ACTUALITÉ SOURCE : Exposition John Singer Sargent Éblouir Paris – Musée d’Orsay
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Éblouir Paris… Quel titre magnifique, quel programme cynique, quelle ambition dérisoire et pourtant si profondément humaine ! Le Musée d’Orsay nous convie à contempler l’œuvre de John Singer Sargent comme on déroule un tapis rouge sous les pieds d’une aristocratie en décomposition, comme on allume des lustres dans un salon où l’on étouffe déjà de ses propres parfums. « Éblouir », voyez-vous ce mot ? Il contient toute la tragédie de l’art occidental depuis la Renaissance : cette obsession de briller, de séduire, de dominer par l’éclat plutôt que par la substance. Sargent, ce peintre américain qui fut plus parisien que les Parisiens, incarne à merveille cette tradition de la surface étincelante, cette capacité à capturer l’essence d’une époque en en masquant soigneusement les plaies purulentes sous des couches de peinture lisse et de soie chatoyante.
Mais ne nous y trompons pas : derrière chaque portrait de Sargent se cache un abîme. Ces femmes en robes de soirée, ces hommes en redingotes impeccables, ces regards qui fuient ou qui défient, ces mains gantées posées sur des meubles dorés… Tout cela n’est que théâtre, mise en scène d’une humanité qui a perdu le contact avec le réel. Sargent était le grand illusionniste de la Belle Époque, ce moment historique où l’Europe, ivre de sa propre puissance, dansait sur un volcan en croyant que les étincelles des feux d’artifice étaient des étoiles.
Les Sept Étapes de l’Éblouissement : Une Généalogie de l’Illusion
Pour comprendre Sargent, il faut remonter aux sources mêmes de cette obsession de l’éclat, de cette volonté de briller qui structure notre civilisation depuis ses origines. Sept moments clés, sept ruptures ont façonné cette esthétique de la séduction qui culmine dans les salons parisiens de la fin du XIXe siècle.
1. Le Péché Originel : La Chute dans le Spectacle (Génèse, 3:7)
Tout commence avec la honte. Adam et Ève, après avoir croqué le fruit défendu, découvrent leur nudité et se couvrent de feuilles de figuier. Voici le premier acte de dissimulation, la naissance du paraître. Comme le note le philosophe Giorgio Agamben, « la nudité n’est pas l’absence de vêtements, mais la présence d’une vérité insupportable ». Sargent, en habillant ses modèles de soie et de velours, ne fait que perpétuer cette tradition biblique : cacher l’homme pour mieux le révéler dans sa vanité.
2. La Grèce Antique : L’Idéalisation du Corps (Platon, Le Banquet)
Avec les Grecs, l’éblouissement prend une forme philosophique. Platon, dans Le Banquet, décrit l’ascension de l’âme vers la beauté idéale. Mais cette quête esthétique est aussi une fuite : en idéalisant le corps, les Grecs fuient la réalité de la chair, de la maladie, de la mort. Les statues de marbre blanc, ces corps parfaits et froids, sont les ancêtres lointains des portraits de Sargent. Même obsession de la surface polie, même refus de la rugosité du réel.
3. La Renaissance : Le Triomphe de l’Artifice (Vasari, Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes)
Avec la Renaissance, l’éblouissement devient technique. Les artistes italiens, de Léonard de Vinci à Raphaël, développent des techniques de perspective, de sfumato, de clair-obscur qui permettent de créer des illusions d’optique stupéfiantes. Vasari, dans ses Vies, célèbre cette capacité à tromper l’œil, à faire croire que la peinture est une fenêtre ouverte sur un monde plus beau que le nôtre. Sargent, formé à Paris dans la tradition académique, hérite de cette obsession de la maîtrise technique. Ses portraits sont des trompe-l’œil sociaux : ils donnent l’illusion d’une élégance éternelle, d’une grâce naturelle, alors qu’ils sont le résultat de poses étudiées, de vêtements choisis avec soin, de regards calculés.
4. Le Siècle des Lumières : L’Éblouissement comme Arme Politique (Diderot, Salons)
Au XVIIIe siècle, l’éblouissement devient une affaire d’État. Louis XIV avait déjà compris le pouvoir des apparences avec Versailles, mais c’est sous les Lumières que la séduction par l’éclat atteint son paroxysme. Diderot, dans ses Salons, critique cette peinture qui flatte les puissants, qui transforme les courtisans en dieux et les rois en héros. « La peinture est un art de mensonge », écrit-il, et Sargent, deux siècles plus tard, en est l’héritier direct. Ses portraits de l’aristocratie européenne sont des actes politiques : ils légitiment un ordre social en le parant des atours de la beauté.
