Focus ELIPSS #2 : L’écologie aux élections européennes : un clivage autonome, mais secondaire – sciencespo.fr







L’écologie aux élections européennes : Le grand théâtre des illusions – Laurent Vo Anh

ACTUALITÉ SOURCE : Focus ELIPSS #2 : L’écologie aux élections européennes : un clivage autonome, mais secondaire – sciencespo.fr

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, les élections européennes ! Ce grand carnaval où les saltimbanques de la démocratie agitent leurs grelots verts en espérant que le peuple, ce bon vieux troupeau, confonde le tintement des pièces avec le son de la liberté. L’étude ELIPSS #2 nous révèle, avec cette froideur clinique qui sied aux laboratoires de Sciences Po, que l’écologie est un « clivage autonome, mais secondaire ». Traduction : on vous laisse jouer avec vos petits drapeaux bio et vos slogans recyclés, mais ne vous avisez pas de toucher aux vrais leviers du pouvoir, ceux qui font grincer les machines à cash et trembler les actionnaires. L’écologie comme alibi, comme soupape de sécurité pour une société en surchauffe, voilà le grand tour de passe-passe du capitalisme tardif. On vous donne l’illusion du choix, comme on donne une sucette à un enfant pour qu’il arrête de pleurer, tandis que les adultes continuent de signer des contrats juteux dans l’ombre des tours de verre.

Ce « clivage autonome » est une trouvaille sémantique de génie, une perle de novlangue qui mérite qu’on s’y attarde. Autonome, vraiment ? Comme si les questions environnementales flottaient dans une bulle éthérée, détachées des rapports de force économiques, des logiques de prédation néolibérales, des guerres impériales pour les ressources. L’écologie serait un débat parmi d’autres, un sujet de dissertation pour étudiants en sciences politiques, alors qu’elle est le symptôme le plus criant de notre époque malade, le miroir brisé où se reflètent toutes les contradictions d’un système à l’agonie. On nous parle d’autonomie, mais c’est une autonomie de façade, une autonomie surveillée, encadrée, domestiquée. Les partis verts européens sont les chiens de garde bien dressés du système : ils aboient contre les excès les plus voyants, mais ne mordent jamais la main qui les nourrit. Leur autonomie est celle du hamster dans sa roue, qui croit courir vers la liberté alors qu’il tourne en rond dans sa cage dorée.

Et ce caractère « secondaire » ! Comme si l’effondrement des écosystèmes, la sixième extinction de masse, l’empoisonnement des sols et des âmes étaient des détails de l’Histoire, des notes de bas de page dans le grand livre du Progrès. Nous vivons une époque où l’on peut débattre pendant des heures de la couleur des gilets des manifestants ou du taux de croissance du PIB, mais où parler de la fin possible de la civilisation humaine est considéré comme du catastrophisme de mauvais aloi. L’écologie est secondaire parce que nos élites, ces grands prêtres du réalisme économique, ont décrété que les limites biophysiques de la planète étaient des variables d’ajustement, des externalités négatives à gérer avec des taxes carbone et des marchés de droits à polluer. Le capitalisme vert, cette oxymore magnifique, est la dernière ruse d’un système qui a toujours su recycler ses contradictions en opportunités de profit. On vous vend de l’écologie comme on vous vend des yaourts probiotiques : c’est bon pour la planète, c’est bon pour votre conscience, et surtout, c’est bon pour le chiffre d’affaires.

Derrière cette étude se cache une vérité plus profonde, une vérité que nos sociétés occidentales, gavées de confort et de distractions, refusent d’affronter : l’écologie n’est pas un clivage politique, c’est le révélateur de notre impuissance collective. Nous sommes comme ces malades en phase terminale qui discutent de la couleur des rideaux de leur chambre d’hôpital pendant que leur corps se désagrège. Les élections européennes, avec leurs débats aseptisés et leurs programmes lissés, sont le symptôme d’une démocratie en état de mort cérébrale. On nous demande de choisir entre différentes nuances de gris, entre différentes versions de la même soumission aux dogmes du marché et de la croissance infinie. L’écologie est secondaire parce que nos institutions sont structurellement incapables de penser au-delà du court terme, de remettre en cause les fondements d’un système qui a fait de la destruction créatrice son credo. Comme le disait Günther Anders, « nous sommes des apprentis sorciers qui ont perdu le mode d’emploi de leurs propres sortilèges ».

