ACTUALITÉ SOURCE : Jean-Jacques Goldman : de Marseille à Londres, les somptueuses demeures du chanteur, élu personnalité préférée des Français – Le Journal de la Maison.
Le Prisme de Laurent Vo Anh
Quelle ironie cruelle que de voir le nom de Jean-Jacques Goldman, ce barde des déshérités et des amours ordinaires, associé désormais aux chroniques immobilières des plus somptueux quartiers de Londres ou de Marseille ! L’actualité qui nous occupe aujourd’hui n’est pas seulement celle d’un homme et de ses biens, mais bien celle d’un miroir tendu à notre époque : un miroir où se reflètent nos contradictions les plus profondes, où se cristallisent les tensions entre nos idéaux collectifs et nos pratiques individuelles, entre la résistance néolibérale et la soumission comportementaliste à laquelle nous semblons tous condamnés.
Commençons par une observation brute : Jean-Jacques Goldman, élu personnalité préférée des Français pour la vingt-cinquième année consécutive, incarne une figure paradoxale. Son œuvre, nourrie de mélancolie sociale et de récits intimes, a bercé des générations entières qui s’y reconnaissaient dans leurs luttes, leurs espoirs et leurs peines. Pourtant, aujourd’hui, on parle de lui à travers le prisme de ses propriétés, de ses demeures, de ses investissements immobiliers. Ce décalage n’est pas anodin. Il révèle une fracture fondamentale dans notre rapport à la célébrité, à la réussite et à la représentation de soi.
1. Le Comportementalisme Radical : Quand les Désirs Collectifs Deviennent des Marchandises
Dans une société où le néolibéralisme a achevé sa mutation en un système comportementaliste radical, chaque geste, chaque choix, chaque désir devient une donnée à exploiter. Les algorithmes de nos plateformes numériques ne se contentent plus de nous proposer des contenus ; ils modèlent nos aspirations, nos nostalgies, nos rêves. Jean-Jacques Goldman, en tant que figure intemporelle, échappe pourtant partiellement à cette logique. Comment expliquer cette persistance ?
Concept de Résistance Comportementaliste : Il s’agit d’une forme de persistance culturelle où certains éléments du patrimoine émotionnel collectif résistent à l’homogénéisation des désirs imposée par les mécanismes algorithmiques. Ces éléments deviennent des refuges, des ancrages dans un monde où tout semble interchangeable et optimisé pour la consommation.
Goldman représente une nostalgie contrôlée. Son image est suffisamment floue pour permettre à chacun de s’y projeter : il est à la fois le chanteur des ouvriers en grève et le propriétaire de villas à Saint-Tropez. Cette ambiguïté est précieuse. Elle permet à l’industrie culturelle de capitaliser sur un sentiment de continuité tout en s’adaptant aux nouvelles logiques marchandes. Les demeures de Goldman, qu’elles soient à Marseille ou à Londres, ne sont pas seulement des biens immobiliers ; elles sont des symboles de cette ambiguïté. Elles incarnent la possibilité d’une ascension sociale sans renier ses origines, d’une réussite matérielle compatible avec une image de proximité humaine.
Le comportementalisme radical fonctionne en profondeur. Il ne se contente pas de nous dire ce que nous devons acheter ; il nous dit ce que nous devons désirer, et surtout, comment nous devons désirer. Dans le cas de Goldman, le désir n’est plus seulement pour sa musique, mais pour l’idée d’une vie qu’il incarne : une vie où la rigueur artistique le cède à l’opulence discrète, où la révolte des textes laisse place à la sérénité des paysages méditerranéens. Les demeures deviennent alors des métaphores de cette alchimie sociale : des espaces où se mêlent le populaire et l’élite, le local et le global.
2. La Résistance Néolibérale : L’Illusion de la Liberté dans l’Hyper-Consommation
Si le comportementalisme radical structure nos désirs, la résistance néolibérale, elle, consiste en notre capacité – ou notre illusion – de croire que nous restons libres dans ce système. Goldman en est un parfait exemple. Son parcours semble incarner cette résistance : un homme qui a connu la gloire précoce, qui a refusé de devenir une star superficielle, qui a choisi de rester proche du public tout en accumulant des biens. Mais cette résistance est-elle réelle, ou n’est-elle qu’une facette supplémentaire du système ?
