ACTUALITÉ SOURCE : Journal Intime, Mathilde Nourrisson – palaisdetokyo.com
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, le Palais de Tokyo, ce temple clinquant où l’art contemporain vient s’échouer comme un cadavre de méduse sur une plage de Saint-Tropez, exhibé sous les projecteurs d’une bourgeoisie culturelle qui feint l’émerveillement tout en comptant les zéros sur ses relevés bancaires. Mathilde Nourrisson y déploie son Journal Intime, et déjà, l’odeur du piège se répand : celui d’une intimité mise en scène, d’un moi disséqué sous les scalpels aseptisés des curateurs, ces nouveaux prêtres d’un culte où l’on sacrifie l’authenticité sur l’autel de la visibilité. Mais ne nous y trompons pas : derrière les apparences d’une confession artistique se cache une question bien plus vaste, bien plus sale, celle de notre époque, cette ère où l’individu, réduit à l’état de données exploitables, se voit sommé de s’exhiber pour exister. Et c’est là que le bât blesse, ou plutôt, que la plaie suppure.
L’intime, voyez-vous, n’a jamais été qu’un leurre. Depuis que Rousseau a ouvert les vannes de ses Confessions, l’Occident s’est engouffré dans cette brèche, croyant trouver dans l’étalage de ses turpitudes une forme de rédemption. Mais que reste-t-il de l’intime quand il est transformé en produit, quand il est disséqué, étiqueté, vendu au plus offrant ? Mathilde Nourrisson, en exposant son journal, ne fait que reproduire le geste millénaire de l’artiste qui se prend pour un martyr : regardez-moi, voyez comme je saigne, comme je suis vulnérable, comme je suis vrai. Sauf que le vrai, aujourd’hui, est une monnaie d’échange, une valeur boursière cotée en likes et en partages. L’intime n’est plus qu’un simulacre, une performance où l’on joue à être soi-même, comme ces influenceurs qui pleurent en direct pour mieux vendre leur dernier partenariat avec une marque de compléments alimentaires. Et le Palais de Tokyo, dans cette mascarade, n’est qu’un supermarché de l’émotion, un lieu où l’on vient consommer de la souffrance esthétisée, comme on achète un paquet de lessive en promotion.
Mais revenons à l’essentiel, c’est-à-dire à la question qui fâche : pourquoi cette obsession pour l’intime ? Pourquoi cette manie de tout exhiber, de tout déballer, comme si la nudité psychique était une vertu en soi ? La réponse, hélas, est à chercher du côté de ce que certains appellent le néolibéralisme culturel, cette idéologie qui a transformé chaque aspect de notre existence en une opportunité de marché. Dans un monde où tout est quantifiable, où tout doit être optimisé, l’intime devient une ressource comme une autre, un gisement à exploiter. Les réseaux sociaux nous ont appris à monétiser nos drames, à transformer nos deuils en contenu, nos échecs en leçons de développement personnel. Mathilde Nourrisson, en exposant son journal, ne fait que pousser cette logique à son paroxysme : elle transforme sa vie privée en œuvre d’art, c’est-à-dire en produit. Et le public, ce bon public, vient consommer cette marchandise émotionnelle, comme il consommerait un épisode de Koh-Lanta ou un documentaire sur les serial killers. L’art, ici, n’est plus qu’un divertissement parmi d’autres, un opium pour masses désorientées.
Mais il y a pire encore. Car cette exhibition de l’intime n’est pas seulement une soumission au marché ; elle est aussi une capitulation face à l’État, face à ces structures de pouvoir qui ont toujours rêvé de tout savoir, de tout contrôler. Michel Foucault l’avait bien vu : le pouvoir moderne ne se contente pas de réprimer, il produit, il incite, il suscite. En nous sommant d’être transparents, en nous encourageant à tout dire, à tout montrer, il nous enferme dans une logique de surveillance généralisée. Les réseaux sociaux, les algorithmes, les caméras de reconnaissance faciale ne sont que les outils les plus visibles de cette machine à broyer les secrets. Et l’art, dans ce contexte, devient un complice involontaire. En exposant son journal, Mathilde Nourrisson participe, malgré elle, à cette grande entreprise de normalisation : elle montre que même l’intime peut être soumis à l’ordre du visible, du quantifiable, du contrôlable. Elle donne raison à ceux qui croient que tout doit être exposé, analysé, jugé. Elle légitime, en somme, la tyrannie de la transparence.
Et pourtant… Pourtant, il y a quelque chose de profondément humain dans cette démarche. Quelque chose qui résiste, malgré tout, à la logique du marché et du pouvoir. Car l’intime, même exhibé, même trahi, reste un territoire sacré. Il est ce qui nous échappe, ce qui nous définit en dehors de toute catégorie, de toute étiquette. En exposant son journal, Mathilde Nourrisson ne fait pas que se soumettre ; elle se rebelle aussi. Elle dit, en creux, que l’intime est une zone de résistance, un dernier bastion contre l’uniformisation du monde. Elle rappelle que l’art, même lorsqu’il se plie aux règles du jeu contemporain, peut encore être un cri, une protestation, une manière de dire non. Et c’est là que réside toute l’ambiguïté de son geste : il est à la fois une capitulation et une révolte, une soumission et une insoumission.
