ACTUALITÉ SOURCE : Exposition Louise Nevelson : le Centre Pompidou-Metz présente la première rétrospective de l’artiste en Europe depuis 1974 – Connaissance des Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Les rétrospectives… ces mausolées de carton-pâte où l’on expose les cadavres exquis de l’art sous prétexte de les faire respirer à nouveau. Le Centre Pompidou-Metz, ce temple de la culture en kit, nous gratifie d’une résurrection : Louise Nevelson, cette prêtresse des ombres sculptées, cette chiffonnière de génie qui transformait les débris du monde en cathédrales pour fourmis mélancoliques. Depuis 1974, l’Europe avait oublié cette Américaine d’origine ukrainienne, cette femme qui jouait aux échecs avec les volumes comme d’autres jouent à la poupée. Quarante-neuf ans d’absence, c’est long. Presque un demi-siècle à errer dans les limbes de l’histoire de l’art, comme ces fragments de bois qu’elle collectionnait avec la frénésie d’un rat d’égout collectionnant les miettes de pain rassis. Mais voici que Metz, cette ville où l’on sent encore l’odeur de la bataille perdue, nous rappelle que l’art, parfois, est une affaire de résurrection – ou de nécromancie, c’est selon.
Nevelson, donc. Cette femme qui a passé sa vie à assembler des boîtes, des caisses, des planches, des objets trouvés, pour en faire des totems noirs, blancs ou dorés, des autels à la mémoire du rien, des monuments à l’absurdité de l’existence. Son œuvre, c’est l’archéologie de l’inutile, la poésie du déchet, la métaphysique du rebut. Elle prenait ce que les autres jetaient – un pied de chaise, une porte de placard, un morceau de moulure – et en faisait des architectures pour l’âme, des labyrinthes où se perdre avec délice. Et aujourd’hui, le Centre Pompidou-Metz nous offre une rétrospective, comme on offre un os à ronger à un chien affamé de sens. Mais attention : ce n’est pas une exposition, c’est une expérience. Une plongée dans les ténèbres organisées, une méditation sur le vide qui nous habite, une prière adressée aux dieux de l’insignifiance.
Les Sept Âges de l’Ombre : Une Archéologie de l’Assemblage Humain
Pour comprendre Nevelson, il faut remonter aux origines. Pas aux origines de l’art – non, cela serait trop simple. Aux origines de l’homme, ce singe debout qui, un jour, a ramassé un bâton et s’est dit : « Tiens, et si je le plantais là, juste pour voir ? » Sept étapes, sept chutes, sept résurrections. Voici l’histoire de l’humanité à travers le prisme de l’assemblage, cette pulsion primitive qui consiste à prendre des morceaux épars et à leur donner une forme, une signification, une âme.
1. L’Ère du Bâton et de la Pierre (Paléolithique – 3000 av. J.-C.)
Tout commence dans la boue. L’homme préhistorique, ce philosophe des cavernes, ramasse un caillou, le pose à côté d’un autre, et soudain, le monde prend sens. Les premiers outils ne sont pas des objets, mais des assemblages : un silex taillé fixé à un manche de bois, une pierre plate posée sur trois autres pour faire un autel. L’art pariétal lui-même est un assemblage de signes, de mains négatives, de chevaux qui galopent sur les parois comme s’ils voulaient s’échapper de la roche. Lascaux, c’est déjà une rétrospective de Nevelson : des fragments de réel collés ensemble pour former un tout qui dépasse la somme de ses parties. Comme le disait Mircea Eliade, « l’homme est un animal religieux parce qu’il est un animal symbolique ». Et le symbole, c’est toujours un assemblage.
2. L’Ère des Temples et des Tombeaux (3000 av. J.-C. – 500 ap. J.-C.)
Avec les premières civilisations, l’assemblage devient monumental. Les Égyptiens empilent des blocs de pierre pour faire des pyramides, ces machines à défier le temps. Les Grecs assemblent des colonnes, des frontons, des métopes, et inventent l’architecture comme art total. Mais c’est dans les nécropoles que l’assemblage prend tout son sens : les tombes sont des boîtes, des caisses, des contenants pour l’éternité. Les sarcophages, ces « mangeurs de chair », sont des assemblages de bois, de pierre et de mots – des hiéroglyphes qui racontent des histoires pour les morts. Comme le disait Hérodote, « l’Égypte est un don du Nil », mais c’est aussi un immense assemblage de limon, de cadavres et de prières. Nevelson, avec ses boîtes noires, ses murs de fragments, n’est-elle pas une héritière de ces embaumeurs du sens ?
