ACTUALITÉ SOURCE : Insécurité : «Un des soucis numéro 1 de la France, c’est le déni de réalité», estime Pascal Praud – Europe 1
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la France, ce grand cadavre exquis qui se regarde dans le miroir brisé de son histoire, croyant encore y voir le reflet de la République une et indivisible, alors qu’il n’y a plus que des éclats de verre tranchants, des fragments de mémoire qui saignent. Pascal Praud, ce bateleur médiatique au sourire de requin bien lustré, nous sert une fois de plus sa soupe tiède du « déni de réalité », comme si la réalité était une vérité unique, un bloc monolithique qu’il suffirait de reconnaître pour que tout rentre dans l’ordre. Mais la réalité, mes chers contemporains égarés, est une putain qui se donne à qui veut bien la payer, et Praud, avec ses costumes sur mesure et ses indignations calibrées, n’est qu’un client parmi d’autres dans le bordel des idées reçues.
Le déni de réalité, voyez-vous, n’est pas l’apanage des « élites déconnectées » ou des « bobos parisianistes » que nos nouveaux inquisiteurs aiment tant vilipender. Le déni, c’est l’essence même de la condition humaine, cette capacité prodigieuse à se voiler la face pour ne pas voir l’abîme qui nous guette. Les Grecs anciens appelaient cela l’*hubris*, cette démesure qui pousse les hommes à croire qu’ils maîtrisent leur destin, alors qu’ils ne sont que des pantins dans les mains des dieux – ou, aujourd’hui, des algorithmes. Les Romains, eux, parlaient de *decadentia*, cette lente pourriture qui ronge les empires quand ils oublient qu’ils ne sont que des constructions fragiles, des châteaux de cartes bâtis sur le sang et les larmes des vaincus. Et nous, pauvres hères du XXIe siècle, nous croyons encore que nos lois, nos frontières, nos caméras de surveillance et nos discours sécuritaires vont nous sauver. Quel déni magnifique !
Praud et ses semblables, ces nouveaux prêcheurs de l’ordre moral, nous parlent d’insécurité comme s’il s’agissait d’un phénomène récent, comme si la peur n’avait pas toujours été le ciment des sociétés. Mais l’insécurité, mes amis, est aussi vieille que Caïn et Abel. Elle est le moteur de l’histoire, cette roue dentée qui broie les faibles pour engraisser les forts. Ce qui a changé, ce n’est pas l’insécurité elle-même, mais la manière dont on nous la vend. Autrefois, on nous disait : « Craignez Dieu, et vous serez sauvés. » Aujourd’hui, on nous serine : « Craignez l’étranger, le délinquant, le terroriste, et achetez des portes blindées. » Le marché de la peur est florissant, et Praud en est l’un des VRP les plus zélés. Il ne vend pas des solutions, il vend de l’angoisse en boîte, bien emballée dans du papier glacé et des slogans chocs. « La France a peur », clamait déjà un journal télévisé dans les années 1970. Rien de neuf sous le soleil, sinon que la peur, désormais, est industrialisée, brevetée, monétisée.
Mais parlons donc de ce « déni de réalité » que Praud agite comme un drapeau rouge devant un taureau affolé. La réalité, pour lui, c’est celle des faits divers sordides, des agressions filmées en direct, des statistiques qui grimpent comme des fièvres. La réalité, c’est ce que lui et ses amis médiatiques daignent nous montrer, à coups de gros plans sur des visages défaits et de commentaires larmoyants. Mais cette réalité-là est une illusion d’optique, une construction savante destinée à nous faire oublier l’essentiel : que l’insécurité n’est pas un problème, mais un symptôme. Un symptôme de quoi ? De l’effondrement d’un système, bien sûr. Le système néolibéral, ce cancer qui ronge nos sociétés depuis quarante ans, a fait de l’individu un loup pour l’individu, de la compétition une religion, et de la précarité une norme. Dans un monde où tout se vend et tout s’achète, où les solidarités se dissolvent dans l’acide de l’individualisme, où les États se transforment en entreprises et les citoyens en clients, comment s’étonner que la violence explose ? La violence n’est que le miroir grossissant de cette logique implacable : si tu n’es pas un gagnant, tu es un perdant. Et les perdants, on les parque dans des banlieues, on les surveille avec des drones, on les matraque avec des lois toujours plus répressives. Mais on ne leur donne jamais les moyens de s’en sortir. Parce que le système a besoin d’eux, de leur misère, de leur colère. Sans eux, pas de boucs émissaires, pas de discours sécuritaires, pas de votes pour les partis de l’ordre.
