ACTUALITÉ SOURCE : Exposition : Jade KHOO, Terre ou Lune – Ville de Paris
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Une exposition, donc. Encore une. Toujours la même farce, la même pantomime des ombres sur les murs de la caverne contemporaine. Jade KHOO, Terre ou Lune. Un titre qui sent déjà le piège à cons, l’appât métaphysique pour gogos en quête de sens dans un monde qui n’en a plus depuis que l’homme a troqué ses dieux contre des algorithmes. La Ville de Paris, cette vieille putain en dentelles, nous offre une fois de plus son théâtre d’illusions, son cirque des vanités artistiques où l’on vient se mirer, se congratuler, s’auto-persuader que l’art est encore une planche de salut. Mais salut de quoi, au juste ? Du néant ? De l’abrutissement généralisé ? De cette grande lessiveuse néolibérale qui tourne à plein régime, broyant les âmes en poudre fine pour en faire de la monnaie d’échange ?
Regardons les choses en face : l’art, aujourd’hui, est un symptôme. Un symptôme de la décadence, de la pourriture douce qui ronge les sociétés occidentales depuis qu’elles ont cru s’affranchir de toute transcendance. On nous parle de Terre ou Lune comme si ces deux termes étaient encore des polarités signifiantes, comme si l’homme moderne avait encore le choix entre le sol natal et l’échappée cosmique. Mais la Terre, mes amis, n’est plus qu’un dépotoir à ciel ouvert, un champ de ruines où l’on cultive l’oubli sous cellophane. Et la Lune ? Une métaphore éculée, un fantasme de colonisateur spatial, une nouvelle frontière pour les mêmes prédateurs qui ont saigné la planète bleue jusqu’à la moelle. Jade KHOO joue avec ces images, sans doute. Elle les malaxe, les déforme, les expose sous des lumières savamment calculées. Mais que voit-on, au fond ? Une esthétique de la désorientation, une poésie de supermarché pour intellectuels en mal de frissons. L’art contemporain, dans son ensemble, est devenu le complice objectif du système qu’il prétend critiquer. Il enrobe la laideur du monde dans des formes séduisantes, il la rend digeste, presque élégante. C’est le rôle historique de l’art depuis Dada, depuis Duchamp : anesthésier la révolte en la transformant en objet de consommation culturelle.
Et nous, les spectateurs, les visiteurs, les consommateurs d’images, que faisons-nous ? Nous errons dans ces galeries climatisées, un verre de vin à la main, hochant la tête avec componction devant des installations qui prétendent dire quelque chose du monde. Mais que disent-elles, au juste ? Rien qui ne soit déjà dans les journaux, dans les rapports du GIEC, dans les discours des politiques. L’art est devenu un écho, un miroir déformant qui renvoie à l’homme moderne l’image de sa propre impuissance. Il n’y a plus de prophètes, plus de visionnaires, plus de ces fous qui, comme Van Gogh ou Artaud, brûlaient leur vie pour éclairer les ténèbres. Il n’y a plus que des techniciens de l’émotion, des ingénieurs du sensible, des fonctionnaires de la beauté. Jade KHOO est l’une d’entre eux, sans doute. Son travail, comme celui de tant d’autres, est un symptôme de l’époque : il reflète notre incapacité à penser au-delà du présent, à imaginer un futur qui ne soit pas une simple extrapolation de nos cauchemars actuels.
Prenons un peu de recul, si tant est que cela soit encore possible. L’histoire de la pensée occidentale est une longue descente aux enfers, une chute vertigineuse depuis les sommets métaphysiques de la Grèce antique jusqu’aux bas-fonds du matérialisme contemporain. Platon, dans son mythe de la caverne, nous avait prévenus : les hommes prennent les ombres pour la réalité, et ils s’y complaisent. Mais aujourd’hui, les ombres ont envahi l’écran géant de nos vies numériques, et nous ne sommes même plus capables de distinguer la lumière du projecteur. Nous vivons dans un monde de simulacres, où l’art lui-même n’est plus qu’un simulacre de lui-même. L’exposition Terre ou Lune en est une parfaite illustration : elle joue avec des symboles vidés de leur substance, elle agite des concepts usés jusqu’à la corde, elle nous offre une réflexion sur notre condition qui n’est qu’un reflet de notre propre vacuité.