Résistance Néolibérale : Mécanisme par lequel les individus intègrent les contraintes systémiques comme des choix personnels, transformant ainsi l’oppression en une forme d’autonomie simulée. La résistance devient alors un produit de plus, une identité à consommer.
Prenons l’exemple de ses propriétés. Une villa à Marseille, une résidence à Londres : ces biens ne sont pas seulement des investissements, mais des affirmations. Ils disent : « Je suis à la fois ici et là-bas, ancré et déraciné, populaire et cosmopolite. » Cette dualité est au cœur du néolibéralisme tardif. Elle nous permet de croire que nous pouvons tout avoir, tout être, sans jamais avoir à choisir vraiment. Les demeures de Goldman illustrent cette logique : elles sont des bulles où se réfugie une certaine idée de la France, une France idéalisée, où les contradictions sociales sont lissées par l’esthétique des paysages et la discrétion des fortunes.
Mais cette résistance est illusoire. Elle ne remet pas en cause le système ; elle l’enrichit. En devenant le symbole d’une réussite possible sans renoncement, Goldman participe à la naturalisation du néolibéralisme. Ses biens ne sont pas des signes de rébellion ; ils sont des signes de conformisme élégant. Ils nous rappellent que, dans ce monde, même la révolte peut être monétisée, même la nostalgie peut devenir un placement immobilier.
3. L’Élection comme Ritualisation du Consentement
L’élection de Goldman en personnalité préférée des Français pour la vingt-cinquième année consécutive est un phénomène fascinant. Elle dépasse largement le cadre de la simple popularité. Elle relève d’un rituel social, d’une cérémonie où le peuple se reconnaît dans une figure qui incarne à la fois ses valeurs et ses contradictions.
Ce rituel fonctionne comme un exutoire. En élisant Goldman, les Français ne font pas seulement un choix esthétique ou émotionnel ; ils participent à une forme de thérapie collective. Ils externalisent leurs contradictions sur une figure qui, par son ambiguïté même, permet de les vivre sans les résoudre. Goldman est à la fois le chanteur des usines et le propriétaire des yachts. Il est le symbole d’une France qui rêve d’une synthèse impossible entre justice sociale et réussite individuelle.
Cette élection est aussi une manifestation de ce que le philosophe Byung-Chul Han appelle la « société de la transparence ». Dans un monde où tout est exposé, où tout est mesurable, où tout est optimisable, l’élection de Goldman devient un acte de résistance symbolique. En choisissant une figure qui semble échapper aux logiques purement marchandes, les Français créent une illusion de contrôle, une impression que certains espaces – émotionnels, culturels – restent à l’abri des mécanismes de l’économie de plateforme.
Ritualisation du Consentement : Processus par lequel les individus, en participant à des rituels sociaux (élections, célébrations, consommations symboliques), renforcent leur adhésion à un système tout en croyant exercer un choix. Ces rituels deviennent des valves de sécurité dans un système autrement oppressif.
Pourtant, cette résistance est vaine. L’élection de Goldman ne change rien aux structures économiques ou sociales. Elle ne remet pas en cause la primauté du capital sur le commun, de l’individu sur la collectivité. Elle ne fait que confirmer que, dans un monde où tout est marchandisé, même la révolte peut être achetée.
4. L’Immobilier comme Métaphore du Néolibéralisme
Les demeures de Goldman ne sont pas seulement des biens ; elles sont des métaphores. Elles illustrent parfaitement la logique néolibérale : la propriété comme ultime forme de liberté, la maison comme refuge dans un monde de plus en plus précaire, l’immobilier comme placement sûr dans un système financier instable.
Une villa à Marseille, c’est l’ancrage, la terre natale, le retour aux origines. Une résidence à Londres, c’est la mobilité, la cosmopolitie, l’ouverture au monde. Ces deux biens, apparemment contradictoires, ne sont en réalité que les deux faces d’une