Praud et ses amis nous parlent de « déni de réalité » comme si la réalité était une chose simple, une équation à une seule inconnue. Mais la réalité, c’est un mille-feuille d’illusions, de mensonges, de vérités partielles et de silences complices. La réalité, c’est que la France est un pays fracturé, où les inégalités n’ont jamais été aussi criantes, où les services publics agonisent, où l’école ne forme plus des citoyens mais des consommateurs dociles. La réalité, c’est que nos dirigeants, depuis des décennies, ont choisi de sacrifier le vivre-ensemble sur l’autel de la rentabilité. Ils ont privatisé les profits et socialisé les pertes, ils ont vendu nos usines, nos hôpitaux, nos rêves. Et maintenant, ils s’étonnent que le peuple ait soif de vengeance, qu’il se tourne vers les démagogues, les charlatans, les marchands de haine. Le déni, c’est eux qui le pratiquent, ces élites qui croient encore que tout peut continuer comme avant, que les recettes d’hier fonctionneront demain. Comme si l’histoire était un éternel recommencement, et non une spirale qui nous entraîne vers le bas.
Et puis, il y a cette autre réalité, celle que Praud et ses semblables refusent de voir : la réalité de ceux qui résistent. Ceux qui, malgré tout, continuent à croire en l’humain, en la solidarité, en la beauté du monde. Ceux qui refusent de se laisser enfermer dans la logique binaire du « eux » contre « nous ». Ceux qui savent que la violence ne se combat pas avec plus de violence, que la peur ne se guérit pas avec plus de peur. Ces résistants-là, on ne les voit pas à la télévision. Ils n’ont pas de tribunes dans les grands médias. Ils sont médecins dans les déserts médicaux, enseignants dans les zones d’éducation prioritaires, militants associatifs dans les quartiers oubliés. Ils sont ces anonymes qui, chaque jour, luttent contre l’abêtissement généralisé, contre la déshumanisation programmée. Ils sont la preuve vivante que le déni n’est pas une fatalité, que la réalité peut être autre chose qu’un champ de ruines.
Mais revenons à Praud, ce symptôme parmi d’autres d’une époque malade. Ce qui est fascinant, chez lui, c’est cette capacité à incarner à lui seul toutes les contradictions de notre temps. Il se présente comme un rebelle, un franc-tireur qui ose dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Mais en réalité, il n’est qu’un rouage de plus dans la grande machine à broyer les esprits. Il est le produit parfait du néolibéralisme médiatique : un homme sans idéologie, sans autre boussole que l’audimat et les parts de marché. Il est le miroir de nos peurs, le porte-voix de nos préjugés. Et c’est cela, le plus terrifiant : qu’un homme comme lui, avec ses approximations, ses raccourcis, ses outrances, puisse être pris au sérieux. Qu’il puisse passer pour un penseur, alors qu’il n’est qu’un bateleur. Qu’il puisse donner des leçons de réalité, alors qu’il n’en a qu’une vision étriquée, étouffée par les œillères de son propre conformisme.
