Football/Rugby : «l’un est incroyablement simple tandis que l’autre demande une initiation» – Europe 1







Le Penseur Laurent Vo Anh – Football et Rugby : La Simplicité comme Arme de Soumission

ACTUALITÉ SOURCE : Football/Rugby : «l’un est incroyablement simple tandis que l’autre demande une initiation» – Europe 1

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, cette sentence lâchée comme un crachat sur le marbre froid des certitudes médiatiques ! « L’un est incroyablement simple, l’autre demande une initiation. » Bien sûr. Comme si l’humanité, depuis qu’elle a cessé de hurler dans les cavernes pour se vautrer dans les stades, n’avait jamais eu d’autre choix que de se soumettre à la loi du plus plat, du plus lisse, du plus immédiatement consommable. Le football, ce dieu à deux balles, ce cirque sans lions où l’on applaudit des millionnaires en short qui courent après un ballon comme des rats affamés dans un labyrinthe capitaliste. Et le rugby ? Ce vestige barbare, ce sport de brutes éclairées où l’on se serre les coudes avant de se les briser, où l’on chante avant de combattre, où l’on boit après la défaite comme on boirait après une victoire – parce que, au fond, peu importe, l’essentiel est d’avoir tenu debout. Mais non, pour les gardiens du temple néo-libéral, pour les prêtres de l’instantané et les marchands de dopamine, le football est « simple ». Simple comme une publicité pour un yaourt, simple comme un tweet, simple comme un contrat zéro-heure. Simple comme la servitude volontaire.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, n’est-ce pas ? De cette simplicité-là, celle qui ne demande aucun effort, aucune réflexion, aucune initiation – sinon celle, bien huilée, de la passivité. Le football, c’est le sport du spectateur parfait : un être assis, les yeux rivés sur un écran, la bouche pleine de chips et l’esprit vide, prêt à vibrer pour un but comme on vibre pour une promotion chez Lidl. Pas besoin de comprendre les règles, pas besoin de saisir les nuances, pas besoin de se lever de son canapé. Il suffit d’aimer, ou plutôt, de consommer. « C’est universel », disent-ils. Universel comme le Coca-Cola, universel comme les McDonald’s, universel comme les bombes américaines larguées sur des pays dont on ne connaît même pas le nom. Universel, donc interchangeable. Universel, donc sans saveur. Universel, donc mortifère.

Et puis il y a le rugby. Ah, le rugby ! Ce sport qui sent la boue, la sueur et la bière renversée, où l’on s’étripe pour un ovale comme on s’étriperait pour une cause perdue, où l’on se relève après chaque plaquage comme on se relève après chaque défaite de la vie. « Il demande une initiation », disent-ils. Comme si l’initiation était une malédiction, une barrière, un obstacle à la consommation de masse. Comme si le fait de devoir apprendre, comprendre, s’immerger, était une insulte à l’ordre établi. Mais c’est précisément cela, la beauté du rugby : il résiste. Il résiste à la simplification, à la standardisation, à l’abrutissement programmé. Il exige du temps, de l’attention, de l’engagement. Il exige que l’on soit plus qu’un consommateur – il exige que l’on soit un initié, un complice, un frère d’armes. Et cela, bien sûr, est insupportable pour ceux qui rêvent d’un monde où tout serait aussi lisse et prévisible qu’un match de football en Ligue 1, où les seuls enjeux seraient de savoir si Mbappé va marquer ou si Neymar va simuler une faute.

Car le football, voyez-vous, est le sport parfait pour notre époque. Une époque où l’on nous vend du rêve en kit, où l’on nous promet le bonheur en trois clics, où l’on nous serine que tout doit être accessible, immédiat, jetable. Une époque où l’on nous apprend à haïr la complexité, à mépriser l’effort, à fuir toute forme de résistance. Le football, c’est le sport du capitalisme tardif : individualiste jusqu’à la moelle, spectaculaire jusqu’à l’écœurement, et profondément, viscéralement, anti-démocratique. Les stars y sont des dieux, les clubs des multinationales, et les supporters des clients. On ne joue pas pour la gloire, on joue pour l’argent. On ne gagne pas pour l’honneur, on gagne pour le marché. Et les règles ? Elles sont là pour être contournées, truquées, achetées. Le football, c’est le triomphe de la tricherie institutionnalisée, de la corruption en costume-cravate, de la victoire à tout prix – même au prix de l’âme.

