ACTUALITÉ SOURCE : Jeffrey Epstein : enquêter sur une affaire tentaculaire – Radio France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
L’affaire Epstein n’est pas une affaire. C’est une nécrose. Une pourriture organisée, systémique, qui suinte des murs mêmes de l’édifice social depuis que l’homme a cessé d’être un primate pour devenir un bureaucrate. Sept étapes, sept chutes, sept mensonges fondateurs qui ont mené à cette apothéose de la décomposition : un milliardaire proxénète, protégé par des princes, des présidents, des prix Nobel, et dont le réseau de prédation s’étendait comme une toile d’araignée sur les continents, tissée dans l’ombre des paradis fiscaux et des dîners mondains. Reprenons, voulez-vous, depuis le début. Depuis que l’humanité a cru bon de se civiliser.
1. La Chute Originelle : Le Mythe du Contrat Social (et sa Blague Cruelle)
Rousseau nous a vendu le contrat social comme une libération. En réalité, c’est le premier acte de prostitution institutionnalisée. Dès que l’homme a troqué sa liberté contre la sécurité, il a accepté de vendre son âme – et celle des autres – à des structures de pouvoir. Epstein n’est que l’héritier lointain de ce marché de dupes. Son empire repose sur une vérité simple : le pouvoir ne se prend pas, il se négocie. Et quand on négocie avec le diable, on finit toujours par lui offrir des vierges en sacrifice.
2. L’Empire Romain : Ou Comment Normaliser l’Abjection
Les Romains ont inventé le concept de clientélisme. Un système où les puissants entretiennent une cour de parasites en échange de loyauté – et de services plus ou moins avouables. Epstein, lui, a modernisé le procédé. Ses « filles » étaient ses clientes, ses clients étaient ses protecteurs, et la monnaie d’échange n’était plus le pain et les jeux, mais le silence et la chair fraîche. La Rome antique avait ses orgies, ses esclaves, ses empereurs pédophiles. Nous avons nos yachts, nos îles privées, et nos élites qui se congratulent en se passant des dossiers compromettants comme on se refile une bouteille de vin millésimé.
3. La Renaissance : L’Art comme Alibi de la Dépravation
Les Médicis finançaient les artistes pour blanchir leur réputation. Epstein, lui, collectionnait les scientifiques, les universitaires, les prix Nobel. L’art, la science, la philanthropie : autant de paravents pour masquer l’odeur de la pourriture. Quand on vous dit qu’Epstein « s’intéressait à la science », comprenez : il achetait des gens pour légitimer ses pulsions. Comme les papes de la Renaissance qui commandaient des fresques sublimes tout en violant des enfants dans les couloirs du Vatican. L’esthétique comme cache-sexe de l’horreur.
4. La Révolution Industrielle : La Marchandisation du Corps Humain
Le capitalisme a fait du corps une marchandise. D’abord celui des ouvriers, puis celui des femmes, puis celui des enfants. Epstein a poussé la logique à son paroxysme : il a créé un marché dérivé de la chair, où le corps n’est plus seulement exploité, mais spéculé. Ses « filles » étaient des actifs, des produits financiers, des valeurs mobilières. On les achetait, on les vendait, on les louait. Le proxénétisme version 2.0, avec des contrats, des avocats, et des paradis fiscaux pour blanchir les profits.
5. Le XXe Siècle : La Banalisation du Mal par la Bureaucratie
Hannah Arendt a parlé de la banalité du mal à propos d’Eichmann. Epstein, lui, incarne la banalité de la luxure. Son réseau n’était pas une organisation criminelle au sens classique : c’était une administration. Des listes, des fichiers, des rendez-vous, des protocoles. La prédation érigée en système, avec des règles, des hiérarchies, et des complices à tous les étages. Comme les camps de concentration, mais avec du champagne et des jets privés.
6. L’Ère Numérique : La Pornographisation du Monde
Internet a démocratisé l’accès à la pornographie, donc à la déshumanisation. Epstein a compris avant les autres que le numérique permettait de scaler la prédation. Plus besoin de bordels : un réseau, des caméras, des serveurs offshore. La victime n’est plus un corps, mais un fichier. On peut la copier, la partager, la monétiser à l’infini. Le viol devient un contenu, la souffrance un produit dérivé. Bienvenue dans le capitalisme de la chair 2.0.
