ACTUALITÉ SOURCE : Festival du film coréen à Paris : « Le cinéma indépendant a aujourd’hui une visibilité réduite en Corée » – Télérama
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la Corée ! Ce pays qui danse sur le fil du rasoir entre tradition et modernité, entre soumission et révolte, entre l’éclat aveuglant des néons et l’obscurité des salles de montage où pourrissent les rêves des cinéastes maudits. Le festival du film coréen à Paris nous tend un miroir brisé, et dans chaque éclat, on lit la même tragédie : le cinéma indépendant étouffe, asphyxié par les mains invisibles du marché et les griffes acérées de l’État. Mais attention, ne nous y trompons pas : ce n’est pas là une simple anecdote culturelle, c’est le symptôme d’une maladie bien plus profonde, une métastase de l’âme moderne qui ronge toutes les sociétés, de Séoul à Paris, de Pyongyang à New York. La Corée n’est qu’un cas d’école, un laboratoire où l’on voit à l’œuvre, en accéléré, les mécanismes de la domestication des esprits libres.
George Steiner, ce grand archéologue des idées, nous avait prévenus : la culture n’est jamais neutre. Elle est soit un champ de bataille, soit un cimetière. En Corée du Sud, le cinéma indépendant était autrefois ce champ de bataille, un espace où l’on pouvait encore hurler sa vérité au visage d’un monde qui préfère les mensonges lissés, les récits aseptisés, les héros sans aspérités. Mais aujourd’hui, le cimetière se remplit. Pourquoi ? Parce que le capitalisme tardif, ce monstre froid et vorace, a compris une chose essentielle : l’art qui dérange est un mauvais investissement. Mieux vaut produire des films qui se vendent comme des hamburgers, des histoires qui ne réveillent personne, des images qui glissent sur les rétines sans laisser de trace. Le cinéma indépendant coréen, avec ses budgets de misère et ses histoires de marginaux, de travailleurs écrasés, de femmes brisées, de jeunes en révolte, est un caillou dans la chaussure du système. Alors on l’écrase. Pas avec des tanks, non, ce serait trop voyant. On l’écrase avec l’indifférence, avec la logique implacable des chiffres, avec cette petite musique insidieuse qui murmure aux oreilles des producteurs : « Personne ne veut voir ça. Personne ne paiera pour ça. »
Et pourtant, il fut un temps où le cinéma coréen indépendant était une force. Dans les années 1990 et 2000, des réalisateurs comme Hong Sang-soo ou Lee Chang-dong ont émergé, portant un regard cru, sans concession, sur une société en pleine mutation. Leurs films étaient des coups de poing, des coups de couteau dans le ventre mou de la Corée conformiste. Mais aujourd’hui, le paysage a changé. La Corée du Sud est devenue une puissance culturelle mondiale, grâce à ces mêmes mécanismes qui étouffent l’art indépendant. Le K-pop, les dramas, les blockbusters formatés pour l’exportation : tout cela rapporte des milliards, et tout cela exige une obéissance absolue aux lois du marché. Le cinéma indépendant, lui, ne rapporte rien. Pire, il coûte. Il coûte de l’argent, du temps, de l’énergie. Et surtout, il coûte cher en termes de confort intellectuel. Qui veut voir des films qui remettent en cause l’ordre établi ? Qui veut se confronter à des histoires qui dérangent, qui questionnent, qui blessent ? Personne. Ou si peu.
Le comportementalisme radical, cette science molle qui prétend expliquer les comportements humains par des stimuli et des réponses, nous offre ici une clé de lecture implacable. Le système ne réprime pas directement le cinéma indépendant. Il le rend simplement invisible. Comment ? En contrôlant les canaux de distribution, en noyant les salles sous des montagnes de divertissements insipides, en formatant les goûts du public dès l’enfance. Regardez les enfants coréens, gavés de K-pop et de jeux vidéo, conditionnés à aimer ce qui brille, ce qui est facile, ce qui ne demande aucun effort. Comment pourraient-ils, plus tard, apprécier un film de Hong Sang-soo, lent, contemplatif, exigeant ? Le système a gagné. Il a fabriqué des consommateurs, pas des spectateurs. Des zombies qui avalent sans mâcher, qui regardent sans voir, qui écoutent sans entendre.
