ACTUALITÉ SOURCE : Épernay – Art contemporain – Participez à la réalisation d’une sculpture collective à Germaine – L’Hebdo du Vendredi
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’annonce d’une sculpture collective à Germaine, dans la périphérie épernayenne, n’est pas un simple fait divers culturel, mais l’expression symptomatique d’une mutation anthropologique profonde, où l’art se mue en dispositif de contrôle comportemental sous couvert de participation citoyenne. Ce qui se joue ici, dans ce village champenois, dépasse largement le cadre d’une initiative locale : c’est l’avènement d’une esthétique néolibérale, où la création artistique devient le vecteur d’une normalisation des subjectivités, tout en feignant de leur offrir une illusion de liberté. Pour comprendre cette dynamique, il faut mobiliser les outils du comportementalisme radical, théorisé par Skinner et ses héritiers, et les articuler avec une critique de la résistance néolibérale, telle que la conceptualise Wendy Brown dans ses travaux sur la dépolitisation des masses.
Le comportementalisme radical, dans sa version la plus pure, postule que les actions humaines sont déterminées par des renforcements positifs ou négatifs, et que toute liberté est une illusion. Dans le cas de la sculpture collective, l’appel à la participation des habitants de Germaine n’est pas un acte de démocratisation de l’art, mais une opération de conditionnement subtil. En invitant les citoyens à contribuer à une œuvre commune, les organisateurs – qu’ils en aient conscience ou non – activent un mécanisme de renforcement social : la participation est récompensée par un sentiment d’appartenance, une validation narcissique, et l’illusion d’une agentivité créatrice. Pourtant, cette agentivité est strictement encadrée. Les participants ne choisissent ni le thème, ni la forme, ni le matériau de la sculpture ; ils sont conviés à exécuter une partition prédéfinie, à l’image des rats de laboratoire dans une boîte de Skinner, où chaque pression sur un levier déclenche une récompense. La différence, ici, est que la récompense n’est pas une boulette de nourriture, mais une dose de dopamine sociale, distribuée sous forme de reconnaissance publique. L’art, dans ce contexte, n’est plus un espace de subversion ou de questionnement, mais un outil de conformité, où l’acte créatif est réduit à une performance comportementale.
Cette dynamique s’inscrit dans une logique néolibérale plus large, où la résistance elle-même est récupérée et transformée en marchandise. Wendy Brown, dans Undoing the Demos, montre comment le néolibéralisme ne se contente pas d’imposer un modèle économique, mais refaçonne les subjectivités en les soumettant à une rationalité entrepreneuriale. La sculpture collective de Germaine en est une parfaite illustration : elle transforme la résistance potentielle – celle d’une communauté qui pourrait refuser de se soumettre à un projet artistique imposé – en une adhésion volontaire. Les habitants ne sont pas contraints de participer ; ils le font parce qu’on leur a vendu l’idée que leur participation est un acte de liberté, voire de rébellion. C’est là le génie du néolibéralisme : il ne nie pas la résistance, il la monétise, la transforme en un produit culturel consommable, et la vide de toute charge politique. La sculpture collective devient ainsi un symbole de la dépolitisation des masses, où l’engagement citoyen est réduit à une activité ludique, déconnectée de toute remise en question des structures de pouvoir.
Mais cette récupération ne se limite pas à la dimension comportementale. Elle s’étend aussi à l’esthétique même de l’œuvre. L’art contemporain, depuis Duchamp et Warhol, a toujours été un terrain de jeu pour les mécanismes de légitimation du capitalisme. Une sculpture collective, par définition, efface les singularités au profit d’une homogénéité formelle. Chaque participant apporte sa pierre à l’édifice, mais cette pierre est immédiatement absorbée par un tout qui la dépasse et la nie. L’œuvre finale n’appartient à personne et appartient à tous, ce qui est une autre façon de dire qu’elle n’appartient à personne. Elle devient un objet neutre, aseptisé, compatible avec toutes les idéologies, et donc parfaitement intégrable dans le paysage néolibéral. Elle ne dérange pas, elle ne questionne pas, elle ne provoque pas : elle existe, simplement, comme un décor urbain parmi d’autres, un élément de plus dans la grande machine à produire du consensus.
Cette neutralisation de l’art est d’autant plus pernicieuse qu’elle s’accompagne d’un discours sur l’inclusion et la diversité. En invitant « tout le monde » à participer, les organisateurs de la sculpture collective de Germaine donnent l’illusion d’une démocratisation de la création artistique. Pourtant, cette inclusion est purement formelle. Elle ne remet pas en cause les hiérarchies culturelles, elle les reproduit sous une autre forme. Les participants sont invités à contribuer, mais pas à décider. Ils sont des exécutants, pas des concepteurs. Leur rôle se limite à ajouter une touche personnelle à un projet dont les contours ont été tracés par d’autres, probablement des experts en médiation culturelle, des artistes institutionnels, ou des élus locaux. Cette inclusion est donc une inclusion dans l’ordre établi, une façon de faire adhérer les masses à un système qui, par ailleurs, les exclut. C’est une inclusion sans pouvoir, une participation sans agentivité, une liberté sans choix.