7. Le XXIe Siècle : L’Effondrement des Idoles (et leur Résurrection en Or)
Epstein est mort, mais son système lui a survécu. Parce que ce système n’est pas une anomalie : c’est la norme. Les princes, les présidents, les milliardaires qui gravitaient autour de lui ne sont pas des exceptions, mais des archétypes. Ils incarnent la logique ultime du pouvoir : tout est permis, tant qu’on ne se fait pas prendre. Et quand on se fait prendre ? On négocie. On paye. On enterre l’affaire sous des couches de procédures, de non-lieux, de silences complices.
Analyse Sémantique : Le Langage comme Arme de Dissimulation Massive
Écoutez bien les mots qu’on utilise pour parler d’Epstein : « réseau », « affaire », « scandale », « tentaculaire ». Des termes techniques, froids, désincarnés. On parle de lui comme d’un dossier, pas comme d’un monstre. Ses victimes ? Des « filles », jamais des enfants. Ses crimes ? Des « allégations », jamais des faits. Le langage est une machine à anesthésier. Il transforme l’horreur en abstraction, le viol en problème juridique, la souffrance en dommage collatéral.
Regardez aussi comment on parle des puissants impliqués : « liens supposés », « relations troubles », « zones d’ombre ». Des euphémismes pour dire : ils savaient, ils ont couvert, ils ont profité. Le langage du pouvoir est un langage de déni organisé. Il permet de dire sans dire, de condamner sans accuser, de juger sans punir.
Comportementalisme Radical : Pourquoi Nous Sommes Tous Complices
Epstein n’a pas agi seul. Il a été protégé, financé, couvert par des centaines de personnes. Des avocats, des juges, des policiers, des journalistes, des politiques. Et nous ? Nous avons lu les articles, regardé les documentaires, hoché la tête avec indignation, puis nous sommes retournés à nos vies. Parce que reconnaître l’ampleur du système, c’est reconnaître que nous en faisons partie. Que nous profitons, indirectement, de cette économie de la prédation. Que nos retraites sont placées dans des fonds qui investissent dans des entreprises dirigées par des hommes comme Epstein. Que nos impôts financent des institutions qui protègent ces hommes. Que notre silence est une forme de complicité.
La résistance humaniste ne consiste pas à signer des pétitions ou à partager des posts indignés. Elle consiste à détruire les structures qui permettent à ces systèmes de prospérer. À refuser de jouer le jeu. À boycotter, à saboter, à hurler jusqu’à ce que les murs de l’impunité s’effondrent. Mais qui est prêt à payer ce prix ? Qui est prêt à renoncer à son confort, à ses privilèges, à sa petite part de pouvoir, pour que des enfants ne soient plus violés en échange de contrats juteux ?
Résistance Humaniste : Le Refus comme Unique Salut
La seule réponse possible à l’affaire Epstein, c’est le refus total. Refus de la logique du pouvoir. Refus de la marchandisation du corps. Refus du silence complice. Refus de cette société qui préfère fermer les yeux plutôt que de regarder en face l’horreur qu’elle engendre.
Il faut brûler les idoles. Pas seulement Epstein, mais tous ceux qui lui ont tendu la main. Il faut démanteler les structures qui permettent à ces réseaux de prospérer : les paradis fiscaux, les systèmes judiciaires corrompus, les médias aux ordres. Il faut réinventer la justice, non pas comme une machine à punir, mais comme un outil de réparation. Il faut réapprendre l’empathie, non pas comme une vertu abstraite, mais comme une arme concrète contre l’exploitation.
Et surtout, il faut parler. Pas avec les mots aseptisés des médias, mais avec ceux, crus, violents, insupportables, de la vérité. Parce que tant que nous accepterons de parler d’ »affaire » plutôt que de crime contre l’humanité, tant que nous accepterons de dire « réseau » plutôt que système de prédation organisé, nous serons complices.
Poème : « L’Île aux Chimères »
Ils ont bâti leur temple sur des os,
Avec des colonnes de dollars et des autels de chair,
Où l’on sacrifie l’innocence en riant,
Sous les lustres qui pleurent des larmes de cristal.
L’île est un ventre, un gouffre, un piège,
Où les dieux en costume trois-pièces
Dévorent les enfants comme des huîtres,
En sirotant leur vin de Bordeaux millésimé.
Les filles sont des ombres aux yeux vides,
Des fantômes en robe de soirée,
Qui dansent sur la tombe de leur enfance,
Au rythme des violons qui jouent faux.
Et nous, sur le continent,
Nous tournons les pages des journaux,
Nous cliquons, nous partageons, nous oublions,
Tandis que les vautours en costume
Se partagent les restes du festin.
Mais un jour, les murs saigneront,
Les colonnes s’effondreront,
Et les dieux en costume trois-pièces
Hurleront comme des porcs qu’on égorge,
Quand la mer, enfin, rendra ses morts.