La France, voyez-vous, est un pays qui a perdu le sens du tragique. Nous vivons dans une époque où l’on croit que tout est soluble dans le progrès, que les problèmes se règlent avec des lois, des décrets, des discours. Nous avons oublié que l’histoire est une tragédie, pas une comédie. Nous avons oublié que les civilisations naissent, grandissent, déclinent et meurent. Et nous, pauvres fous, nous croyons encore que nous sommes immortels. Le déni de réalité, c’est cela : cette croyance absurde que nous pouvons échapper à notre destin, que nous pouvons continuer à piller la planète, à exploiter les plus faibles, à mépriser les autres cultures, sans en payer le prix. Mais l’addition arrive, mes amis. Elle arrive sous forme de crises économiques, de guerres, de migrations massives, de catastrophes écologiques. Et nous, au lieu de nous préparer à l’inéluctable, nous nous bouchons les oreilles et nous hurlons : « Tout va bien ! Circulez, il n’y a rien à voir ! »
Alors oui, Praud a raison sur un point : le déni de réalité est un des soucis numéro 1 de la France. Mais pas celui qu’il croit. Le vrai déni, c’est celui qui consiste à croire que l’on peut soigner les symptômes sans s’attaquer aux causes. Que l’on peut rétablir l’ordre sans rétablir la justice. Que l’on peut faire taire les colères sans écouter les désespérés. Le vrai déni, c’est celui qui consiste à croire que la France peut continuer à vivre comme avant, alors que le monde autour d’elle est en train de s’effondrer. Le vrai déni, c’est celui qui consiste à croire que l’on peut encore sauver les meubles, alors que la maison brûle.
« L’homme est un roseau pensant », disait Pascal. Mais aujourd’hui, l’homme est devenu un roseau branlant, un roseau qui tremble devant son propre reflet. Nous avons perdu la capacité de penser, de douter, de nous remettre en question. Nous préférons nous réfugier dans les certitudes rassurantes, les slogans creux, les boucs émissaires faciles. Nous préférons écouter les Praud et leurs semblables, plutôt que de nous confronter à la complexité du monde. Nous préférons le déni à la lucidité, la peur à l’audace, la résignation à l’espoir.
Mais il est encore temps, mes amis. Il est encore temps de sortir de ce cauchemar éveillé. Il est encore temps de regarder la réalité en face, avec ses ombres et ses lumières. Il est encore temps de refuser les faux prophètes, les marchands de peur, les illusionnistes de l’ordre. Il est encore temps de se souvenir que nous sommes des êtres humains, pas des consommateurs. Des citoyens, pas des sujets. Des rêveurs, pas des robots.
La réalité, voyez-vous, n’est pas une prison. C’est un champ de bataille. Et sur ce champ de bataille, nous avons le choix : nous pouvons nous battre pour la justice, pour la solidarité, pour la beauté du monde. Ou nous pouvons nous coucher, et attendre que les loups viennent nous dévorer. Le choix nous appartient. Mais choisissons vite. Car le temps presse.
Analogie finale : Imaginez un homme perdu dans une forêt dense, une de ces forêts primaires où les arbres montent jusqu’au ciel et où la lumière peine à percer le feuillage. Cet homme, c’est nous. Il avance à tâtons, les mains en avant, cherchant désespérément une issue. Autour de lui, les bruits sont assourdissants : le craquement des branches, le hurlement des bêtes, le vent qui siffle entre les troncs. Il a peur. Il a froid. Il a faim. Et puis, soudain, il tombe sur une clairière. Au centre de cette clairière, un feu brûle. Des hommes sont assis autour, ils rient, ils mangent, ils se réchauffent. Notre homme, soulagé, se précipite vers eux. Mais à mesure qu’il s’approche, il réalise que quelque chose ne va pas. Les visages de ces hommes sont durs, leurs rires sont moqueurs, leurs yeux brillent d’une lueur étrange. L’un d’eux se lève et lui tend une coupe. « Bois », dit-il. « Cela te réchauffera. » Notre homme hésite. Il regarde la coupe, puis les hommes, puis la forêt derrière lui. Il sait que s’il boit, il oubliera sa peur, sa faim, sa fatigue. Il oubliera même qu’il est perdu. Mais il sait aussi que s’il boit, il ne sera plus jamais libre. Alors il recule, d’un pas, puis de deux. Et il retourne dans la forêt, seul, mais vivant. Car la forêt, aussi sombre soit-elle, est encore préférable à la clairière des illusionnistes. La forêt, c’est la réalité. La clairière, c’est le déni. Et notre homme a choisi la réalité.