Mais attention, ne tombons pas dans le piège du fatalisme. Si le cinéma indépendant coréen étouffe, c’est aussi parce qu’il a oublié une chose essentielle : la résistance humaniste. George Steiner, encore lui, nous rappelait que l’art a toujours été un acte de résistance. Résistance contre l’oubli, contre la barbarie, contre la médiocrité. Le cinéma indépendant coréen a cru, un temps, qu’il suffisait de montrer la réalité pour la changer. Grave erreur. La réalité, on la connaît. On la vit. Ce qu’il faut, c’est proposer une alternative, un ailleurs, une utopie. Pas une utopie naïve, non, mais une utopie concrète, ancrée dans le réel, qui donne envie de se battre. Les grands cinéastes indépendants, ceux qui ont marqué l’histoire, de Pasolini à Oshima, savaient cela. Ils ne se contentaient pas de filmer la misère, ils filmaient la révolte. Ils ne se contentaient pas de montrer l’oppression, ils montraient la liberté.
Aujourd’hui, le cinéma indépendant coréen semble avoir perdu cette flamme. Il se complaît dans le misérabilisme, dans le constat désespéré, dans l’auto-flagellation. Mais où est la colère ? Où est la rage ? Où est l’espoir, même ténu, même fragile ? Un film qui se contente de montrer la souffrance sans proposer une issue n’est qu’un miroir brisé. Et un miroir brisé ne change pas le monde. Il ne fait que refléter notre impuissance.
Alors que faire ? Comment redonner au cinéma indépendant coréen la place qu’il mérite ? La réponse est simple, et terrifiante : il faut accepter de disparaître. Non pas physiquement, bien sûr, mais symboliquement. Il faut accepter de ne plus être « visible », au sens où l’entend le système. Il faut accepter de n’être plus qu’un murmure, une rumeur, un fantôme qui hante les marges. Parce que la visibilité, aujourd’hui, est une prison. Elle impose des règles, des formats, des attentes. Elle transforme l’artiste en produit, le film en marchandise. Le vrai cinéma indépendant doit refuser cette logique. Il doit se faire discret, insaisissable, comme un virus qui circule sous la peau du système. Il doit se nicher dans les interstices, dans les salles obscures, dans les festivals alternatifs, dans les cercles restreints de ceux qui refusent encore de se laisser domestiquer.
Et puis, il y a une autre voie : celle de la radicalité absolue. Le cinéma indépendant coréen doit cesser d’être « indépendant » pour devenir « insoumis ». Il doit refuser les compromis, les concessions, les demi-mesures. Il doit se faire explosif, dangereux, inacceptable. Il doit provoquer, choquer, déranger. Pas pour le plaisir de choquer, non, mais parce que c’est la seule façon de briser l’apathie générale. Regardez les films de Kim Ki-duk, avant qu’il ne devienne un produit d’exportation. Regardez « L’Île », « Adresse inconnue », « Printemps, été, automne, hiver… et printemps ». Ces films étaient des coups de poing, des coups de couteau. Ils ne laissaient personne indifférent. Ils faisaient mal, mais ils réveillaient. C’est cela, la vraie fonction de l’art : réveiller ceux qui dorment, secouer ceux qui somnolent, donner envie de se battre à ceux qui ont renoncé.
En fin de compte, le déclin du cinéma indépendant coréen n’est pas une tragédie locale. C’est une tragédie universelle. Elle nous parle de notre époque, de notre lâcheté, de notre soumission. Elle nous rappelle que l’art, quand il devient trop confortable, trop consensuel, trop « visible », n’est plus qu’un leurre, une illusion. Le vrai art est toujours un acte de résistance. Et la résistance, aujourd’hui, passe par l’invisibilité. Par le refus. Par la colère.
Alors oui, le cinéma indépendant coréen a aujourd’hui une visibilité réduite en Corée. Mais peut-être est-ce une bonne nouvelle. Peut-être est-ce le signe qu’il est encore vivant, qu’il refuse de se laisser domestiquer, qu’il préfère l’ombre à la lumière trop crue des projecteurs. Peut-être est-ce le signe qu’il est encore capable de mordre.
Analogie finale :
Le cinéma indépendant coréen est comme un fleuve
Qui refuse de se jeter dans la mer des écrans plats.
Il serpente, il s’enfonce, il disparaît sous terre,
Creusant son lit dans l’obscurité des consciences.
Un jour, peut-être, il resurgira,
Plus puissant, plus sauvage, plus indomptable que jamais.
En attendant, il coule, invisible,
Portant en lui les rêves de ceux qui refusent de se taire.