3. L’Ère des Cathédrales et des Cabinets de Curiosités (500 – 1500)
Le Moyen Âge, cette époque où l’on assemblait des pierres pour toucher le ciel. Les cathédrales gothiques sont des puzzles géants, des jeux de construction divins où chaque vitrail, chaque gargouille, chaque arc-boutant raconte une histoire. Mais c’est aussi l’époque des cabinets de curiosités, ces précurseurs des musées où l’on entassait des objets hétéroclites – des coraux, des fossiles, des momies, des instruments de torture – pour former une encyclopédie du bizarre. Comme le disait Umberto Eco dans Le Nom de la Rose, « le livre est un assemblage de signes morts qui attendent d’être ressuscités par le regard ». Nevelson, avec ses murs de boîtes, ne fait pas autre chose : elle ressuscite les objets morts, elle leur donne une seconde vie dans l’ombre.
4. L’Ère de la Machine et du Déchet (1500 – 1900)
La Renaissance invente la perspective, cette illusion d’optique qui permet d’assembler des plans pour créer l’illusion de la profondeur. Mais c’est avec la révolution industrielle que l’assemblage devient une obsession. Les usines crachent des objets en série, et bientôt, le monde est submergé par les déchets. Baudelaire, ce poète de la modernité, écrit dans Le Spleen de Paris : « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans ». Comme si l’homme moderne était un assemblage de souvenirs, de fragments, de lambeaux de temps. Les surréalistes, plus tard, feront de l’assemblage un art : Max Ernst et ses collages, Picasso et ses sculptures en ferraille. Nevelson, née en 1899, est une enfant de cette époque. Elle grandit dans un monde où tout est fragment, où tout peut être assemblé, désassemblé, réassemblé.
5. L’Ère de l’Absurde et du Ready-Made (1900 – 1950)
Duchamp signe un urinoir et l’appelle Fontaine. Les dadaïstes assemblent des mots au hasard pour faire des poèmes. Les cubistes découpent la réalité en morceaux et la recollent n’importe comment. L’art n’est plus une question de création, mais de sélection, de réarrangement. Comme le disait Tristan Tzara, « la pensée se fait dans la bouche ». Nevelson, dans les années 1950, commence à assembler des boîtes, des caisses, des morceaux de bois trouvés dans les rues de New York. Elle peint tout en noir, comme pour unifier le chaos, comme pour dire : « Voilà, c’est tout la même merde, mais au moins, c’est beau. » Son œuvre est un ready-made monumental, une accumulation de déchets transformés en icônes.
6. L’Ère du Pop et du Kitsch (1950 – 2000)
Warhol assemble des boîtes de soupe Campbell et en fait des œuvres d’art. Les artistes pop célèbrent la société de consommation en assemblant des objets du quotidien. Mais Nevelson, elle, reste fidèle à son obsession pour l’ombre et le fragment. Dans les années 1960 et 1970, elle crée des murs entiers de boîtes, des environnements qui enveloppent le spectateur comme une seconde peau. Comme le disait Jean Baudrillard, « le kitsch, c’est la mort qui rit ». Nevelson, elle, rit jaune : ses assemblages sont des vanités modernes, des memento mori pour un monde qui a oublié la mort.
7. L’Ère du Numérique et du Virtuel (2000 – Aujourd’hui)
Aujourd’hui, l’assemblage est partout. Les algorithmes assemblent nos données pour nous vendre des rêves. Les artistes numériques assemblent des pixels pour créer des mondes virtuels. Mais Nevelson, elle, reste ancrée dans le réel, dans le tangible. Ses boîtes sont des objets physiques, des choses que l’on peut toucher, sentir, contourner. Dans un monde où tout est dématérialisé, où l’art se réduit à des images sur des écrans, son œuvre est un rappel brutal : l’art, c’est de la matière, de la poussière, du temps qui passe. Comme le disait Walter Benjamin, « l’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique » a perdu son aura. Nevelson, elle, redonne une aura aux déchets, elle leur offre une seconde chance dans l’éternité de l’art.
Sémantique de l’Ombre : Le Langage des Boîtes
Nevelson parlait peu de son travail. Elle préférait laisser ses assemblages parler pour elle. Mais derrière le silence des boîtes, il y a tout un langage à décrypter. Un langage fait de formes, de couleurs, de textures, mais aussi de vides, de silences, d’absences.
Le noir, d’abord. Nevelson a peint la plupart de ses assemblages en noir. Pourquoi ? Parce que le noir, c’est la couleur de l’absolu, du mystère, de la nuit. C’est aussi la couleur de l’encre, du texte, de l’écriture. Ses boîtes noires sont comme des pages d’un livre que personne ne peut lire. Comme le disait Mallarmé, « le monde est fait pour aboutir à un beau livre ». Nevelson, elle, écrit des livres en trois dimensions, des livres où les mots sont des objets, où la syntaxe est une architecture.