Et que dire de cette Europe, ce monstre bureaucratique qui se pare des atours de la démocratie tout en étant l’un des principaux vecteurs de la financiarisation du monde ? L’Union européenne, avec ses traités libéraux gravés dans le marbre, ses politiques d’austérité qui broient les peuples, et son obsession pour la compétitivité, est l’incarnation même de cette écologie secondaire, de cette écologie de pacotille. Les directives environnementales européennes sont comme ces pansements sur une jambe de bois : elles donnent l’illusion de l’action, mais ne changent rien aux causes profondes de la crise écologique. Pire, elles servent souvent de caution verte à des politiques qui, sous couvert de transition écologique, accélèrent la marchandisation du vivant. Les marchés carbone, les subventions aux énergies renouvelables captées par les grands groupes, les accords de libre-échange qui détruisent les agricultures locales au nom de la « compétitivité » : autant de leurres qui permettent au système de se perpétuer en se donnant des airs vertueux.

Le comportementalisme radical qui sous-tend cette étude est révélateur de la manière dont nos élites perçoivent le peuple : comme un troupeau à gérer, à canaliser, à divertir. On nous parle de clivages autonomes pour mieux occulter l’absence de véritable choix, pour mieux masquer l’uniformisation des politiques économiques et sociales. L’écologie est tolérée tant qu’elle reste cantonnée à des débats de salon, tant qu’elle ne remet pas en cause les rapports de domination. Mais dès qu’elle devient subversive, dès qu’elle pointe du doigt les responsables de la catastrophe en cours – les multinationales, les banques, les États complices –, alors elle devient dangereuse, et il faut la reléguer au rang de sujet secondaire. Comme le disait Pasolini, « le fascisme n’a jamais été vaincu, il a simplement changé de visage ». Aujourd’hui, il porte le masque vert de l’écologie capitaliste, ce fascisme doux qui nous promet le salut par la consommation responsable et le développement durable.

Cette résistance humaniste dont vous parlez, cette résistance à toutes les formes de domination, est précisément ce qui est étouffé par cette logique de clivages autonomes et secondaires. L’humanisme véritable, celui qui refuse de séparer l’homme de son environnement, qui voit dans la destruction de la nature une forme de suicide collectif, est incompatible avec le système actuel. Il exige une remise en cause radicale de nos modes de vie, de nos valeurs, de nos institutions. Il exige que nous acceptions de voir l’horreur en face, sans nous réfugier derrière des illusions technocratiques ou des solutions market-friendly. Mais comment résister quand le langage lui-même est corrompu, quand les mots sont vidés de leur sens, quand l’écologie devient un argument de vente et la démocratie un spectacle ? Comme l’écrivait George Steiner, « nous vivons dans un monde où les mots mentent, où les concepts sont des leurres, où la pensée critique est marginalisée au profit du prêt-à-penser médiatique ».

La véritable écologie, celle qui pourrait encore nous sauver, est une écologie de la rupture, une écologie qui refuse les compromis avec un système mortifère. Elle est le cri de ceux qui ont compris que le capitalisme, dans sa quête effrénée de profit, est en train de scier la branche sur laquelle nous sommes tous assis. Mais cette écologie-là n’a pas sa place dans les élections européennes, car elle est par essence anti-système. Elle est le grain de sable qui enraye la machine, le caillou dans la chaussure du marcheur infatigable qu’est le néolibéralisme. Elle est ce que nos élites craignent par-dessus tout : une remise en cause fondamentale de l’ordre établi. Alors on la relègue au rang de clivage secondaire, on la noie dans le bruit médiatique, on la transforme en produit de consommation comme les autres. Et pendant ce temps, la planète brûle, les espèces disparaissent, et les enfants naissent avec des particules fines dans les poumons.