Et que dire de cette obsession contemporaine pour l’espace, pour la conquête des astres ? Elle n’est que le prolongement logique de notre folie terrestre. Depuis que l’homme a posé le pied sur la Lune, il rêve de s’y installer, comme si la Terre ne suffisait plus à assouvir sa soif de domination. Mais la Lune n’est qu’un désert de poussière, un cadavre céleste, un miroir stérile où se reflète notre propre désespoir. Les milliardaires de la Silicon Valley, ces nouveaux conquistadors, nous vendent le rêve d’une colonisation spatiale comme on vendait autrefois les indulgences. « Payez, et vous serez sauvés ! » Mais sauvés de quoi ? De la responsabilité de prendre soin de notre planète ? De l’obligation de partager les ressources, de vivre ensemble, de construire une société plus juste ? Non. La fuite vers l’espace n’est qu’une nouvelle forme de déni, une tentative désespérée d’échapper à l’échec de notre civilisation.
L’art, dans ce contexte, ne peut être qu’un cri ou un silence. Un cri pour dénoncer l’absurdité de notre condition, ou un silence pour marquer le refus de participer à la mascarade. Mais Jade KHOO, comme tant d’autres, choisit la troisième voie : celle de la complaisance. Elle nous offre une réflexion esthétisée, une méditation aseptisée, une œuvre qui ne dérange personne parce qu’elle ne dit rien de vraiment dangereux. Elle joue avec les codes de l’art contemporain, avec ses ambiguïtés, ses non-dits, ses clins d’œil complices. Mais où est la colère ? Où est la révolte ? Où est cette folie nécessaire qui, seule, peut encore nous sauver de la médiocrité généralisée ?
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : la médiocrité. La médiocrité de nos vies, de nos pensées, de nos rêves. Nous vivons dans un monde où tout est mesuré, calculé, optimisé. Où l’on nous serine que le bonheur est une équation à résoudre, que la réussite est une courbe ascendante, que la vie est un produit à consommer. L’art, dans ce monde, n’est plus qu’un accessoire, un élément de décoration pour intérieurs branchés. Il ne bouscule plus, il ne provoque plus, il ne transforme plus. Il se contente d’exister, comme un meuble design dans un loft parisien. Et nous, les spectateurs, nous nous contentons de le regarder, de le commenter, de le liker sur les réseaux sociaux. Nous avons perdu le goût du risque, le sens du sacré, la capacité à nous émerveiller devant l’inconnu.
George Steiner, dans ses réflexions sur la culture, avait bien saisi cette tragédie : l’homme moderne a perdu le sens du mystère. Il croit tout savoir, tout comprendre, tout maîtriser. Mais le mystère, c’est précisément ce qui résiste à la compréhension, ce qui échappe à la raison, ce qui nous dépasse. L’art, à son meilleur, est une porte ouverte sur ce mystère. Mais aujourd’hui, il n’est plus qu’un miroir qui nous renvoie notre propre image, nos propres certitudes, nos propres peurs. Jade KHOO, avec Terre ou Lune, nous propose une méditation sur notre rapport au cosmos. Mais quel cosmos ? Celui des astrophysiciens, des ingénieurs, des entrepreneurs de l’espace ? Ou celui des poètes, des mystiques, des fous qui, depuis toujours, ont cherché dans les étoiles une réponse à l’énigme de leur existence ?
