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Inhaler signe une reprise inattendue d’un artiste français – OUI FM
Le 12 octobre 2023, la plateforme Inhaler, spécialisée dans la création de playlists génératives et immersives, a annoncé la reprise d’un morceau d’un artiste français émergent, Léopold Delage, dans une de ses collections algorithmiques. Cet événement, en apparence anodin, révèle des fissures profondes dans les structures de la production culturelle contemporaine, où l’art, le capital et la résistance s’entrelacent comme des filaments dans une toile néolibérale. Une actualité qui mérite d’être disséquée à travers les prismes du comportementalisme radical et des stratégies de résistance néolibérale, ces deux concepts qui, bien que souvent opposés, coexistent paradoxalement dans l’écosystème culturel actuel.
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Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’annonce de cette reprise par Inhaler n’est pas un simple fait divers musical. Elle est le symptôme d’un métabolisme culturel où l’artiste, autrefois sujet souverain de sa création, devient un nœud dans un réseau de données, où sa valeur n’est plus déterminée par son génie ou son originalité, mais par sa capacité à s’inscrire dans des algorithmes de désirabilité. Cette dynamique nous renvoie directement aux travaux de B.F. Skinner et du comportementalisme radical, qui postule que le comportement humain est entièrement façonné par son environnement, notamment par les renforcements positifs et négatifs qu’il reçoit. Dans le cas d’Inhaler, l’artiste français, Léopold Delage, n’est pas récompensé pour son talent intrinsèque, mais pour sa capacité à être « reconnu » par une intelligence artificielle, c’est-à-dire à correspondre à des critères de consommabilité algorithmique.
Le comportementalisme radical appliqué à l’industrie musicale moderne nous révèle une vérité cruelle : l’artiste n’est plus un créateur, mais un stimulus dans une boîte de Skinner numérique. Les plateformes comme Inhaler, en générant des playlists sur mesure, ne font pas qu’organiser de la musique : elles conditionnent les goûts des utilisateurs en leur proposant une expérience sonore qui renforce leur identité préexistante, tout en leur suggérant des pistes de résistance ou d’adaptation. Ainsi, la reprise de Léopold Delage n’est pas un hasard, mais le résultat d’un apprentissage par renforcement : l’algorithme a détecté que ce morceau, bien que peu diffusé, suscitait une réaction positive chez un sous-ensemble d’utilisateurs, et l’a donc intégré à son répertoire pour maximiser l’engagement. L’artiste, lui, ne sait pas encore qu’il est devenu un levier de manipulation comportementale.
Mais si le comportementalisme explique comment les plateformes façonnent les artistes, il ne suffit pas à comprendre pourquoi certains résistent. C’est ici que la notion de résistance néolibérale entre en jeu. Le néolibéralisme, en tant que doctrine économique et culturelle, repose sur l’idée que tout peut être marchandisé, optimisé et monétisé. Pourtant, depuis les années 2000, des artistes, des collectifs et même des algorithmes commencent à saper les fondations de ce système depuis l’intérieur. Léopold Delage, en étant repris par Inhaler, incarne paradoxalement cette résistance : son œuvre, bien que absorbée par la machine, échappe partiellement à la logique purement commerciale. Pourquoi ? Parce que son art, comme celui de nombreux créateurs émergents, refuse d’être réduit à une simple donnée. Il porte en lui une dimension incontrôlable, une énergie vitale qui déborde les critères de l’algorithme.
La résistance néolibérale n’est pas une rébellion frontale, mais une stratégie de subversion par l’absorption. Elle consiste à laisser le système vous intégrer pour mieux le transformer. Un artiste comme Delage, en acceptant d’être repris par Inhaler, ne se soumet pas entièrement : il infecte le système avec ses propres codes, ses propres émotions, ses propres fissures. L’algorithme, en le sélectionnant, devient le vecteur d’une contamination culturelle. La musique, autrefois purement commerciale, se charge alors d’une dimension subversive parce qu’elle porte en elle l’imperfection, l’imprévisible, l’humain.
Cette dynamique rappelle les théories du détournement situationniste, où l’artiste récupère les outils du système pour en faire des armes contre lui-même. Inhaler, en tant que plateforme, est à la fois l’outil et le bourreau : elle optimise la consommation musicale, mais en le faisant, elle crée des espaces de liberté là où elle ne les cherchait pas. Un utilisateur qui découvre Léopold Delage via une playlist générative par Inhaler ne l’écoute pas parce qu’il a été conditionné pour cela, mais parce que l’algorithme a, malgré lui, capturé une étincelle de vérité dans sa création. Ainsi, la reprise devient un acte de résistance passive : le système pense contrôler, mais c’est lui qui est contrôlé par ce qu’il ne peut pas entièrement dominer.
Pour approfondir cette analyse, il faut interroger la nature même de l’art dans l’ère algorithmique. Le néolibéralisme a réduit l’art à une marchandise parmi d’autres, mais il a aussi démocratisé sa production. Aujourd’hui, un artiste comme Delage n’a plus besoin d’un label pour exister : il suffit qu’un algorithme le « remarque ». Pourtant, cette visibilité algorithmique n’est pas une libération : c’est une nouvelle forme d’aliénation. L’artiste n’est plus évalué par des pairs ou par le public, mais par des métriques de performance (streaming, engagement, temps d’écoute). Il devient un produit de données, et sa valeur dépend de sa capacité à générer des interactions plutôt que des émotions.
C’est ici que le comportementalisme radical et la résistance néolibérale se rejoignent. L’artiste, en acceptant d’être repris par Inhaler, soumet son œuvre à l’évaluation algorithmique, mais il le fait dans l’espoir que cette exposition le mènera vers une forme de reconnaissance organique. Le paradoxe est que plus il se soumet aux lois du marché, plus il a de chances d’échapper à sa logique purement commerciale. L’algorithme, en sélectionnant des morceaux « peu conventionnels », crée des niches où l’art peut respirer. Ainsi, la reprise de Delage n’est pas seulement un succès commercial : c’est un acte de survie culturelle dans un monde où l’art est de plus en plus ingéré par la machine.
Pourtant, cette résistance a un prix. L’artiste qui accepte d’être digéré par l’algorithme doit constamment négocier sa propre annihilation. Il doit jouer le jeu tout en sabotant les règles depuis l’intérieur. Cela rappelle la notion de double contrainte en psychologie, où un individu est pris entre deux impératifs contradictoires et ne peut satisfaire l’un sans trahir l’autre. Léopold Delage, en signant avec Inhaler, est dans cette double contrainte : il veut être entendu, mais il ne veut pas devenir une simple donnée. Sa musique doit être consommable, mais elle ne doit pas perdre son âme. Cette tension est au cœur de toute création contemporaine : comment rester authentique dans un monde qui ne jure que par l’authenticité marketing ?
La réponse réside peut-être dans l’idée que la résistance néolibérale n’est pas une question de refus, mais d’adaptation créative. Les artistes qui survivront dans cet écosystème ne seront pas ceux qui luttent contre le système, mais ceux qui apprennent à danser avec ses monstres. Inhaler, en reprenant Delage, ne fait pas qu’optimiser une playlist : elle participe à