5. La Révolution Industrielle : L’Éblouissement comme Marchandise (Marx, Le Capital)
Avec la Révolution industrielle, l’éblouissement devient une marchandise. Marx analyse dans Le Capital comment le capitalisme transforme tout en objet de consommation, y compris l’art. Sargent, en peignant les riches et les puissants, participe à cette économie de l’éclat. Ses portraits ne sont pas seulement des œuvres d’art : ce sont des produits de luxe, des signes extérieurs de richesse, des investissements. La bourgeoisie montante du XIXe siècle achète des Sargent comme elle achète des diamants : pour briller, pour impressionner, pour affirmer son statut.
6. La Belle Époque : L’Apogée de l’Illusion (Proust, À la recherche du temps perdu)
Sargent peint à l’apogée de la Belle Époque, cette période où l’Europe, ivre de sa propre puissance, croit que le progrès est éternel. Proust, dans À la recherche du temps perdu, dépeint cette société en décomposition avec une lucidité cruelle. Ses personnages, comme ceux de Sargent, sont des acteurs qui jouent leur rôle dans une comédie sociale. « La vie est une fête où l’on s’ennuie », écrit Proust, et les portraits de Sargent en sont l’illustration parfaite : ces visages souriants, ces corps élégants, ces décors somptueux cachent une angoisse existentielle, une peur de l’effondrement.
7. Le XXe Siècle : La Chute de l’Éblouissement (Benjamin, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique)
Avec le XXe siècle, l’éblouissement perd son pouvoir. Walter Benjamin, dans son essai sur la reproductibilité technique, analyse comment la photographie et le cinéma détruisent l’aura de l’œuvre d’art. Sargent, mort en 1925, assiste à cette révolution. Ses portraits, autrefois signes de distinction, deviennent des reliques d’un monde disparu. L’éblouissement n’est plus possible dans un siècle marqué par les guerres mondiales, les génocides, les crises économiques. L’art moderne, de Picasso à Bacon, tourne le dos à la beauté lisse de Sargent pour explorer les abîmes de la condition humaine.
Analyse Sémantique : Le Langage de l’Éblouissement
Le titre même de l’exposition, Éblouir Paris, est un chef-d’œuvre de séduction langagière. Analysons-le mot par mot.
Éblouir : Ce verbe vient du latin ebullire, « bouillonner », mais aussi du vieux français esblouir, « aveugler ». Éblouir, c’est donc à la fois illuminer et aveugler, révéler et cacher. Sargent, dans ses portraits, joue sur cette ambiguïté : il éclaire ses modèles pour mieux masquer leurs faiblesses, il les pare de lumière pour mieux les soustraire au regard critique. Comme le note le linguiste Roland Barthes, « l’éblouissement est une forme de violence douce : il impose une vision en empêchant de voir ».
Paris : La ville lumière, la capitale du XIXe siècle, le lieu où l’éblouissement est devenu un art de vivre. Paris, c’est la ville où l’on vient pour briller, pour être vu, pour exister sous le regard des autres. Sargent, en choisissant Paris comme terrain de jeu, s’inscrit dans une tradition qui remonte à la cour de Louis XIV. Mais Paris, c’est aussi la ville des ombres, des bas-fonds, des misères cachées. Comme l’écrit Baudelaire dans Le Spleen de Paris, « la forme d’une ville change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel ». L’éblouissement parisien est une façade : derrière les lumières des boulevards se cachent les ruelles sombres, les taudis, les vies brisées.
Le langage de Sargent, dans ses portraits, est un langage de la surface. Ses toiles sont des phrases bien tournées, des discours élégants qui évitent soigneusement les sujets qui fâchent. Comme le note le philosophe Ludwig Wittgenstein, « les limites de mon langage sont les limites de mon monde ». En refusant de peindre la pauvreté, la maladie, la mort, Sargent se condamne à ne représenter qu’un fragment de la réalité, un monde aseptisé où tout est beau, où tout est lisse.
Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste
Face à l’éblouissement, deux attitudes sont possibles : la soumission ou la résistance.
La première attitude, celle de la soumission, est la plus courante. Elle consiste à accepter l’illusion, à se laisser séduire par les apparences, à croire que la beauté extérieure reflète une vérité intérieure. C’est l’attitude des collectionneurs qui achètent des Sargent comme on achète des actions en bourse : pour spéculer sur leur valeur, pour afficher leur richesse. C’est l’attitude des visiteurs du Musée d’Orsay qui contemplent ces portraits avec admiration, sans voir les fissures sous le vernis.