Ensuite, il y a l’or. Dans les années 1960, Nevelson commence à utiliser de la peinture dorée. L’or, c’est la couleur de la lumière, de la divinité, de l’immortalité. Mais c’est aussi la couleur de l’argent, de la cupidité, de la société de consommation. Ses assemblages dorés sont des critiques ironiques de l’Amérique capitaliste, des autels dédiés à Mammon. Comme le disait Marx, « tout ce qui est solide se dissout dans l’air ». Nevelson, elle, dissout l’or dans l’ombre, elle le transforme en poussière de lumière.
Enfin, il y a le blanc. Moins fréquent, mais tout aussi puissant. Le blanc, c’est la couleur de la page blanche, du commencement, de l’innocence. Mais c’est aussi la couleur de la mort, des linceuls, des os blanchis. Ses assemblages blancs sont des squelettes, des fantômes, des mémoires en lambeaux. Comme le disait Blanchot, « écrire, c’est entrer dans l’affirmation de la solitude où menace la fascination ». Nevelson, elle, écrit avec des boîtes, elle fascine avec des fragments.
Mais au-delà des couleurs, il y a la structure. Ses assemblages sont des labyrinthes, des puzzles, des énigmes. Ils jouent avec la perception, avec l’espace, avec le temps. Comme le disait Merleau-Ponty, « la perception est une prise de position dans l’être ». Nevelson, elle, nous force à prendre position dans le vide, à nous perdre dans le dédale de ses boîtes.
Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste
Nevelson n’était pas une artiste politique. Elle ne manifestait pas, ne signait pas de pétitions, ne haranguait pas les foules. Et pourtant, son œuvre est une forme de résistance. Une résistance silencieuse, obstinée, presque monacale. Une résistance par l’assemblage, par la transformation du déchet en or, de l’ombre en lumière.
Dans un monde où tout est jetable, où tout est consommable, où tout est remplaçable, Nevelson nous rappelle que les objets ont une âme. Que les déchets sont des trésors. Que l’ombre est une forme de lumière. Son œuvre est un pied de nez au capitalisme, à la société de consommation, à l’obsolescence programmée. Comme le disait Adorno, « l’art est la promesse de bonheur qui se refuse ». Nevelson, elle, refuse le bonheur facile. Elle préfère l’ombre, le fragment, l’inachevé.
Mais son œuvre est aussi une forme de comportementalisme radical. Elle nous force à regarder, à toucher, à ressentir. Elle nous oblige à nous confronter à notre propre insignifiance, à notre propre fragilité. Comme le disait Beckett, « on ne peut pas sortir de la chambre ». Nevelson, elle, nous enferme dans ses boîtes, elle nous force à tourner en rond dans ses labyrinthes. Et pourtant, c’est une expérience libératrice. Parce qu’en nous perdant, nous nous trouvons. Parce qu’en acceptant l’ombre, nous trouvons la lumière.
Enfin, son œuvre est une résistance humaniste. Dans un monde où tout est virtuel, où tout est dématérialisé, où tout est réduit à des données, Nevelson nous rappelle que l’art est une affaire de matière, de sueur, de sang. Ses assemblages sont faits de bois, de clous, de peinture. Ils sentent la poussière, le temps, la mémoire. Comme le disait Camus, « l’art est un mensonge qui dit la vérité ». Nevelson, elle, ment avec des boîtes pour nous dire une vérité plus grande que nous.
Alors oui, cette rétrospective au Centre Pompidou-Metz est une bonne chose. Parce qu’elle nous rappelle que l’art n’est pas une affaire de musées, de galeries, de marchés. L’art, c’est une affaire d’ombres, de fragments, de déchets. C’est une affaire de résistance. Une affaire d’humanité.
NOIRS ASSEMBLAGES
Ils ont jeté les planches, les clous rouillés,
Les portes des placards où pourrissait l’oubli,
Les pieds de chaises boiteuses, les moulures
Dont plus personne ne voulait depuis longtemps.
Elle est venue, la chiffonnière aux doigts de fée,
Avec ses yeux de nuit et son tablier de suie,
Elle a ramassé les débris, les a caressés,
Comme on caresse un chat mort au bord du chemin.
Et puis elle a tout peint en noir, en noir profond,
Ce noir qui avale la lumière et rend les ombres bavardes,
Ce noir qui est la couleur de l’âme quand elle se souvient,
Ce noir qui est la couleur de Dieu quand il se tait.
Elle a empilé les boîtes,