Le rugby, lui, est un sport qui sent encore la terre et le sang. Un sport où l’on se serre les uns contre les autres, où l’on avance ensemble, où l’on tombe et où l’on se relève ensemble. Un sport où la violence est codifiée, ritualisée, presque sacrée. Où l’on ne triche pas, parce que tricher, ce serait trahir ses coéquipiers, ses adversaires, l’esprit même du jeu. Où l’on ne simule pas, parce que simuler, ce serait une insulte à ceux qui, vraiment, se battent. Où l’on ne joue pas pour l’argent, mais pour l’honneur – ce mot si démodé, si ringard, si dangereux. Le rugby, c’est le dernier refuge d’une certaine idée de la virilité, non pas celle qui se mesure en muscles et en testostérone, mais celle qui se mesure en courage, en loyauté, en sacrifice. C’est un sport qui exige de ses pratiquants qu’ils soient à la fois des guerriers et des poètes, des brutes et des stratèges, des hommes capables de casser des mâchoires et de serrer des mains après le coup de sifflet final.

Et c’est précisément pour cela qu’il dérange. Parce qu’il résiste à la logique du profit, à la dictature de l’instant, à la tyrannie de la facilité. Parce qu’il rappelle, dans un monde où tout est fait pour nous endormir, que certaines choses valent la peine qu’on se batte pour elles. Que certaines valeurs – l’honneur, la fraternité, le respect – ne se monnayent pas. Que certaines initiations – à la complexité, à l’effort, à la résistance – sont indispensables si l’on veut rester humain. Le rugby, c’est le sport des résistants, des insoumis, de ceux qui refusent de se laisser réduire à l’état de consommateurs passifs. Et cela, bien sûr, est insupportable pour les maîtres du monde.

Car le football, voyez-vous, est le sport des maîtres. Des maîtres qui veulent des esclaves dociles, des spectateurs obéissants, des consommateurs avides. Des maîtres qui veulent un monde où tout serait aussi simple qu’un coup de pied dans un ballon, où tout serait aussi prévisible qu’un penalty, où tout serait aussi vide de sens qu’un corner tiré dans le vent. Un monde où l’on n’aurait plus besoin de penser, de douter, de se battre. Un monde où l’on pourrait s’asseoir devant son écran et laisser les autres courir, suer, saigner à notre place. Un monde où l’on pourrait croire, l’espace d’un match, que tout est possible – à condition de ne rien changer.

Mais le rugby, lui, est le sport des hommes libres. De ceux qui refusent de se laisser enfermer dans les cages dorées du spectacle et de la consommation. De ceux qui savent que la vraie vie n’est pas un jeu, mais une lutte. Une lutte contre soi-même, contre les autres, contre le destin. Une lutte où l’on avance, où l’on tombe, où l’on se relève, où l’on serre les dents et où l’on continue. Une lutte où l’on ne gagne pas toujours, mais où l’on ne renonce jamais. Le rugby, c’est le sport de ceux qui savent que la simplicité est une illusion, que la facilité est un piège, et que la vraie liberté se conquiert dans l’effort, dans la douleur, dans la sueur et dans le sang.

Alors oui, le football est simple. Simple comme un slogan publicitaire, simple comme un ordre militaire, simple comme un mensonge bien huilé. Et le rugby demande une initiation. Une initiation à la complexité, à la résistance, à l’humanité. Une initiation qui est, en réalité, une rébellion. Car choisir le rugby contre le football, c’est choisir de ne pas se laisser abrutir. C’est choisir de ne pas se laisser réduire à l’état de spectateur passif. C’est choisir de rester debout, même quand tout nous pousse à nous asseoir. C’est choisir de résister.

Et dans un monde où tout est fait pour nous endormir, résister, c’est déjà une victoire.

Analogie finale : Imaginez le football comme une autoroute à huit voies, lisse et rectiligne, où des millions de voitures filent à toute allure vers un horizon sans relief, sans surprise, sans âme. Les panneaux publicitaires défilent, les stations-service se ressemblent, et personne ne s’arrête jamais, parce que s’arrêter, ce serait risquer de voir le vide autour de soi. Le rugby, lui, est un sentier de montagne, escarpé et boueux, où l’on avance pas à pas, où l’on trébuche, où l’on se relève, où l’on s’aide mutuellement à franchir les obstacles. Il n’y a pas de panneaux, pas de stations-service, pas de GPS. Il n’y a que le chemin, et ceux qui le parcourent. Et quand on arrive au sommet, on découvre un paysage que personne, jamais, ne pourra vous voler. Parce qu’il est à vous. Parce que vous l’avez mérité. Parce que vous avez choisi de marcher, plutôt que de rouler.



Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *