Exposition « Le Chemin derrière la maison » de Jérémie Gasparutto chez Achetez de l’art (Paris) – ActuaBD







Le Chemin derrière la maison – Analyse de Laurent Vo Anh

ACTUALITÉ SOURCE : Exposition « Le Chemin derrière la maison » de Jérémie Gasparutto chez Achetez de l’art (Paris) – ActuaBD

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, cette putain d’exposition, « Le Chemin derrière la maison », comme si on avait encore besoin de métaphores bucoliques pour nous faire avaler la pilule de notre propre aliénation ! Jérémie Gasparutto, ce nom sonne comme une marque de yaourt bio, un truc lisse, aseptisé, vendu dans les galeries branchées où les bobos parisiens viennent se donner bonne conscience en achetant de l’art comme on achète des indulgences. Mais derrière ce titre mièvre, derrière ces dessins qui sentent le terroir et la nostalgie de comptoir, il y a quelque chose de bien plus corrosif, quelque chose qui gratte là où ça fait mal : la mémoire, cette salope qui nous rappelle que nous sommes tous des héritiers, des complices, des lâches ou des survivants. Et c’est ça, le vrai sujet de Gasparutto, même s’il le cache sous des traits doux, sous des couleurs qui font penser à un dimanche après-midi en province. Parce que le chemin derrière la maison, c’est toujours celui qu’on n’a pas pris, celui qu’on a oublié, celui qu’on a laissé se couvrir de ronces et de silence.

L’art contemporain, voyez-vous, est un miroir brisé. Chaque éclat reflète une partie de nous, mais jamais le tout. Et Gasparutto, avec ses cases de bande dessinée – parce que oui, il faut bien appeler un chat un chat, même si ça fait grincer les dents des puristes –, il joue avec cette fragmentation. La BD, ce médium méprisé, ce sous-art qui sent la sueur des kiosques à journaux et le café renversé sur les pages des albums, devient ici un outil de subversion. Parce que la BD, c’est l’art du peuple, celui qui n’a pas besoin de théories fumeuses pour exister. C’est l’art qui se glisse dans les mains des enfants, des ouvriers, des rêveurs, des désespérés. Et Gasparutto, en choisissant ce langage, il fait un pied de nez à toute cette engeance de critiques d’art qui parlent de « narrativité visuelle » en sirotant leur champagne. Lui, il raconte des histoires. Des histoires qui puent la terre, la sueur, le sang séché. Des histoires qui parlent de ces chemins de traverse, de ces vies qui bifurquent, de ces destins qui se brisent contre les murs de l’Histoire.

Mais attention, ne vous y trompez pas : derrière cette apparente simplicité, il y a une machine de guerre. Gasparutto n’est pas un doux rêveur. C’est un archéologue des traumatismes collectifs. Ses dessins, ces petits tableaux en apparence anodins, sont des pièges à mémoire. Ils capturent ces instants où l’Histoire, avec un grand H, vient frapper à la porte des vies ordinaires. Un soldat qui revient de la guerre, un enfant qui découvre un cadavre dans les bois, une femme qui attend un homme qui ne reviendra jamais… Ces scènes, ces fragments, ce sont les cicatrices d’un siècle qui a vu l’Europe se déchirer, se reconstruire, puis se vendre au plus offrant. Et aujourd’hui, alors que le néolibéralisme achève de transformer nos existences en produits dérivés, alors que le fascisme renaît de ses cendres comme un mauvais feu de camp, Gasparutto nous rappelle que le passé n’est jamais mort. Il est là, tapi derrière la maison, prêt à bondir dès qu’on baisse la garde.

Parlons-en, du néolibéralisme, cette religion molle qui a remplacé le ciel par le marché et Dieu par le PIB. L’exposition de Gasparutto est un acte de résistance contre cette logique mortifère. Dans un monde où tout est marchandise, où même les émotions sont cotées en Bourse, où l’art est devenu un placement financier pour oligarques en mal de blanchiment, lui, il choisit de raconter des histoires. Des histoires qui n’ont pas de prix, qui ne se vendent pas, qui ne s’achètent pas. Des histoires qui parlent de ces chemins de traverse, de ces vies qui résistent à l’uniformisation, à l’abrutissement généralisé. Parce que c’est ça, le vrai crime du néolibéralisme : il a transformé l’humanité en une armée de zombies consommateurs, incapables de penser au-delà du prochain achat, du prochain écran, de la prochaine distraction. Et Gasparutto, avec ses dessins, il nous tend un miroir. Pas un miroir flatteur, non. Un miroir qui nous renvoie notre propre lâcheté, notre propre complicité avec ce système qui nous broie.

Et puis il y a cette question, lancinante, qui traverse toute l’exposition : que faisons-nous de notre héritage ? Que faisons-nous de ces mémoires qui nous hantent, de ces fantômes qui errent dans les couloirs de notre histoire personnelle et collective ? Gasparutto ne donne pas de réponse. Il se contente de poser la question, encore et encore, à travers chaque dessin, chaque case, chaque regard perdu de ses personnages. Parce que c’est ça, la vraie fonction de l’art : interroger, déranger, réveiller. Pas consoler, pas divertir. Non, l’art, le vrai, c’est une gifle. C’est une claque qui vous sort de votre torpeur, qui vous force à regarder en face ce que vous préféreriez oublier. Et dans un monde où tout est fait pour nous endormir – les écrans, les algorithmes, les discours lénifiants des politiques –, cette gifle est plus nécessaire que jamais.

Mais attention, je ne suis pas dupe. Je sais bien que cette exposition, comme toutes les expositions, finira par être digérée par le système. Les critiques en parleront en termes élogieux, les collectionneurs achèteront les originaux, et dans quelques années, on retrouvera ces dessins dans une vente aux enchères, vendus au plus offrant. C’est ça, la tragédie de l’art contemporain : même les œuvres les plus subversives finissent par être récupérées, neutralisées, transformées en produits de luxe. Mais peu importe. Parce que l’art, le vrai, celui qui brûle et qui griffe, il vit dans les yeux de ceux qui le regardent. Il vit dans ces instants où, face à une œuvre, on sent quelque chose se briser en nous, quelque chose se réveiller. Et c’est ça, la magie de Gasparutto : il nous donne à voir ces moments de vérité, ces éclairs de lucidité dans la nuit de notre aliénation.

Alors oui, « Le Chemin derrière la maison », c’est une exposition qui parle de mémoire, d’Histoire, de résistance. Mais c’est aussi, et surtout, une exposition qui nous parle de nous. De notre peur de regarder en arrière, de notre peur de voir ce qui se cache derrière la maison. Parce que derrière la maison, il y a toujours quelque chose : un cadavre, un secret, une vérité trop lourde à porter. Et c’est ça, le vrai défi : oser regarder. Oser marcher sur ce chemin, même si on sait qu’il mène à des endroits sombres, à des vérités qui font mal. Parce que c’est seulement en regardant en face notre passé que nous pourrons espérer construire un avenir qui ne soit pas une simple répétition de nos erreurs.

Alors allez-y, allez voir cette exposition. Mais ne vous contentez pas de regarder. Regardez vraiment. Laissez ces dessins vous hanter, vous obséder. Laissez-les vous rappeler que vous êtes un héritier, un survivant, un complice. Et peut-être, peut-être, que quelque chose en vous se réveillera. Peut-être que vous oserez enfin marcher sur ce chemin derrière la maison, même si vous savez qu’il mène à des endroits que vous préféreriez oublier.

Analogie finale : Imaginez un instant que l’Histoire est une forêt immense, sombre et touffue. Chaque arbre est une vie, chaque branche une décision, chaque feuille un instant volé au temps. Nous, nous sommes des enfants perdus dans cette forêt, courant entre les troncs, trébuchant sur les racines, cherchant désespérément une sortie. Mais voilà le piège : la forêt n’a pas de sortie. Elle est infinie, et chaque chemin que nous prenons ne fait que nous enfoncer un peu plus dans son obscurité. Gasparutto, lui, il ne cherche pas à nous sortir de la forêt. Il se contente de nous tendre une lampe. Une petite lampe à huile, fragile, vacillante, mais qui éclaire juste assez pour nous permettre de voir les visages des autres enfants perdus, ceux qui courent à nos côtés, ceux qui sont tombés, ceux qui hurlent dans le noir. Et soudain, nous comprenons : nous ne sommes pas seuls. Nous sommes des milliers, des millions, à errer dans cette forêt, à chercher un chemin qui n’existe pas. Et c’est ça, la seule vérité qui vaille : nous sommes tous des enfants perdus, mais nous sommes perdus ensemble. Alors peut-être, peut-être, que si nous tendons la main, si nous partageons nos lampes, nous pourrons trouver un peu de lumière dans cette nuit sans fin. Peut-être que le chemin derrière la maison n’est pas une impasse, mais un passage. Un passage vers quelque chose de plus grand, de plus terrible, de plus beau. Quelque chose qui ressemble à la vérité.



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