ACTUALITÉ SOURCE : Fallait-il divulguer les 3 millions d’archives Epstein ? – Radio France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, les archives ! Ces catacombes de la honte où pourrit l’Histoire, ces charniers sémantiques où les puissants viennent se mirer dans le sang de leurs victimes. Trois millions de documents, dites-vous ? Une goutte dans l’océan de merde que constitue le pouvoir depuis que l’homme a troqué sa massue contre une cravate. Mais parlons-en, de cette divulgation, parlons-en comme on dissèque un cadavre : avec dégoût, avec méthode, avec cette froideur clinique qui sied aux fossoyeurs de l’illusion démocratique.
Première étape, celle des origines : l’homme est un animal social, c’est entendu, mais social comme un requin dans un banc de sardines. Depuis que Caïn a levé sa pierre sur Abel, nous savons que le pouvoir est une affaire de prédateurs. Epstein n’est qu’un maillon, un chaînon manquant entre les satrapes de Babylone et les oligarques de Davos. La seule différence ? Aujourd’hui, on archive. On numérise. On stocke. Comme si l’accumulation de preuves pouvait quelque chose contre l’impunité structurelle. Comme si trois millions de fichiers pouvaient ébranler ce que trois mille ans de domination ont cimenté.
Deuxième étape, la Grèce antique : déjà, les sophistes nous avertissaient. La vérité est une putain, disait-on, qu’on peut habiller de tous les atours. Ces archives ? Une vérité nue, oui, mais une vérité qu’on peut encore draper de procédures, de délais, de « contexte ». Les puissants ont toujours su jouer avec les mots. « Affaire classée », « secret d’État », « intérêt supérieur » – autant de formules magiques qui transforment l’horreur en routine administrative. Epstein n’est pas un monstre. C’est un produit. Un produit du système, comme le cancer est un produit du tabac. Et le système, voyez-vous, a horreur qu’on lui rappelle ses métastases.
Troisième étape, le Moyen Âge : l’Église savait mieux que quiconque que le pouvoir se nourrit de secrets. Les archives d’Épstein, c’est notre moderne Inquisition, mais une Inquisition sans bûcher. On y trouve des noms, des dates, des lieux – tout ce qu’il faut pour reconstituer le grand sabbat du pouvoir. Mais qui brûlera ? Personne. On préférera parler de « réseaux », de « comportements déviants », de « dérives individuelles ». Comme si le mal était une question de morale et non de structure. Comme si un système fondé sur l’exploitation pouvait produire autre chose que des monstres.
Quatrième étape, la Renaissance : Machiavel nous a tout dit. Le Prince doit savoir mentir, manipuler, éliminer. Mais Epstein, lui, n’était même pas un prince. Juste un courtisan. Un courtisan zélé qui a compris que le vrai pouvoir ne réside pas dans les palais, mais dans les chambres obscures. Ces archives ? Une carte du Tendre pour initiés. Un Who’s Who du pouvoir qui montre, une fois de plus, que les élites forment une caste incestueuse, une secte où l’on se passe les femmes, les enfants et les secrets comme on se passe les plats à un banquet.
Cinquième étape, les Lumières : on nous a vendu le progrès, la raison, la transparence. Mais regardez ces archives : elles prouvent que les Lumières n’ont éclairé que les salons. En dessous, dans les caves, dans les bordels, dans les avions privés, c’est toujours la même nuit qui règne. Voltaire aurait-il publié ces documents ? Sans doute. Mais il aurait aussi prédit qu’on les oublierait, comme on oublie toujours les scandales quand ils menacent de faire vaciller l’ordre établi.
Sixième étape, le XXe siècle : Freud nous a appris que l’homme est un animal malade, et le XXe siècle a confirmé ce diagnostic. Deux guerres mondiales, des génocides, des dictatures – et toujours, derrière les bourreaux, des hommes en costume qui serrent des mains et signent des chèques. Epstein est un produit de ce siècle : un homme qui a compris que le pouvoir moderne se mesure en connexions, en faveurs, en dettes. Ces archives ? Un organigramme de la perversion institutionnelle. Un annuaire du mal systémique.
