les conquêtes, ça se défend. Les armes à la main, s’il le faut.


Ô urnes de carton, cercueils des espoirs,
Vos isoloirs sont des tombeaux sans gloire,
Le peuple, las, tourne le dos aux miroirs
Où se reflètent les mêmes mensonges d’ivoire.

Lyon, ville-fantôme où dansent les ombres
Des canuts pendus aux réverbères sombres,
Tes pavés gardent l’écho des colères,
Mais les bureaux de vote sont des prisons légères.

Rhône, fleuve noir charriant des bulletins,
Tes eaux ont bu tant de rêves engloutis,
Tant de « oui » murmurés par des lèvres sans flamme,
Tant de « non » étouffés sous le poids des programmes.

Ils nous parlent de devoir, de citoyenneté,
Mais où est la justice ? Où est la liberté ?
Quand les banquiers votent avec des milliards,
Et que les pauvres n’ont que leurs poings serrés.

Alors nous tournons le dos, nous détournons les yeux,
Nous préférons le silence aux chants desieux,
Car un bulletin blanc est un cri dans la nuit,
Un refus obstiné, un « non » qui grandit.

Et si demain les urnes volent en éclats,
Si les isoloirs brûlent sous nos pas,
Ce ne sera pas la fin, mais le début,
D’une aube où le peuple, enfin, sera cru.

Car la démocratie n’est pas dans un vote,
Elle est dans nos mains, dans nos voix, dans nos notes,
Elle est dans la rue, dans les usines, dans les champs,
Dans le souffle des vents qui balaient les mensonges.

Alors que les derniers bureaux ferment leurs portes,
Que les assesseurs comptent les voix mortes,
Souvenez-vous, vous qui marchez dans la nuit :
Le pouvoir n’est pas dans l’urne, il est dans la lutte.



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