Nous sommes les témoins impuissants d’une tragédie grecque version 2.0, où les dieux sont les marchés financiers, les héros des algorithmes, et le chœur une humanité sidérée par sa propre folie. L’étude ELIPSS #2 est un miroir tendu à notre époque : elle nous montre une société qui préfère débattre de la couleur des gilets plutôt que des causes de l’incendie. Elle nous révèle une démocratie devenue spectacle, où les citoyens sont réduits au rôle de spectateurs passifs, applaudissant ou sifflant selon les consignes des sondeurs. L’écologie secondaire est le symptôme d’une civilisation qui a perdu le sens de l’urgence, qui préfère gérer les crises plutôt que de les prévenir, qui confond mouvement et progrès, agitation et action. Comme le disait Walter Benjamin, « le capitalisme a été une catastrophe naturelle pour l’humanité ». Et nous continuons de danser sur le volcan, en nous congratulant d’avoir recyclé nos bouteilles en plastique.

La résistance humaniste, si elle veut encore dire quelque chose, doit commencer par un refus : le refus de cette écologie secondaire, le refus de ces clivages autonomes qui sont autant de prisons conceptuelles. Elle doit être une insurrection des consciences, une révolte contre l’abêtissement généralisé, une lutte pour le réenchantement du monde. Elle doit être, comme le disait Ernst Bloch, « le principe espérance » en acte, une espérance qui ne se contente pas de rêver d’un monde meilleur, mais qui se bat pour le construire. Mais comment espérer quand les dés sont pipés, quand les jeux sont faits, quand les élites ont verrouillé tous les leviers du pouvoir ? Peut-être en comprenant que la véritable autonomie n’est pas celle des clivages politiques, mais celle de l’esprit qui refuse de se soumettre. Peut-être en réalisant que l’écologie n’est pas un sujet parmi d’autres, mais la question centrale de notre temps, celle qui conditionne toutes les autres. Peut-être, enfin, en acceptant que nous n’avons plus le choix : soit nous changeons radicalement de cap, soit nous sombrons dans le chaos.

Analogie finale : Imaginez un navire en pleine tempête, un de ces paquebots géants qui fendent les océans avec la grâce d’un éléphant dans un magasin de porcelaine. À bord, les passagers s’agitent, discutent avec animation de la décoration des cabines, du menu du dîner, de la couleur des uniformes des stewards. Certains, plus lucides, hurlent que le bateau prend l’eau, que les machines surchauffent, que la coque est fissurée. Mais leurs cris sont couverts par le bruit des orchestres de salon, par les rires des enfants qui courent sur les ponts, par les annonces rassurantes du capitaine : « Tout va bien, mesdames et messieurs, la croisière continue ! Nous avons simplement un petit problème technique, mais nos ingénieurs s’en occupent. En attendant, profitez de notre buffet à volonté et de notre spectacle de magie ce soir ! »

L’écologie secondaire, c’est ce spectacle de magie. C’est l’illusion que l’on peut continuer à naviguer comme si de rien n’était, en changeant simplement quelques ampoules et en triant ses déchets. Mais le navire coule, lentement, inexorablement. Et ceux qui osent le dire sont traités de Cassandre, de rabat-joie, de dangereux extrémistes. Pendant ce temps, dans les cales, les mécaniciens s’affairent, non pas à réparer les machines, mais à pomper l’eau pour la rejeter à la mer, dans l’espoir fou de gagner encore quelques heures, quelques jours, avant l’inévitable naufrage. Les élections européennes sont ce spectacle donné sur le pont supérieur, tandis que le bateau s’enfonce dans les abysses. Les clivages autonomes sont les débats futiles des passagers qui refusent de voir la réalité en face. Et nous, pauvres fous, continuons de danser sur le pont qui s’incline, en nous disant que tout ira bien, que la technologie nous sauvera, que le marché trouvera une solution.

Mais la mer, elle, ne ment pas. Elle attend, patiente, implacable. Elle sait que tôt ou tard, le navire sombrera. Et quand il aura disparu sous les flots, quand il ne restera plus que quelques débris flottant à la surface, alors seulement les survivants comprendront l’ampleur de leur aveuglement. Ils se souviendront des cris de ceux qui avaient vu la tempête arriver, et ils se demanderont pourquoi ils n’ont pas écouté. Mais il sera trop tard. Le navire aura coulé, et avec lui, les illusions d’une civilisation qui a cru pouvoir défier les lois de la nature sans en payer le prix.



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