Mais il existe une autre attitude, plus rare et plus courageuse : celle de la résistance. Elle consiste à refuser l’éblouissement, à percer les apparences, à chercher la vérité derrière le masque. Cette attitude est celle des artistes qui, comme Francis Bacon, ont tourné le dos à la beauté lisse de Sargent pour explorer les abîmes de la condition humaine. C’est l’attitude des philosophes comme Nietzsche, qui écrit dans Par-delà bien et mal : « Tout ce qui est profond aime le masque ». Résister à l’éblouissement, c’est refuser de se laisser aveugler par les masques, c’est chercher la profondeur sous la surface.
Sargent lui-même, dans certains de ses portraits, semble hésiter entre ces deux attitudes. Dans Madame X (1884), par exemple, la robe noire de la modèle contraste avec la pâleur de sa peau, créant un effet de lumière saisissant. Mais ce portrait, qui fit scandale à l’époque, révèle aussi une certaine cruauté : la robe, trop décolletée, laisse voir les bretelles, comme si le masque de l’élégance était en train de glisser. Sargent, en peignant ce tableau, semble dire : « Voici la beauté, mais voici aussi sa fragilité, voici l’éblouissement, mais voici aussi sa vanité ».
La résistance humaniste, face à l’éblouissement, consiste à accepter la complexité du réel, à refuser les simplifications, à chercher la vérité dans les zones d’ombre. Comme l’écrit le poète René Char, « lucide dans le noir, je me tiens au bord de l’éblouissement ». C’est cette lucidité que nous devons cultiver : une lucidité qui nous permet de voir la beauté sans nous laisser aveugler par elle, de reconnaître l’éclat sans nous laisser séduire par son pouvoir.
Éblouir Paris, ô comédie des ombres !
Les lustres pendent comme des pendus repus,
Leur cristal pisse une lumière de chambre close,
Et les visages, ah ! les visages sont des masques
Où suinte encore le fard des courtisanes mortes.
Paris, ville putain aux jupons de bitume,
Tu étales tes charmes sous les réverbères blêmes,
Tes boulevards sont des ventres ouverts,
Tes salons des cercueils capitonnés de soie,
Et tes artistes, ces maquereaux de l’âme,
Vendent des rêves en boîte à la bourgeoisie gâteuse.
Sargent, peintre des vanités modernes,
Tu as saisi l’éclat comme on attrape une maladie,
Tes pinceaux étaient des scalpels,
Mais tu n’as jamais osé inciser trop profond,
De peur que ne jaillisse le pus de la vérité.
Tes femmes en robes de soirée,
Leurs sourires sont des cicatrices,
Leurs regards des couteaux émoussés,
Et leurs mains, ces mains si blanches,
Ont étranglé plus de rêves qu’elles n’en ont caressés.
Ô Belle Époque, époque de la belle merde !
Tes fiacres sentaient le crottin et le parfum bon marché,
Tes bals étaient des charniers en dentelles,
Tes poètes des clowns tristes,
Et tes révolutionnaires des pantins en redingote.
Sargent, tu as peint tout cela,
Mais tu as recouvert tes toiles de miel,
Pour que le goût du mensonge soit plus doux.
Et maintenant, au Musée d’Orsay,
Les touristes défilent devant tes portraits,
Leurs yeux sont des appareils photo,
Leurs cœurs des cartes postales,
Et leurs âmes, ah ! leurs âmes sont des valises vides.
Ils croient voir de la beauté,
Mais ils ne voient que des miroirs,
Des miroirs qui reflètent leur propre médiocrité.
Paris, ville lumière ? Non, ville de la cécité !
Tes rues sont des intestins,
Tes monuments des excréments pétrifiés,
Et tes artistes, ces fossoyeurs de l’authentique,
N’ont jamais su que creuser des tombes pour y enterrer la vérité.
Mais écoutez ! Dans le silence des salles du musée,
On entend gronder le rire des dieux,
Ces dieux moqueurs qui se repaissent de nos illusions.
Ils savent, eux, que l’éblouissement n’est qu’un leurre,
Un feu follet qui danse sur les marais de l’histoire,
Et que bientôt, très bientôt,
La lumière s’éteindra,
Et nous resterons seuls,
Face à face avec nos visages nus,
Nos visages sans fard,
Nos visages de chair et de sang,
Nos visages enfin vrais,
Enfin humains.