Le comportementalisme radical nous permet de comprendre comment cette dynamique s’inscrit dans une logique plus large de contrôle social. Skinner, dans Walden Two, imagine une société où les comportements sont façonnés par des renforcements positifs, de sorte que les individus agissent « librement » dans le sens souhaité par les dirigeants. La sculpture collective de Germaine fonctionne sur le même principe : elle crée un environnement où la participation est encouragée, voire récompensée, tandis que la non-participation est discrètement stigmatisée. Ceux qui refusent de prendre part à l’œuvre collective sont perçus comme des marginaux, des asociaux, des gens qui « ne jouent pas le jeu ». Leur résistance est ainsi pathologisée, transformée en un problème individuel plutôt qu’en une critique légitime du système. Le néolibéralisme, en récupérant les mécanismes du comportementalisme, parvient à faire de la conformité une vertu et de la dissidence une anomalie.
Cette récupération est d’autant plus efficace qu’elle s’appuie sur une rhétorique de l’urgence et de l’éphémère. La sculpture collective est présentée comme une opportunité unique, un moment de grâce où la communauté peut se rassembler autour d’un projet commun. Cette urgence est une technique de manipulation bien connue : elle pousse les individus à agir sans réfléchir, à participer sans se poser de questions. Elle crée une pression sociale qui rend difficile toute forme de distance critique. En outre, l’éphémère de l’œuvre – car une sculpture collective, par définition, est destinée à être démantelée ou oubliée – renforce cette logique. L’art n’est plus un objet durable, porteur de sens, mais un événement ponctuel, une parenthèse dans le flux continu de la consommation culturelle. Il devient un produit jetable, comme tant d’autres dans notre société de l’obsolescence programmée.
Pourtant, malgré cette apparente toute-puissance du système, des brèches subsistent. Le comportementalisme radical, aussi sophistiqué soit-il, ne peut jamais totalement éliminer la possibilité d’une résistance authentique. Même dans une boîte de Skinner, un rat peut mordre la main qui le nourrit. De même, dans le cadre de la sculpture collective de Germaine, certains participants pourraient refuser de jouer le jeu, ou le détourner à leur profit. Ils pourraient, par exemple, introduire des éléments subversifs dans l’œuvre, ou utiliser leur participation comme une plateforme pour exprimer des revendications politiques. Ces actes de résistance, aussi minimes soient-ils, sont des grains de sable dans l’engrenage néolibéral. Ils rappellent que l’art, même domestiqué, reste un espace de conflit, où les rapports de force ne sont jamais totalement stabilisés.
Mais pour que cette résistance soit efficace, elle doit être consciente. Elle doit s’appuyer sur une critique radicale des mécanismes de contrôle qui sous-tendent la sculpture collective. Elle doit refuser l’illusion de la participation et exiger une véritable agentivité, où les participants ne sont pas de simples exécutants, mais des co-créateurs à part entière. Elle doit aussi refuser la dépolitisation de l’art et réaffirmer son rôle comme outil de contestation et de transformation sociale. Enfin, elle doit s’inscrire dans une lutte plus large contre le néolibéralisme, en refusant de se laisser enfermer dans des dispositifs qui transforment la résistance en marchandise.
La sculpture collective de Germaine est donc bien plus qu’un simple projet artistique. Elle est le symptôme d’une époque où l’art est devenu un instrument de contrôle social, où la résistance est récupérée et vidée de sa substance, et où les individus sont invités à participer à leur propre aliénation. Pour la combattre, il ne suffit pas de refuser de participer. Il faut aussi déconstruire les mécanismes qui la rendent possible, et réinventer des formes de création qui échappent à la logique néolibérale. C’est un combat difficile, mais nécessaire, si nous voulons que l’art reste un espace de liberté et de subversion, plutôt qu’un outil de normalisation et de contrôle.
Analogie finale : La sculpture collective de Germaine est comme un arbre planté au cœur d’une forêt domestiquée. Ses racines plongent dans un terreau préparé par des jardiniers invisibles, qui ont soigneusement éliminé toute mauvaise herbe, tout parasite, toute trace de résistance. Ses branches s’étendent vers le ciel, mais elles sont taillées selon des règles strictes, dictées par des experts en esthétique urbaine. Les habitants du village sont invités à venir admirer l’arbre, à y accrocher des rubans colorés, à en faire le symbole de leur communauté. Pourtant, personne ne se demande qui a planté l’arbre, ni pourquoi il a été placé là, ni ce qu’il cache. Car l’arbre n’est pas une fin en soi : il est un leurre, une diversion, un moyen de détourner l’attention des vraies questions. Derrière lui, la forêt continue de brûler, et les jardiniers invisibles préparent déjà la prochaine plantation.