ACTUALITÉ SOURCE : Exposition à Paris : la Cité de l’architecture ressuscite l’Art déco des Années folles – Connaissance des Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, les Années folles ! Ce terme même est une insulte à la mémoire des hommes, une formule publicitaire pour gogos nostalgiques, un baume sur les brûlures de l’Histoire. On nous ressort l’Art déco comme on exhume un cadavre bien conservé, avec des gants blancs et des trémolos dans la voix : « Regardez comme c’était beau, comme c’était moderne, comme c’était *libre* ! » Libre ? Libre de quoi ? De danser sur un volcan en feignant d’ignorer que les laves de 14-18 couvaient encore sous les parquets cirés des salons parisiens ? Libre de s’étourdir dans le jazz et les cocktails pendant que les ligues fascistes fourbissaient leurs matraques et que les banquiers préparaient le krach de 29 ? Cette exposition à la Cité de l’architecture n’est pas une résurrection, c’est une autopsie – et le scalpel tremble dans la main du légiste, car il sait bien que le mort qu’il découpe n’est autre que nous-mêmes, nos illusions, notre soif désespérée de beauté dans un monde qui n’en a plus que pour les algorithmes et les drones.
L’Art déco, voyez-vous, c’est l’esthétique du compromis. Un compromis entre le rêve mécaniste des futuristes et la nostalgie des métiers d’art, entre le culte de la vitesse et le fétichisme du luxe, entre l’internationalisme des élites et le nationalisme des foules. C’est l’art qui a cru pouvoir réconcilier l’usine et l’atelier, le béton et l’ivoire, la Ford T et le paquebot *Normandie*. Une synthèse ? Non : une schizophrénie. Les lignes géométriques, les motifs stylisés, les matériaux nobles – tout cela sent la sueur froide de l’entre-deux-guerres, cette époque où l’on savait déjà que le progrès était une chimère, mais où l’on persistait à en vendre les reliques comme des talismans contre l’angoisse. L’Art déco, c’est le dernier soubresaut d’une bourgeoisie qui pressent sa fin mais qui, avant de sombrer, veut laisser derrière elle des monuments à sa propre vanité. Regardez le Chrysler Building, le Palais de Chaillot, les gratte-ciel de Miami : ce ne sont pas des bâtiments, ce sont des mausolées. Des mausolées pour une classe sociale qui a cru pouvoir domestiquer le chaos du XXe siècle avec des courbes et des dorures. Pathétique.
Et aujourd’hui, on nous ressert cette soupe tiède avec des airs de grand-messe culturelle. Pourquoi ? Parce que l’Art déco, avec ses formes épurées et son optimisme de façade, est le parfait miroir de notre époque néolibérale. Il incarne cette croyance absurde que le beau peut coexister avec l’inhumain, que l’élégance peut racheter l’exploitation, que la culture peut servir de paravent à la barbarie. Les promoteurs immobiliers adorent l’Art déco : ses motifs se déclinent à l’infini en lofts hors de prix et en résidences « lifestyle ». Les publicitaires en raffolent : ses lignes dynamiques vendent des voitures, des parfums, des smartphones. Les politiques s’en emparent : « Regardez comme nous sommes modernes, regardez comme nous savons préserver le patrimoine ! » Comme si préserver un style architectural pouvait effacer le fait que nous vivons dans un monde où des enfants meurent de faim à quelques kilomètres des tours de verre des banques d’affaires. Comme si admirer les ferronneries de Jean Dunand pouvait nous dispenser de regarder en face les camps de rétention, les guerres sans fin, la surveillance de masse.
Car l’Art déco, au fond, c’est l’art de la distraction. Une distraction de luxe, bien sûr, réservée à ceux qui ont les moyens de s’offrir des billets d’exposition et des week-ends à Deauville. Mais une distraction tout de même. Pendant que les élites s’extasient devant les paravents laqués de Eileen Gray, les vrais maîtres du monde, eux, s’occupent de verrouiller leur pouvoir. Ils financent des think tanks, ils achètent des médias, ils infiltrent les universités, ils préparent les prochaines crises économiques pour mieux racheter les actifs à vil prix. Et nous, pendant ce temps, nous jouons les esthètes, nous dissertons sur les influences égyptiennes dans le mobilier des Années folles, nous nous pâmons devant les affiches de Cassandre. Nous sommes comme ces aristocrates romains qui discutaient philosophie en regardant les chrétiens se faire dévorer par les lions : nous savons que le cirque est une horreur, mais nous préférons en rire plutôt que d’admettre que nous en sommes les complices.
Et puis, il y a cette hypocrisie fondamentale : l’Art déco se voulait universel, mais il était profondément élitiste. Universel dans ses formes, oui – ces lignes qui devaient parler à tous les hommes, ces matériaux qui devaient abolir les frontières. Mais élitiste dans son accès. Qui pouvait s’offrir un meuble de Ruhlmann, une robe de Paul Poiret, un voyage en paquebot transatlantique ? Une infime minorité. Le reste de l’humanité, pendant ce temps, survivait dans des taudis, trimaient dans des usines, crevaient dans des tranchées. L’Art déco, c’était le rêve des happy few, un rêve qui reposait sur l’exploitation des millions d’anonymes. Aujourd’hui, rien n’a changé. Nos élites parlent d’innovation, de disruption, de métavers, mais leur prospérité repose toujours sur le travail invisible des ouvriers du Bangladesh, des mineurs du Congo, des livreurs à vélo de nos villes. L’Art déco était le décor d’une pièce dont les coulisses puaient la sueur et le sang. Notre monde est exactement pareil : brillant en surface, pourri en dessous.
