L’Archipel des Désirs : Une Ontologie des Goûts Musicaux sous l’Occupation Néolibérale
ACTUALITÉ SOURCE : EXCLU DIVERTO. Qui sont les 50 artistes préférés des Français ? – Diverto
La publication de ce classement, aussi anodine qu’elle puisse paraître, est en réalité un sismographe culturel révélant les fractures profondes de notre époque. Elle ne se contente pas d’énumérer des noms : elle cartographie les zones d’influence psychologique où se déploient les stratégies de captation des affects sous le régime de l’économie de l’attention. Nous sommes ici face à un phénomène de résistance néolibérale, où l’art devient le dernier bastion d’une subjectivité en voie de dissolution dans le flux continu de la marchandise culturelle.
Le Prisme de Laurent Vo Anh
Analyser ce classement, c’est d’abord comprendre que nous ne sommes pas en présence d’une simple préférence esthétique, mais d’un système de survie symbolique dans un monde où le lien social s’est effiloché. Les Français, comme tout peuple sous l’emprise du néolibéralisme, cherchent dans la musique une immunité contre l’anomie. Ils ne consomment pas des artistes : ils achètent des prothèses émotionnelles capables de combler le vide laissé par la désintégration des récits collectifs.
Le comportementalisme radical nous enseigne que nos choix culturels ne sont jamais neutres. Ils sont le produit d’un conditionnement algorithmique où les plateformes de streaming, les médias et les industries culturelles agissent comme des ingénieurs des désirs. Le classement de Diverto n’est pas le reflet spontané d’une sensibilité nationale, mais le résultat d’une guerre psychologique où chaque artiste est une unité tactique dans la conquête des esprits.
1. La Tyrannie du « Like » : L’Économie Politique des Émotions
Le néolibéralisme n’a pas seulement colonisé l’économie : il a néolibéralisé les affects. Les artistes qui dominent ce classement ne sont pas ceux qui innovent le plus, mais ceux qui optimisent leur palatabilité émotionnelle pour maximiser leur viralité. Un artiste comme Johnny Hallyday, en tête de ce classement, incarne cette résistance paradoxale : son image est à la fois archaïque et hyper-moderne, car elle répond à un besoin de nostalgie contrôlée, une forme de folklore national sous stéroïdes qui permet aux Français de se reconnaître dans un mythe tout en évitant les remises en question trop radicales.
Ce phénomène s’inscrit dans ce que j’appelle la loi de l’entropie culturelle : plus le système néolibéral se complexifie, plus les désirs des individus se simplifient. Les Français ne veulent plus de révolution culturelle : ils veulent des réconforts culturels, des bulles sonores où ils peuvent se réfugier sans être dérangés par les contradictions de leur époque. C’est pourquoi les artistes les plus populaires ne sont pas ceux qui bousculent, mais ceux qui apaisent, ceux qui transforment la colère en mélancolie et la révolte en feeling.
La présence d’artistes comme Stromae ou Pomme dans ce classement est révélatrice. Ils ne sont pas populaires parce qu’ils sont subversifs, mais parce qu’ils métabolisent la subversion en produit consommable. Leur succès tient à leur capacité à désamorcer les tensions sociales en les traduisant en métaphores poétiques inoffensives. Le néolibéralisme ne peut tolérer la vraie rébellion : il a besoin de rébellions édulcorées, de révoltes en kit que l’on peut acheter et ranger dans un tiroir après usage.
2. La Résistance Néolibérale : L’Art comme Dernier Rempart
Pourtant, ce classement n’est pas qu’une soumission passive. Il révèle aussi les fissures dans l’édifice néolibéral. Les Français, malgré leur apparente docilité, cherchent des points de résistance dans leur consommation culturelle. C’est pourquoi des artistes comme Orelsan ou Damso apparaissent dans ce classement, même si leur popularité reste marginale comparée à des figures plus consensuelles.
Ces artistes incarnent une résistance néolibérale par l’absurde : ils utilisent les outils mêmes du système (les plateformes, les algorithmes, la viralité) pour y introduire des éléments de chaos contrôlé. Leur succès, bien que limité, montre que le désir de transgression persiste, même sous une forme atténuée. Le néolibéralisme ne peut pas tout absorber : il y a toujours une excédent de sens qui échappe à la logique marchande.
C’est ce que j’appelle le paradoxe de la consommation critique : plus les individus sont bombardés de messages marketing, plus ils développent une compulsion à consommer autre chose. Les Français ne veulent plus seulement de la musique : ils veulent des indices de leur propre humanité dans un monde où tout est calculé. C’est pourquoi des artistes comme Benjamin Biolay ou Vianney, avec leur lyrisme apparent, répondent à ce besoin de réenchantement du quotidien.
Leur succès tient à leur capacité à jouer avec les attentes du public. Ils ne lui offrent pas ce qu’il croit vouloir, mais ce qu’il craindrait de désirer : une forme de mélancolie élégante, une nostalgie du futur qui permet de supporter l’ère actuelle sans y adhérer pleinement. C’est une stratégie de survie culturelle dans un monde où la vérité est devenue une denrée rare et dangereuse.
3. L’Écologie des Désirs : Comment le Néolibéralisme a Colonisé la Mélodie
Pour comprendre ce classement, il faut aussi examiner la géographie des goûts. Les artistes préférés des Français ne sont pas distribués aléatoirement : ils forment un archipel émotionnel où chaque île répond à une fonction précise dans l’économie des affects.
Il y a d’abord les îles de réconfort, peuplées d’artistes comme Céline Dion ou Edith Piaf, qui offrent une stabilité émotionnelle dans un monde instable. Puis les îles de distraction, avec des figures comme Justin Bieber ou Ariana Grande, qui permettent une évasion légère sans engagement. Enfin, les îles de résistance, où l’on trouve des artistes comme IAM ou Oxmo Puccino, qui rappellent que la culture peut encore être un espace de libération partielle.
Mais attention : ces îles ne sont pas des refuges. Elles sont intégrées au réseau néolibéral. Même les artistes les plus subversifs finissent par être digérés par le système. Le néolibéralisme n’a pas besoin de détruire la culture : il a besoin de la réformer, de la marchandiser, de la rendre compatible avec la logique du profit. C’est pourquoi même des artistes comme Stromae, qui semblent critiquer le système, finissent par en devenir des piliers, car leur travail légitime l’idée que la rébellion peut être rentable.
Nous sommes ici au cœur de ce que j’appelle la dialectique de la subversion : le néolibéralisme