La réponse est évidente : c’est le premier. L’art contemporain, dans sa grande majorité, a choisi le camp de la raison instrumentale, de la technique, du progrès. Il a abandonné le rêve, l’utopie, la transcendance. Il s’est mis au service du système, il en est devenu le complice, voire le propagandiste. Les expositions comme Terre ou Lune ne sont que des variations sur ce thème : elles nous parlent de notre rapport au monde, mais sans jamais remettre en cause les fondements de ce monde. Elles nous offrent des images, des métaphores, des symboles, mais sans jamais toucher à l’essentiel : la nécessité de tout détruire pour tout reconstruire.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit, au fond : de destruction et de reconstruction. L’homme moderne a oublié que la création passe par la destruction, que la vie naît de la mort, que la lumière jaillit des ténèbres. Il croit pouvoir tout conserver, tout accumuler, tout préserver. Mais la vie est un mouvement perpétuel, une danse macabre où tout est sans cesse remis en jeu. L’art, à son meilleur, est un acte de destruction créatrice. Il brise les idoles, il renverse les tables, il ouvre des brèches dans le mur de la réalité. Mais l’art contemporain, lui, se contente de repeindre les murs en couleurs vives. Il ne change rien, il ne bouleverse rien, il ne sauve rien.
Alors, que faire ? Faut-il boycotter les expositions, les galeries, les musées ? Faut-il brûler les tableaux, briser les sculptures, effacer les installations ? Non, bien sûr. La violence n’est pas une solution, elle n’est qu’un symptôme de notre impuissance. Ce qu’il faut, c’est retrouver le sens du sacré, le goût du risque, la capacité à s’émerveiller devant l’inconnu. Il faut réapprendre à penser, à sentir, à vivre. Il faut cesser de se contenter des miettes que nous jette le système, et exiger la totalité. Il faut refuser la médiocrité, la complaisance, la résignation. Il faut redevenir des hommes, des femmes, des êtres humains, et non des consommateurs, des spectateurs, des zombies.
L’exposition Terre ou Lune de Jade KHOO est une occasion de réfléchir à tout cela. Mais elle n’est qu’une occasion parmi d’autres, une goutte d’eau dans l’océan de notre indifférence. Ce qui compte, ce n’est pas l’exposition en elle-même, mais la manière dont nous choisissons de la recevoir, de l’interpréter, de la dépasser. Si nous nous contentons de la regarder, de la commenter, de l’oublier, alors nous aurons perdu une nouvelle fois. Mais si nous en faisons le point de départ d’une réflexion plus large, plus profonde, plus radicale, alors peut-être aurons-nous une chance de nous sauver.
Car c’est bien de salut qu’il s’agit, au fond. Le salut de notre humanité, de notre dignité, de notre capacité à rêver. L’art peut être un chemin vers ce salut, mais seulement s’il cesse d’être un produit de consommation pour redevenir un acte de création, un geste de révolte, une prière. Jade KHOO, avec Terre ou Lune, nous offre une méditation sur notre condition. À nous de la transformer en une quête, en une aventure, en une épopée. À nous de choisir entre la Terre et la Lune, entre le réel et le rêve, entre la résignation et la révolte. À nous de décider si nous voulons continuer à errer dans la caverne, ou si nous osons enfin en sortir pour affronter la lumière.
Analogie finale : Imaginez un homme, debout au bord d’un précipice. Derrière lui, la Terre, cette vieille putain épuisée, qui lui tend les bras en lui murmurant des promesses de confort, de sécurité, de médiocrité. Devant lui, la Lune, froide et stérile, qui lui fait miroiter l’aventure, la gloire, l’éternité. Mais entre les deux, il y a le vide, l’abîme, le saut dans l’inconnu. Cet homme, c’est nous. Nous sommes tous au bord de ce précipice, hésitant entre la Terre et la Lune, entre le connu et l’inconnu, entre la peur et le désir. Mais le vrai choix n’est pas entre la Terre et la Lune. Le vrai choix est entre le saut et la chute. Car rester immobile, c’est déjà tomber. Et tomber, c’est mourir un peu plus chaque jour. Alors, que choisissons-nous ? La Terre, la Lune, ou le saut dans le vide ? La réponse, mes amis, est entre nos mains.