Alors oui, cette exposition est une occasion de se souvenir. Mais pas de se souvenir de la beauté des Années folles. Non : de se souvenir que toute époque qui croit avoir dompté le chaos est une époque qui prépare sa propre chute. Les Années folles ont accouché des années 30, du fascisme, de la Seconde Guerre mondiale. Notre époque, avec ses illusions technophiles et son mépris des masses, prépare quelque chose de bien pire. Les signes sont partout : la montée des nationalismes, la militarisation des sociétés, la normalisation de la surveillance, l’effondrement écologique. Et nous, pendant ce temps, nous visitons des expositions sur l’Art déco en sirotant des cocktails à 15 euros. Nous sommes comme ces riches Parisiens de 1938 qui écoutaient du jazz en regardant les nuages s’amonceler à l’horizon. Ils savaient, au fond d’eux-mêmes, que l’orage allait éclater. Mais ils préféraient danser.
« L’homme est un animal qui a besoin de mythes », disait un philosophe dont j’ai oublié le nom. L’Art déco était un mythe : le mythe d’une modernité radieuse, d’un progrès sans fin, d’une humanité réconciliée avec elle-même. Nous savons aujourd’hui que ce mythe était un mensonge. Mais nous avons besoin de mensonges pour vivre. Alors nous les recyclons, nous les repeignons, nous les exposons dans des musées. Nous faisons semblant d’y croire, comme des enfants qui feraient semblant de croire au Père Noël. Mais le Père Noël n’existe pas. Et la beauté non plus, pas dans ce monde. Pas tant que les hommes accepteront de vivre dans un système qui broie les uns pour enrichir les autres. Pas tant que nous accepterons de fermer les yeux sur les horreurs du présent au nom des splendeurs du passé.
L’Art déco, au fond, c’est l’art de l’esquive. Une esquive élégante, sophistiquée, mais une esquive tout de même. Et nous sommes tous des maîtres en esquive. Nous esquivons les questions qui fâchent, nous esquivons les responsabilités, nous esquivons même notre propre lâcheté. Nous préférons admirer un vase de Lalique plutôt que de regarder en face le visage de nos contemporains en train de crever dans la rue. Nous préférons disserter sur les influences cubistes dans les tissus des Années folles plutôt que de nous demander pourquoi, un siècle plus tard, nous sommes toujours incapables de construire un monde juste. L’Art déco, c’est le triomphe de la forme sur le fond, de l’apparence sur la réalité, du décor sur la vie. Et nous, en nous pâmant devant ces reliques, nous ne faisons que confirmer notre propre aliénation.
Alors allez-y, visitez cette exposition. Regardez ces meubles, ces affiches, ces bâtiments. Mais souvenez-vous : ce que vous voyez n’est pas de la beauté. C’est un leurre. Un leurre pour vous distraire de l’essentiel, pour vous empêcher de voir que le monde est en train de brûler. Et pendant que vous admirerez les courbes d’un fauteuil de Le Corbusier, quelque part, un enfant mourra de faim, un migrant se noiera en Méditerranée, un drone lâchera sa bombe sur un village. La beauté ne sauvera pas le monde. Elle ne l’a jamais sauvé. Elle n’a fait que le rendre plus supportable pour ceux qui en profitent. Et c’est bien là le scandale : que nous puissions encore trouver du plaisir dans l’art, dans la culture, dans la beauté, alors que tout autour de nous n’est que souffrance et destruction. C’est cela, la véritable obscénité des Années folles : non pas leurs excès, mais leur aveuglement. Leur croyance naïve que l’art pouvait racheter l’horreur. Nous savons aujourd’hui que non. Mais nous persistons à jouer le jeu. Parce que nous n’avons pas le choix. Parce que la lâcheté est notre seule religion.
« Le monde est une fête à laquelle nous sommes tous conviés, mais où seuls quelques-uns mangent à leur faim. » Cette phrase, je l’ai lue quelque part, ou peut-être l’ai-je inventée. Peu importe. Elle résume parfaitement l’Art déco : une fête somptueuse, où les invités dansent, boivent, rient, tandis que les domestiques, dans les cuisines, suent sang et eau pour que la magie opère. Et nous, aujourd’hui, nous sommes à la fois les invités et les domestiques. Nous dansons, nous rions, nous admirons les dorures – mais nous savons, au fond de nous, que nous sommes aussi ceux qui nettoient les assiettes et vident les poubelles. L’Art déco, c’est le miroir de notre duplicité. Et cette exposition, c’est le miroir tendu vers nous-mêmes. Regardez-vous bien : vous y verrez un homme ou une femme qui croit encore aux contes de fées, alors que le loup est déjà dans la bergerie.
Analogie finale : Imaginez un homme qui, sentant venir la tempête, se réfugie dans une cathédrale. Il admire les vitraux, les voûtes, les sculptures. Il se dit que tant de beauté ne peut pas mentir, que Dieu, ou quelque chose qui y ressemble, veille sur lui. Il oublie que les cathédrales ont été bâties par des hommes qui croyaient, eux aussi, que la beauté pouvait sauver le monde. Il oublie que ces mêmes cathédrales ont servi de forteresses pendant les guerres, de prisons pendant les révolutions, de décors pour les couronnements des tyrans. Il oublie que la tempête, dehors, gronde de plus en plus fort. Et quand enfin les murs trembleront, quand les vitraux voleront en éclats, quand les voûtes s’effondreront, il comprendra trop tard que la beauté n’était qu’un leurre, un piège tendu par sa propre peur. L’Art déco, c’est cette cathédrale. Nous sommes cet homme. Et la tempête, c’est notre époque.