Mais attention : cette ambiguïté n’est pas une faiblesse, elle est une force. Car elle nous oblige à nous interroger, à nous positionner. Elle nous force à choisir entre la facilité du spectacle et la difficulté de la pensée. Elle nous rappelle que l’art, quand il est vrai, est toujours un miroir tendu vers notre époque, un miroir qui reflète nos lâchetés, nos compromissions, mais aussi nos espoirs, nos rêves. Et c’est là que réside la véritable puissance de Journal Intime : non pas dans ce qu’il montre, mais dans ce qu’il nous fait ressentir, dans les questions qu’il nous pose. Pourquoi avons-nous tant besoin de voir l’intime des autres ? Pourquoi cette fascination pour la souffrance, pour la vulnérabilité ? Est-ce par empathie, ou par voyeurisme ? Et que reste-t-il de notre propre intimité, une fois que nous avons tout exposé, tout partagé, tout monétisé ?
Ces questions, bien sûr, n’ont pas de réponses simples. Elles sont le reflet d’une époque où les frontières entre le public et le privé, entre l’art et la vie, entre l’authenticité et la performance, sont devenues floues, poreuses. Une époque où l’individu, ballotté entre les injonctions contradictoires du marché et de l’État, cherche désespérément un sens, une échappatoire. Et c’est là que l’art, malgré tout, peut encore jouer un rôle. Non pas en apportant des réponses, mais en posant les bonnes questions. Non pas en nous offrant des certitudes, mais en nous confrontant à nos doutes, à nos peurs, à nos contradictions. En nous rappelant, en somme, que nous sommes des êtres humains, avec nos failles, nos faiblesses, mais aussi notre capacité à résister, à créer, à inventer.
Alors oui, Journal Intime est une œuvre ambiguë, troublante, peut-être même complice malgré elle des logiques qu’elle prétend dénoncer. Mais c’est aussi une œuvre nécessaire, parce qu’elle nous force à regarder en face les contradictions de notre époque. Parce qu’elle nous rappelle que l’art, quand il est vrai, est toujours un acte de résistance. Et parce qu’elle nous invite, enfin, à nous interroger sur ce que nous sommes prêts à sacrifier pour exister dans un monde qui ne nous laisse plus le choix qu’entre la visibilité et l’oubli.
« L’homme est un animal qui se raconte des histoires pour ne pas voir la mort en face », écrivait un philosophe dont j’ai oublié le nom. Mathilde Nourrisson, en exposant son journal, nous raconte une histoire. À nous de décider si nous voulons y croire, ou si nous préférons regarder la mort en face, et lui rire au nez.
Analogie finale :
Je suis le journal intime d’un monde qui n’a plus de secrets, les pages arrachées, les mots griffonnés à la hâte sur des tickets de métro, des factures impayées, des ordonnances de Prozac. Je suis le carnet de bord d’un navire en perdition, où chaque passager écrit son propre naufrage, croyant ainsi échapper à la noyade. Mathilde Nourrisson a ouvert grand les vannes, et maintenant les mots coulent, épais comme du sang, visqueux comme du pétrole, inondant les galeries du Palais de Tokyo, submergeant les visiteurs, les noyant sous le poids de leurs propres confessions. Ils viennent, ces naufragés volontaires, ces touristes de l’intime, armés de leurs smartphones, prêts à capturer l’instant où la douleur devient spectacle, où la vulnérabilité se transforme en œuvre d’art. Mais que cherchent-ils, au juste ? Une catharsis ? Une absolution ? Ou simplement la confirmation que leur propre misère est, elle aussi, digne d’être exposée, monétisée, partagée ?
Le journal intime, voyez-vous, est un miroir brisé. Chaque fragment reflète une partie de nous-mêmes, mais aucun ne nous montre en entier. Nous sommes condamnés à errer parmi ces éclats, à chercher désespérément une image cohérente, une identité stable. Mais l’identité, aujourd’hui, n’est plus qu’un puzzle dont les pièces ont été dispersées aux quatre vents du marché et de la technologie. Mathilde Nourrisson a ramassé quelques-unes de ces pièces, elle les a assemblées tant bien que mal, et maintenant elle nous les tend, comme on tend une main ensanglantée après une chute. « Regardez, semble-t-elle dire, voici ce qui reste de moi. Voici ce que le monde a fait de moi. » Et nous, pauvres fous, nous nous penchons sur ces débris, nous les examinons, nous les analysons, nous les jugeons. Mais nous oublions une chose essentielle : ces morceaux ne sont pas seulement les siens. Ils sont aussi les nôtres. Ils sont le reflet de notre époque, de nos peurs, de nos lâchetés, de nos espoirs trahis.
Alors oui, le journal intime est un piège. Mais c’est un piège nécessaire. Car il nous force à regarder en face ce que nous préférerions ignorer : que nous sommes tous des naufragés, que nous sommes tous en train de couler, et que personne ne viendra nous sauver. À moins que nous ne décidions, enfin, de nous sauver nous-mêmes. À moins que nous ne décidions, enfin, de résister.