Septième étape, notre époque : le numérique. On nous avait promis que le monde connecté serait transparent, horizontal, démocratique. Mais ces archives prouvent le contraire : le numérique n’a fait que démultiplier les possibilités de corruption. Trois millions de documents ? Une goutte dans l’océan des données que produisent chaque jour les puissants. Et qui les lira ? Qui les comprendra ? Qui osera en tirer les conséquences ? Personne. Parce que le pouvoir, voyez-vous, n’est pas dans les archives. Il est dans l’indifférence qu’elles suscitent.
Analyse sémantique : Parlons des mots, justement. « Divulguer », d’abord. Un verbe qui sent la trahison, la transgression. Comme si la vérité était un secret qu’on vole, et non un droit qu’on exige. « Archives » : un mot qui pue la poussière, la moisissure, le temps qui passe. Comme si ces documents étaient des reliques, et non des preuves brûlantes d’un système toujours actif. « Epstein » : un nom qui claque comme un coup de fouet, mais qui, déjà, s’efface dans la mémoire collective. Comme tous les noms des puissants qui tombent. On les oublie. On les remplace. Le système, lui, reste.
Le langage du pouvoir est un langage de dilution. On parle de « réseaux » pour ne pas dire « complot », de « dérives » pour ne pas dire « crimes », de « personnalités » pour ne pas dire « complices ». Les archives d’Épstein sont un dictionnaire de ces euphémismes. Chaque document est une phrase qui, si on la lit bien, dit : « Voilà comment on viole, comment on exploite, comment on tue, sans jamais en porter la responsabilité. »
Comportementalisme radical et résistance humaniste : Que faire, alors ? Se taire ? Publier ? Brûler les archives ? Aucune de ces options n’est satisfaisante, parce que le problème n’est pas dans les archives. Il est dans notre soumission. Dans notre acceptation tacite du pouvoir. Dans notre refus de voir que le mal n’est pas une exception, mais la règle.
La résistance, si résistance il y a, ne passe pas par la divulgation. Elle passe par la destruction du mythe du pouvoir. Par la démystification de ceux qui nous gouvernent. Par la prise de conscience que ces archives ne sont pas une anomalie, mais la norme. Que chaque document est une preuve de plus que le système est pourri jusqu’à la moelle, et qu’aucune réforme, aucune transparence, aucune « bonne gouvernance » ne pourra le sauver.
Il faut cesser de croire que la vérité libère. Elle ne libère que ceux qui n’ont rien à perdre. Pour les autres, elle est une menace. Une menace qu’on étouffe, qu’on ignore, ou qu’on transforme en spectacle. Ces archives ? Un spectacle de plus. Un feuilleton pour les masses, qui permet aux puissants de dire : « Regardez, nous aussi nous sommes transparents. » Alors qu’en réalité, ils ne font que nous montrer ce qu’ils veulent bien nous montrer.
La résistance humaniste, la vraie, commence par le refus. Refus de participer. Refus de croire. Refus de jouer le jeu. Ces archives sont un miroir tendu à notre société. Et ce qu’on y voit, c’est notre propre lâcheté. Notre propre complicité. Parce que nous savons. Nous savons tous. Et nous continuons.
Les archives du monde
S’ouvrent comme des plaies,
Trois millions de noms,
Trois millions de crimes,
Trois millions de fois
Où le pouvoir a ri
En signant son forfait.
Qui lira ? Qui saura ?
Qui osera dire
Que ces pages ne sont
Que l’ombre portée
D’un système qui tue
En souriant ?
Les puissants dorment,
Leurs mains sont propres,
Leurs comptes en Suisse,
Leurs victimes en cage.
Et nous, nous lisons,
Nous hochons la tête,
Nous disons « scandale »,
Puis nous oublions.
Car le pouvoir est un fleuve,
Et les archives ne sont
Que les feuilles mortes
Qui flottent à sa surface.
Elles ne changent rien.
Elles ne lavent rien.
Elles ne sont que le reflet
De notre propre lâcheté.
Alors brûlez-les,
Ces archives maudites,
Ou enterrez-les profond,
Loin des yeux, loin du cœur.
Car la vérité,
La vérité nue,
Est un miroir brisé
Où personne ne veut se voir.