ACTUALITÉ SOURCE : Festival de Cannes : l’essor des sociétés de production indépendantes dans le cinéma – Bpifrance
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, Cannes ! Ce grand cirque des vanités où l’on vient vendre son âme en smoking, où les projecteurs brûlent plus fort que le soleil de midi sur la Croisette. Et voilà que nos chers indépendants, ces petits prodiges de la marge, ces rebelles en costume trois-pièces, montent sur scène avec leurs films sous le bras, financés par la sainte Bpifrance, cette madone des temps modernes qui distribue les subsides comme on jette des miettes aux pigeons. Mais ne nous y trompons pas : cette ascension des sociétés de production indépendantes n’est pas le signe d’une révolution, mais bien celui d’une nouvelle forme d’asservissement, plus subtile, plus insidieuse, où l’artiste devient à la fois son propre bourreau et son propre geôlier.
Observons d’abord ce phénomène à travers le prisme déformant de l’histoire de la pensée, comme le ferait ce vieux fou de Steiner s’il daignait encore poser ses yeux myopes sur notre époque. Le cinéma, art industriel par excellence, est né dans les usines à rêves des frères Lumière avant de devenir l’apanage des grands studios, ces cathédrales du capitalisme hollywoodien. Puis vinrent les indépendants, ces chevaliers blancs de l’authenticité, qui prétendaient échapper aux griffes du système. Mais que voit-on aujourd’hui ? Que ces mêmes indépendants, une fois adoubés par les institutions, deviennent les nouveaux gardiens de l’ordre établi. Bpifrance, cette banque publique qui se pare des atours de la bienveillance, n’est rien d’autre qu’un cheval de Troie : elle finance la rébellion pour mieux la désamorcer, elle encourage la subversion pour mieux la contrôler. C’est le vieux stratagème du pouvoir, qui consiste à absorber ses ennemis pour mieux les neutraliser.
Et que dire de ces producteurs indépendants, ces héros modernes qui luttent contre les moulins à vent du système ? Ils croient incarner la liberté, mais ils ne sont que les nouveaux mercenaires d’un marché qui a besoin de chair fraîche pour se renouveler. Leur indépendance est une illusion, un leurre savamment entretenu par les mêmes forces qu’ils prétendent combattre. Car, au fond, que veulent-ils ? La même chose que les majors : de l’argent, de la reconnaissance, des prix. Leur rébellion est une rébellion de façade, une révolte de salon, où l’on critique le système tout en en profitant. C’est le paradoxe de notre époque : plus on se dit indépendant, plus on est dépendant. Plus on clame sa liberté, plus on est enchaîné.
Passons maintenant au scalpel du comportementalisme radical, cette science froide qui dissèque les âmes comme on découpe un cadavre. Que nous révèle-t-elle, cette analyse clinique ? Que ces producteurs indépendants ne sont que des rats de laboratoire, conditionnés par des décennies de propagande culturelle. On leur a inculqué l’idée que l’art doit être subversif, que le cinéma doit déranger, que la marge est le seul espace de vérité. Alors, ils jouent le jeu, ils se conforment à ce rôle de rebelle qu’on leur a assigné, comme des acteurs obéissant à un scénario écrit d’avance. Leur indépendance n’est qu’une posture, une performance, un numéro de cirque. Et le public, ce grand naïf, applaudit, croyant voir de la liberté là où il n’y a que de la soumission.
Mais le plus tragique, dans cette comédie humaine, c’est que ces indépendants croient vraiment à leur propre mythe. Ils se prennent pour des révolutionnaires, alors qu’ils ne sont que les nouveaux valets du système. Ils pensent échapper aux lois du marché, alors qu’ils en sont les plus zélés serviteurs. Leur cinéma, si subversif soit-il, est un cinéma de consommation, un produit comme un autre, soumis aux mêmes règles de l’offre et de la demande. Et Cannes, cette foire aux illusions, n’est que le temple où l’on vient adorer les idoles d’un jour, avant de les jeter aux oubliettes.
Pourtant, il y a une lueur d’espoir, une résistance possible, une voie étroite qui échappe encore à la machine. C’est celle de l’artiste vrai, celui qui refuse les subsides, les prix, les honneurs, celui qui crée dans l’ombre, loin des projecteurs, loin des institutions. Mais combien sont-ils, ces vrais rebelles ? Combien osent dire non à l’argent, au pouvoir, à la gloire ? Peu, très peu. La plupart préfèrent jouer le jeu, se compromettre, vendre leur âme pour un peu de reconnaissance. Et c’est là que réside la véritable tragédie : dans cette lâcheté collective, dans cette soumission volontaire, dans cette capitulation de l’esprit.
Alors, oui, les indépendants montent à Cannes, financés par Bpifrance, acclamés par la critique, adulés par le public. Mais ils ne sont que les nouveaux visages d’un système qui les a déjà digérés, assimilés, réduits à l’état de produits. Leur rébellion est une rébellion de pacotille, leur liberté une liberté de carton-pâte. Et nous, pauvres spectateurs, nous continuons à applaudir, à croire, à espérer, alors que tout n’est que mensonge, illusion, comédie.
Mais peut-être est-ce là le propre de l’homme : se bercer d’illusions pour ne pas voir l’abîme. Peut-être est-ce là notre seule façon de survivre : croire que quelque chose peut encore changer, alors que tout n’est que répétition, éternel retour du même. Alors, continuons à applaudir, à rêver, à espérer. Continuons à croire que le cinéma peut encore sauver le monde, alors qu’il n’est qu’un miroir brisé reflétant notre propre misère. Et surtout, continuons à nous mentir à nous-mêmes, car c’est là, peut-être, notre dernière liberté.
Analogie finale :
Le Marché aux Rêves
Sur la Croisette, les ombres s’étirent,
Longues comme les dettes des poètes.
Bpifrance, madone aux doigts de velours,
Distribue ses écus, ses promesses lourdes.
Les indépendants, ces fous en smoking,
Viennent vendre leur âme en bobines.
Leur rébellion ? Une étiquette dorée,
Leur liberté ? Un contrat bien ficelé.
Cannes, ce grand cirque des vanités,
Où l’on couronne les rois d’un jour,
Où l’on enterre les rêves sous les tapis,
Où l’on danse sur les ruines de l’art.
Mais dans l’ombre, un homme rit,
Un vrai fou, un vrai libre,
Qui tourne ses films avec des bouts de ficelle,
Et crache sur les projecteurs.
Lui seul sait que la vraie rébellion,
C’est de refuser le jeu,
De dire non aux subsides,
De brûler ses bobines sous la lune.
Mais qui l’écoute, ce prophète de misère ?
Qui entend son rire dans le vent ?
Personne. Car le monde préfère
Les faux rebelles aux vrais fous.